Étienne Hébert est professeur en psychologie au Département des sciences de la santé de l’Université du Québec à Chicoutimi.
Étienne Hébert est professeur en psychologie au Département des sciences de la santé de l’Université du Québec à Chicoutimi.

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Prendre soin de soi

Étienne Hébert est professeur en psychologie au Département des sciences de la santé de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Dans le cadre de la pandémie mondiale qui nous secoue actuellement, et en lien avec ses fonctions, nous lui avons demandé quels impacts pourra avoir cette crise.

Question (Q): Dans le cadre de son point de presse journalier, le premier ministre François Legault a déclaré lundi : « Ça va être un défi de rester positif. » Quels sont, selon vous, les dangers qui guettent la population en confinement ?

Réponse (R): Il faut d’abord souligner qu’il est beaucoup plus facile de suivre des consignes ou de persévérer dans une tâche lorsque nous sommes en mesure d’évaluer notre progression par rapport à son accomplissement. Dans ce cas-ci, bien que le premier ministre Legault fasse un état de la situation tous les jours, il demeure difficile pour les gens de se représenter notre progression quant à cet objectif, qui est de « gagner cette bataille » pour reprendre ses termes.

Ainsi, il sera peut-être difficile de demeurer positifs parce que les gens pourraient avoir l’impression que leurs efforts ne fonctionnent pas étant donné l’augmentation quotidienne de cas. L’un des grands titres de La Presse vendredi matin était même : « Le nombre de cas explose ». Dans l’esprit des gens, il peut devenir difficile d’imaginer que nous gagnons la bataille et donc être positifs dans ce contexte.

Il peut aussi être difficile de demeurer positifs dans le contexte où les gens ont l’impression qu’ils font des efforts et respectent les règles de confinement, mais que d’autres ne les respectent pas. Lorsque nous entendons parler de la police qui disperse les rassemblements ou que des gens continuent à tenir des événements, cela n’aide pas à demeurer positifs et unis dans cette « bataille ». À terme, cela peut créer des divisions et des tensions.

C’est entre autres pour cette raison qu’il est si important de créer un sentiment d’unité et de solidarité devant cette menace. C’est ainsi que le gouvernement sera en mesure de développer et d’instaurer des normes qui seront suivies par la grande majorité qui seront fiers de contribuer à cette bataille et qui nous permettront d’être collectivement positifs.

Q: Vous êtes professeur et psychologue clinicien, est-ce que la crise que nous traversons en ce moment peut vous amener de nouveaux patients ?

R: Nous savons que la période actuelle génère beaucoup d’incertitude et qu’elle est propice au développement notamment de l’anxiété et de la peur. Actuellement, il y a des sondages qui observent que le niveau d’anxiété de la population en général a augmenté. Nous savons également que, chez certains individus, la détresse générée par cette crise sanitaire va perdurer pour certaines personnes bien au-delà du confinement. Pour d’autres, cette période constituera un véritable traumatisme dans leur vie parce qu’ils auront été malades, qu’ils auront perdu des proches ou qu’ils auront été témoins de drames humains. Il est possible que ces personnes vivent développent des symptômes typiques de l’état de stress post-traumatique par la suite.

Toutes ces personnes auront besoin d’une forme ou d’une autre d’accompagnement psychologique et risquent à un moment ou un autre de faire des demandes d’aide.

Q: Depuis le début de cette crise, le premier ministre François Legault, la ministre Danielle McCann et le Dr Horacio Arruda se sont révélés telles des personnes qui inspirent la confiance des Québécois et Québécoises. Quelle est l’importance de tels leaders dans un contexte comme celui-ci, où les gens doivent être responsabilisés, mais également rassurés ?

R: Simplement, il est possible de définir le leadership comme un processus dans lequel un individu influence un groupe d’individus afin d’atteindre un objectif commun. Et l’un des éléments clés du leadership, c’est la perception qu’ont les gens du leadership exercé. Depuis le début de la crise, ce trio a très bien composé avec cette perception. En voici quelques exemples :

• Ils utilisent le support social en présentant des remerciements à tous les jours à un groupe de gens spécifiques.

• Ils donnent de la rétroaction positive en félicitant les gens de leurs actions de même qu’en soulignant fréquemment qu’ils sont eux-mêmes fiers d’être Québécois.

• Ils ont eu jusqu’à présent en majorité des comportements démocratiques en demandant et même en implorant les gens de respecter les consignes. Ils présentent les comportements plus restrictifs comme une solution de dernier recours.

• Ils rappellent les faits et font un état de la situation tous les jours, ce qui souligne qu’ils sont en contrôle de la situation.

• Ils sont calmes et semblent en confiance.

Dans un contexte comme celui que nous vivons actuellement, avoir un leadership fort est très important puisqu’il permettra d’unir une majorité de gens qui contribueront à « cette bataille ». Le leadership ainsi exercé permet de donner une direction, d’orienter nos actions et nos comportements ainsi que de faire en sorte que tous se sentent importants, respectés, et aient donc envie de faire partie de la solution.

Q: Est-ce qu’il est plus facile pour certains types de personnes de s’adapter au confinement sur une longue période ?

R: Tout est fonction de l’adaptation nécessaire ainsi que de la capacité individuelle et du groupe avec lequel on est confiné à réaliser cette adaptation. Comme le dit Boris Cyrulnik, nous ne partons pas tous égaux devant la situation actuelle. Les gens qui ont déjà développé les facteurs de protection énumérés précédemment y parviendront sans doute mieux.

