[MATIÈRE À RÉFLEXION] Les hommes, des chênes rigides... jusqu’à la cassure 

L’alerte Amber déclenchée la semaine dernière et la chasse à l’homme qui a suivi pour retrouver Martin Carpentier ont retenu l’attention partout au Québec, et même en dehors des frontières de la province. Formé à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) en sciences sociales, Sébastien Ouellet, directeur général du Centre de ressources pour hommes Optimum et président du Regroupement intersectoriel sur les réalités masculines du Saguenay–Lac-Saint-Jean (RIRM SLSJ), se prononce sur la situation des hommes en détresse.

Q: On entend souvent dire que les hommes hésitent avant de demander de l’aide. Est-ce réellement le cas ? Pourquoi ?

R: Oui, c’est le cas. De nombreux chercheurs ont essayé de comprendre ce qui décourageait les hommes de demander de l’aide. Il n’y a pas tant de différences fondamentales, entre les hommes et les femmes, mais c’est plutôt la manière dont nous sommes éduqués qui nous amène à être et à agir différemment. C’est ce qu’on appelle les stéréotypes de genre. On s’attend généralement d’un jeune homme qu’il règle ses problèmes par lui-même, avec force, confiance, persévérance et détermination. Pour le dire simplement, les hommes tendent à voir la demande d’aide comme un échec et préfèrent se débrouiller seuls... « comme un vrai gars est censé faire ». Ils ne demandent de l’aide qu’en dernier recours, après avoir épuisé leurs outils personnels. Alors que le bambou résiste au vent en étant souple, les hommes ont tendance à incarner un chêne rigide qui résiste au vent... jusqu’à son point de cassure. À ce moment-là, ils ne viennent pas pour un seul problème, mais pour un « cocktail » composé du problème d’origine et de toutes sortes de difficultés s’étant ajoutées. Les gars nous disent qu’ils ont la mèche courte alors qu’en réalité, ils l’ont laissée brûler trop longtemps avant de réagir. Le choc des réalités devient brutal ; leur situation, plus difficile à accepter, à régler. Ils peuvent avoir l’impression que la montagne est insurmontable, avec des résultats tragiques.

Q: Est-ce qu’un événement comme celui que nous avons connu récemment entraîne une hausse dans les demandes de consultation ?

R: Ces événements nous déstabilisent tous, quel que soit notre genre. Il y a des hommes qui vont se sentir interpellés. Ce ne sera pas nécessairement parce qu’ils s’imaginent eux-mêmes pouvant commettre le même geste, car rares sont ceux qui se l’admettent. Il a été démontré, par exemple, qu’en cas de catastrophe ou de crise, comme celle que nous vivons depuis plusieurs mois, les impacts sur la santé mentale se font sentir beaucoup plus rapidement chez les femmes que chez les hommes. Pour eux, les impacts sont en décalage et apparaissent plus tard. Ce qui a pour conséquence que les apparences causent une sous-estimation de leurs problématiques vécues. On peut formuler l’hypothèse que certains hommes trouveront dans cet événement une résonance ; en espérant que ceux-ci trouveront le courage de demander de l’aide. Une chose est sûre : il n’est jamais trop tard pour le faire.

Q: Depuis quelques années, plusieurs organismes ont tenté d’aider les hommes à consulter avant qu’il ne soit trop tard. Est-ce que les efforts ont porté leurs fruits ou est-ce toujours aussi tabou ?

R: On voit des progrès encourageants. Les masculinités sont des modèles sociaux en mouvement. Nos organismes participent à cette évolution, mais il y a tant d’autres facteurs, à commencer par les hommes eux-mêmes, qui n’élèvent plus leurs fils de la même manière qu’ils ont été élevés. Parmi les signaux encourageants, il faut noter la baisse des taux de suicides et d’homicides, même s’ils restent évidemment trop élevés. On a donc là un indice que les hommes demandent de l’aide plus souvent avant de commettre l’irréparable et que les proches sont à l’affût. On n’a jamais autant parlé des problèmes sociaux de violence dans les médias et cela joue aussi un rôle.

Un autre indice encourageant est l’âge de la première demande d’aide des hommes. Nos statistiques indiquent que les hommes demandent de l’aide maintenant 15 ans plus tôt qu’en 1995. C’est un signe que les jeunes hommes ne voient plus autant cette démarche comme une faiblesse.

Un autre motif encourageant est le contexte de la première demande d’aide. Les hommes viennent de plus en plus pour des motifs personnels sans contrainte extérieure. Historiquement, la très grande majorité des hommes aboutissaient dans des services d’aide, car ils devaient changer après avoir eu des démêlés avec la justice. Maintenant, les hommes viennent parce qu’ils veulent changer des aspects de leur vie, en particulier dans leur rôle de père, de conjoint, de travailleur et d’homme.

Néanmoins, en plus des enjeux d’homicide et de suicide, les hommes demeurent surreprésentés au niveau carcéral, en justice, en toxicomanie et en itinérance, entre autres. Il faut continuer le travail pour aider les hommes à résoudre plus sainement leurs problèmes.

