Danielle Maltais
Danielle Maltais

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Les traumatismes de la pandémie

Danielle Maltais, Ph.D., est professeure à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Elle assume la direction de la Chaire de recherche Événements traumatiques, santé mentale et résilience. Elle oeuvre depuis 1996 dans le domaine des conséquences des catastrophes sur la santé des individus et des intervenants. Elle a participé à l’écriture de plusieurs volumes, rapports de recherche et articles scientifiques, dont les livres L’intervention sociale en cas de catastrophe et Lac-Mégantic : de la tragédie à la résilience. Son expertise dans ce domaine est reconnue au Canada et en Europe.

(Q) Nous sommes toujours en pleine pandémie et nous ne savons pas combien de temps les mesures de confinement ou de restrictions dureront. Quels sont les principaux effets anticipés sur la collectivité?

(R) À la lumière de nos études, il est possible de penser que cette catastrophe aura des impacts négatifs et positifs à court, à moyen et à long terme sur la santé globale de la population et des communautés. Il est fort probable que les inégalités déjà existantes avant la pandémie s’accentuent en raison de l’endettement de plusieurs familles, de la perte permanente de milliers d’emplois et de l’impossibilité pour certains travailleurs plus âgés de se replacer à la suite de la fermeture définitive de leur entreprise. Plusieurs perturbations sociales sont également à risque de se présenter, dont la perte de confiance envers des entreprises qui ont indûment augmenté le prix de certains de leurs produits, ou envers des voisins ou des membres de l’entourage qui n’ont pas respecté les directives de distanciation physique ou qui n’ont pas apporté leur soutien aux personnes nécessitant de l’aide concrète ou émotionnelle. Plusieurs risquent de voir certains de leurs projets retardés ou tout simplement annulés. La crainte d’une deuxième vague de contamination communautaire peut également nuire au rétablissement des communautés. Pour leur part, les retombées positives se feront probablement plus ressentir à moyen et à long terme. Pensons à la remise en question des valeurs matérialistes, à l’importance accordée aux membres de sa famille, au bon voisinage et à l’établissement de nouvelles façons de travailler. Plusieurs individus seront également plus enclins à encourager les petites et moyennes entreprises de leur région.

(Q) Est-ce qu’un événement comme celui que nous vivons peut générer des traumatismes, comme vous avez pu en observer dans vos travaux sur le déluge de 1996 et la tragédie de Lac-Mégantic? 

(R) La pandémie, tout comme les autres types de catastrophes, risque d’engendrer diverses répercussions négatives sur la santé mentale. En Chine, une récente étude, réalisée auprès de plus de 50 000 personnes demeurant dans 36 provinces, révèle que 35% des personnes confinées ont vécu de la détresse psychologique et que certains groupes sont plus enclins à vivre de la détresse, soit les femmes, les personnes âgées de 18 à 30 ans, celles de 60 ans ou plus et les travailleurs immigrants. Une récente recension des écrits scientifiques a aussi souligné que le confinement à domicile a des effets néfastes sur l’humeur des individus et contribue au développement de manifestations de stress post-traumatique. Au Québec, plusieurs chercheurs et spécialistes ont rapporté un accroissement des demandes d’aide de plusieurs catégories d’individus.

(Q) Vous vous intéressez autant aux bénévoles et au personnel d’encadrement qu’aux victimes. Est-ce que les lendemains risquent d’être difficiles pour les deux groupes?

(R) Le fait d’être continuellement en alerte pendant de nombreuses semaines peut affecter la santé physique et mentale des intervenants et des bénévoles. Le fait de côtoyer quotidiennement des personnes en détresse respiratoire, psychologique ou économique et la crainte de contracter le virus peuvent aussi être à l’origine de l’apparition de stress post-traumatique. Les intervenants peuvent vivre de l’épuisement professionnel et de la fatigue de compassion. Nos études démontrent aussi une augmentation de la prise de congés de maladie lors des étapes de l’intervention et du rétablissement, une remise en question des orientations et valeurs professionnelles et des difficultés d’adaptation à retourner à ses tâches habituelles. Ces personnes peuvent aussi présenter des manifestations de stress post-traumatique, d’anxiété, de dépression et d’insomnie. Certaines peuvent ressentir des sentiments de culpabilité, estimant qu’elles n’ont pas tout fait pour soutenir les victimes directes et indirectes qu’elles côtoient. Plusieurs intervenants ont, par contre, vécu des retombées positives de leur engagement, dont celles de s’être sentis utiles, d’avoir développé de nouvelles connaissances et habiletés professionnelles, d’avoir contribué à faire la différence dans la vie des personnes qu’ils ont accompagnées et d’avoir développé un esprit d’équipe et une belle synergie avec leurs collègues.