Q: Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le confinement ?

R: Cela me semble être l’isolement potentiel. La distanciation physique est une chose, l’isolement psychologique en est une autre. En effet, l’absence de contact humain, chaleureux, sincère et bienveillant peut devenir très difficile à vivre.

L’adaptation imposée par la situation actuelle pourrait également être difficile pour les gens qui avaient peu développé leurs facteurs de protection au préalable.

Finalement, il nous faut résister au développement de la peur de l’autre, au développement de la conviction que nous sommes les seuls à agir comme il faut et que l’autre est systématiquement devenu une menace potentiellement mortelle. Tout comme le dit le docteur Arruda, il faut se protéger et agir comme si tous étaient potentiellement porteurs, mais ce sont là des consignes de sécurité et non d’incitation à la peur.

Q: La peur et l’anxiété ne sont-elles pas plus difficiles à gérer que les mesures de restrictions, comme la privation de voir ses proches ?

R: Cela peut être le revers d’une même médaille. Il faut considérer les circonstances dans lesquelles la peur et l’anxiété sont apparues. Généralement, les proches sont là pour rassurer, réconforter et sécuriser et vice-versa. Dans le contexte du confinement, cela n’est pas toujours possible. Cette absence de réconfort peut devenir une source d’anxiété et de peur, qui alimente à son tour celles qui concernent la situation sanitaire actuelle.

Q: Y a-t-il des moyens de combattre (ou de gérer) des sentiments comme la tristesse, la déprime et la solitude ?

R: Oui, évidemment !

A-D’abord, il faut être conciliant envers soi-même.

Concrètement, cela signifie qu’il faut se donner le temps de s’adapter. C’est normal d’être désorganisé, de ne pas arriver à tout faire comme à l’habitude. Vous investissez beaucoup d’énergie à vous adapter à la situation actuelle, il est donc normal que vous trouviez plus difficile d’être aussi efficace/productif/bon qu’à l’habitude. Vous récupérerez cet état au fur et à mesure de votre adaptation, et peut-être pas tout à fait. Ce ne serait pas grave et fort compréhensible ; il s’agit d’une période trouble.

Il est également important de développer une routine personnelle, familiale et professionnelle, surtout si vous êtes passés au télétravail. Ayez une routine qui vous permette de vous mettre dans l’esprit du travail et de même à la fin de la journée afin de réaliser la transition entre le travail et la famille.

Il faut aussi prendre le temps de relâcher la pression. Essayez de vous garder un peu de temps pour faire quelque chose que vous aimez.

Vous pouvez aussi vous faire un journal de bord pour y noter les bonnes choses qui vous sont arrivées dans la journée ou encore pour y inscrire vos préoccupations afin d’être en mesure de les déconstruire ensuite.

Utilisez l’humour. Il y a une relation entre la capacité à gérer le stress imposé par l’isolement que nous vivons et la capacité à faire preuve d’humour. Ça aide à relâcher la pression ainsi qu’à relativiser la situation.

Être conciliant avec vous-même, ça veut également dire de faire attention aux grandes résolutions. La période que nous traversons est difficile et nous nous adaptons déjà beaucoup, ce n’est sans doute pas un bon moment pour entreprendre de grands projets.

B. Conservez une bonne hygiène de vie.

Il est facile de négliger notre sommeil, notre alimentation ainsi que les bienfaits de demeurer actif. Or, le stress est énergivore et si vous ne prenez pas soin de votre corps, il va s’épuiser plus rapidement que vous le pensez.

C. Développez le sentiment que vous avez ce qu’il faut et que vous êtes en mesure de passer au travers – que ça va bien aller, comme le dit l’arc-en-ciel.

Comment ?

Restez informé auprès des bonnes sources d’information afin de savoir que vous faites ce qu’il faut pour améliorer les choses. Cela vous aidera à relativiser la situation.

Soyez fier de contribuer à améliorer les choses et de faire votre part pour « gagner cette bataille », toujours selon l’expression du premier ministre.

Soyez optimiste et tentez de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide, ce qui serait drôlement facile par les temps qui courent. Les gens optimistes gèrent généralement mieux leur stress que ceux qui sont pessimistes, ce qui réduit ainsi le risque qu’ils souffrent de maladie.

D. Le support social est également un excellent facteur de protection. Ainsi, utilisez votre réseau social et votre conjoint afin de ventiler, de parler de ce que vous vivez. Cela vous fournira un support émotionnel et, qui sait, vous fournira de nouvelles pistes de réflexion. De plus, les relations humaines et chaleureuses protègent le corps des effets négatifs du stress par la sécrétion d’hormones. Restez en contact avec les membres de votre famille, vos parents, frères, sœurs, et amis par l’entremise du téléphone, FaceTime, Skype, Facebook, Instagram, Tik Tok et tous autres réseaux sociaux disponibles.

Également, n’hésitez pas à aller vers les autres. Plus que jamais, vos proches ont besoin que vous soyez attentifs à eux, à leur écoute et même au-devant d’eux. Et fait étonnant : vous verrez que cela ne fera pas que les aider eux à gérer cette période. Vous vous en sentirez mieux vous aussi, parce que plus en contact humain.