Sébastien Ouellet est directeur général du Centre de ressources pour hommes Optimum et président du Regroupement intersectoriel sur les réalités masculines du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Q: Quels sont les principaux éléments déclencheurs de la détresse chez les hommes ?

R: La détresse des hommes est directement en lien avec des situations qui sollicitent leur capacité d’adaptation sur des éléments de leur vie qui ont beaucoup d’importance à leurs yeux. Les études ont fait ressortir que les hommes d’aujourd’hui ne valorisent plus autant le travail que les générations précédentes. La famille et la santé sont maintenant leurs valeurs prioritaires, alors que le travail est relégué en troisième place. Les priorités évoluent, mais les demandes d’aide restent principalement centrées sur ces trois valeurs prioritaires. Les hommes demandent donc de l’aide pour leurs problèmes conjugaux ou parentaux, une perte d’emploi ou de fonctionnalité, à la suite d’une blessure, par exemple. Il y a aussi la retraite, des problèmes de violence ou d’impulsivité, la judiciarisation, les problèmes de santé mentale, des dépendances ou la présence d’idées suicidaires. L’enjeu est de savoir activer son traducteur interne et bien décoder la demande d’aide des hommes, qui peut souvent se retrouver cachée derrière des couches bien épaisses de colère et autres comportements servant à fuir le sentiment de détresse.

Q: Souvent, les enfants se retrouvent bien malgré eux, et à divers niveaux, au coeur des conflits entre leurs parents. Pourquoi s’en prendre à eux ?

R: Il existe différents types de conflits conjugaux. Il faut prendre le temps de nommer les principales formes de violence pouvant exister. Trop de gens pensent encore que la violence n’est que la violence physique. Il y a aussi la violence verbale, matérielle, psychologique, sociale, sexuelle ou économique. Fort heureusement, la majorité des couples font un effort réel et sincère pour protéger leurs enfants, même en cas de conflit. Cependant, dans les cas de couples en chicane, voire lorsqu’il y a présence de terrorisme conjugal – la forme la plus extrême de violence conjugale –, l’espace du couple devient un champ de bataille. La guerre ne fait que des dégâts et des perdants.

Dans tous les cas, les enfants sont un enjeu important pour les deux parents. On se bat en cour pour la garde, parce qu’on a peur de perdre notre lien avec eux ou parce qu’on souffre de ne plus les voir tous les jours. Ce sont des préoccupations légitimes et à l’honneur des parents, mais les comportements que ça peut engendrer le sont moins. Par exemple, on parle de plus en plus d’aliénation parentale justement pour décrire les comportements des parents qui cherchent à manipuler leurs enfants afin qu’ils se tournent contre l’autre parent. De plus, les enfants peuvent devenir un moyen additionnel pour atteindre ou « violenter » l’autre parent. Et là, la situation devient vraiment préoccupante. Dans des cas plus extrêmes, la violence intrafamiliale peut aboutir à une violence ultime, l’homicide conjugal ou familial.

Q: On dit souvent que la mort d’un enfant est la plus grande épreuve pour un parent. Alors, comment peut-on en arriver à un si triste dénouement, soit d’enlever la vie ?

R: C’est difficile à imaginer, évidemment. Ce qu’on appelle les meurtres intrafamiliaux englobe à la fois l’homicide conjugal, les meurtres d’enfants et ceux de parents. Ce sont des tragédies qui nous heurtent au plus profond de nos valeurs. Nous n’imaginons même pas que ce soit possible, comme il nous est difficile de concevoir les conséquences d’une détresse intense sur le comportement des individus qui commettent ces actes. Les chercheurs qui étudient ces meurtres mettent en avant de nombreux facteurs et différentes motivations du parent. Il n’y a pas nécessairement de raison unique ni d’explication simple, mais généralement, on parle de meurtre par vengeance ou de meurtre dû à une psychose. Plus rarement, c’est un parent à bout de ressources qui met fin à la vie de ses enfants et à la sienne dans un geste désespéré, croyant protéger ceux-ci d’une vie de souffrance, ce qu’on appelle le suicide altruiste. Au final, ce sont souvent des histoires de détresse d’un père ou d’une mère qui perçoit à un moment donné dans ce geste, peu importe combien cela peut nous paraître tordu, une dernière solution afin de prendre du pouvoir sur une escalade de problèmes qui le dépassent. Encore une fois, ça peut nous paraître irréel, mais nous devons collectivement comprendre cette réalité pour prévenir ces tragédies. En comprenant mieux, nous pourrons mieux détecter les signes avant-coureurs d’un risque d’homicide ou de suicide, et apporter des solutions collectives et individuelles intelligentes afin que les personnes en détresse n’en viennent pas à de tels gestes.

Chaque mort, que ce soit un suicide ou un homicide, est une mort de trop. Il est crucial que l’on applique un principe de précaution en nous dotant d’outils efficaces de détection et d’intervention auprès des hommes qui présentent un risque suicidaire ou homicidaire ; ce pour quoi on travaille avec la recherche universitaire. Il faut aussi, et surtout, qu’en tant que société, nous financions mieux les organismes intervenant auprès des hommes, lesquels sont si peu nombreux et largement sous-financés.