(Q) Vous aviez d’abord une spécialité relative aux comportements des personnes âgées. Vous venez de produire une étude sur les jeunes en lien avec une crise éventuelle. Qu’est-ce que votre expérience vous fait dire sur la suite des choses pour les deux groupes d’âge?

(R) Ces deux groupes sont reconnus comme étant des individus particulièrement à risque de développer des problèmes de santé physique ou psychologique après leur exposition à des événements traumatiques. Les causes de cette vulnérabilité ne sont toutefois pas les mêmes. Plusieurs personnes âgées vivent dans des conditions de vie précaires, souffrant d’insécurité financière, alimentaire et sociale, de même que de divers problèmes de santé concomitants. Ces situations les fragilisent avant, pendant et après une catastrophe. Elles sont alors plus à risque de subir des blessures ou de mourir, de ne pas avoir suffisamment accès à de l’aide et à du soutien pendant la phase aiguë d’un sinistre et de ne pas avoir suffisamment de ressources pour surmonter les défis et le stress lors de la phase de rétablissement. Pour ce qui est des jeunes, on oublie souvent qu’ils peuvent être affectés par leur exposition à une catastrophe, estimant qu’ils peuvent facilement s’adapter à diverses situations qui perturbent leurs habitudes et leurs conditions de vie. Pourtant, les études démontrent que les enfants et les adolescents peuvent présenter divers problèmes de santé post-désastre et d’adaptation. De plus, notre étude sur le vécu des jeunes exposés à une catastrophe technologique a démontré que ces derniers éprouvent le sentiment de ne pas être suffisamment écoutés quand ils expriment leurs sentiments et qu’ils ne connaissent pas suffisamment les ressources qui pourraient les aider. Dans un contexte de confinement, les jeunes sont particulièrement dépendants de leurs parents, dont la capacité de soutien peut être réduite en raison des nombreux stress qui mettent à l’épreuve les familles. Privés du soutien habituel de leurs enseignantes et de leurs éducatrices, les jeunes sont aussi plus vulnérables à la maltraitance et à la négligence.

(Q) Étant donné que tout le monde, à divers degrés, est touché par cette pandémie, sera-t-il plus ou moins facile de gérer les conséquences collectivement?

(R) La vie économique, politique, sociale et communautaire et l’ensemble des services de santé et de services sociaux sont perturbés et affectés par la pandémie. Plusieurs milliers de personnes ont perdu un être cher et n’ont pas pu faire le deuil de leur proche. Plusieurs milliers de Canadiens ont vécu et vivront pendant des mois dans des conditions économiques précaires et dans l’incertitude de pouvoir retrouver une vie normale. Dans ce contexte, la période de rétablissement et du retour à la vie normale sera longue et nécessitera la collaboration et la concertation de plusieurs acteurs de la société civile. Tous les organismes publics et communautaires doivent, dès maintenant, établir leur plan de rétablissement, en se fixant des objectifs à court, à moyen et à long terme.

(Q) Dans 25 ans, est-ce que cet épisode sera toujours un fait marquant dans la vie des acteurs d’aujourd’hui? Il est difficile de comparer les catastrophes, sinistres et désastres, mais celui-ci pourrait-il être écrit dans la même phrase que la grippe espagnole et les grandes guerres?

(R) Les victimes de catastrophe que l’on a interviewées deux, trois, huit et même 28 ans après leur expérience se souviennent toutes très bien des sentiments qu’elles ont vécus lors de leur exposition à de tels événements. Elles ont été profondément marquées pour le reste de leur vie, tout en faisant preuve de résilience. Cette pandémie marquera aussi l’histoire, au même titre que la grippe espagnole et les grandes guerres, entre autres en raison des moyens de communication actuels nous permettant de dresser le portrait de la situation mondiale et de la prolifération de diverses études visant à documenter les conséquences de cette pandémie sur les citoyens et sur les divers intervenants qui les soutiennent. Soulignons l’exemplaire rapidité avec laquelle les grands organismes subventionnaires, tant nationaux que provinciaux, ont mis en place divers programmes pour étudier les divers aspects de cette pandémie. Cet événement sera des plus documentés et espérons que tous pourront tirer des leçons de la prise en charge de cette catastrophe en identifiant les bonnes et les moins bonnes pratiques.