Normand Gagné, commandant de la Base militaire de Bagotville et de la 3e Escadre
Normand Gagné, commandant de la Base militaire de Bagotville et de la 3e Escadre

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Les Forces sensibles aux nouvelles réalités

Normand Boivin
Normand Boivin
Le Quotidien
En juillet 2019, le colonel Normand Gagné a pris le commandement de la Base militaire de Bagotville et de la 3e Escadre. À mi-mandat, il pose un regard sur la base saguenéenne et sa région d’adoption.

Q: Parlez-nous un peu de vous. Pour un Québécois, le fait de devenir commandant de la seule base accueillant deux escadrons francophones de chasseurs en Amérique du Nord, dont l’héritage remonte à la Seconde Guerre mondiale, représente-t-il un rêve ? 

R: Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu devenir pilote, mais pas nécessairement pilote militaire. Ma famille n’avait pas d’histoire militaire. Tout a changé lorsque j’ai visité une équipe de recrutement à une Expo agricole, alors que j’attendais d’être accepté au Cégep de Chicoutimi pour un cours de pilote. Les événements ont fait que j’ai joint les Forces armées canadiennes et que j’ai commencé mon entraînement de base à 17 ans. Jamais je n’avais pensé devenir un jour commandant !

Je me considère très chanceux d’avoir été capable de réaliser mon rêve de devenir pilote. Tout le reste de mon parcours, c’est du bonus. Jusqu’à mon entrée en fonction, l’an dernier, je n’avais jamais été muté à Bagotville, donc je ne réalisais pas ce qu’il me manquait. L’une de mes plus grandes surprises à mon arrivée est la rapidité à laquelle je me suis senti chez moi, et ce, malgré le fait que je ne sois pas du Saguenay–Lac-Saint-Jean. La joie de vivre et l’accueil chaleureux de la population, très semblable à ce que l’on retrouve en Gaspésie, ma région natale, expliquent en grande partie que je me sente ici comme à la maison. Je suis très fier et honoré d’avoir été choisi pour commander la Base de Bagotville. 

Q: Le monde change, les jeunes ne placent pas la carrière avant tout et veulent concilier davantage le travail et la famille. Avez-vous constaté le même phénomène ?

R: Le personnel des Forces canadiennes est un échantillon représentatif de la société et nos membres éprouvent des besoins et des désirs très similaires. Il ne fait aucun doute que le monde a changé, au cours des 40 dernières années. Lorsque j’ai joint les Forces, nos priorités étaient différentes, la vie était différente ! Ce qui était acceptable alors ne l’est plus. Imaginez fumer partout où vous voulez sans demander à personne avant d’allumer ! Nous n’avions pas d’ordinateurs, la plupart des communications se faisaient par écrit. La famille traditionnelle avait un parent qui restait à la maison pour élever les enfants et nous avions une vision différente de la vie en fonction de ce que nos parents avaient vécu.

De nos jours, plus de couples travaillent, ce qui change la vision et les priorités. Les gens s’attendent maintenant à changer d’emploi dans leur carrière, mais ils veulent conserver une certaine stabilité géographique, ce qui rend parfois difficiles le concept des Forces canadiennes et les déménagements fréquents. Il y a suffisamment de défis dans les Forces pour stimuler et retenir les membres, mais est-ce suffisant pour répondre aux besoins de la nouvelle génération ?

Q: Un gros problème, les déménagements ?

R: Les temps ont changé et je conviens que le déménagement des familles semble plus difficile qu’auparavant. Nul doute que le fait que les deux membres du couple souhaitent se réaliser professionnellement change la donne. Les déménagements sont stressants. Changer de ville, de province, parfois de pays, n’est pas toujours facile. Apprendre une nouvelle culture, parfois une langue différente, apprivoiser des services différents, le stress de vendre et d’acheter une maison, l’acquisition d’une nouvelle assurance, l’obtention d’un nouveau permis de conduire, de nouveaux services médicaux et dentaires pour les membres de la famille, un nouveau vétérinaire pour les animaux de compagnie ; la liste est longue... Cependant, un déménagement offre également de nouvelles opportunités : rencontrer de nouveaux amis, vivre une nouvelle aventure, visiter une nouvelle partie du monde, apprendre une nouvelle langue, etc. Personnellement, je peux aller n’importe où au Canada et grâce à mes nombreuses années dans les Forces, il est presque certain que j’y aurai un ami. Ce n’est pas toujours facile pour la famille, mais quand on regarde en arrière, je crois que l’expérience de vie fait de nous une personne et une famille meilleures et plus fortes.

Q: Comment l’armée peut-elle s’adapter pour rester attrayante ?

R: Je crois qu’il y a suffisamment de défis et d’aventures pour garder les gens intéressés par les Forces canadiennes, mais devrions-nous, ou pouvons-nous, nous adapter davantage à la nouvelle génération ? Certes, il y a des choses que nous pouvons modifier, améliorer et adapter, et nos dirigeants y travaillent. Les mutations en sont un bon exemple. Nous essayons maintenant de répondre autant que possible aux besoins des familles, mais comme toute grande organisation, nous devons nous assurer que la « machine » est capable de fonctionner et parfois cela signifie de devoir déplacer des gens. L’organisation est sans aucun doute sensible aux nouvelles réalités.

Q: L’armée est une société très hiérarchisée où on ne discute pas les ordres. Est-ce que ça pose des problèmes dans ce contexte ?

R: Toutes les grandes entreprises ont des règles et des règlements. Les Forces canadiennes ne font pas exception. Il est vrai que la nature de nos fonctions et de nos besoins demande parfois que les règles soient appliquées de manières plus strictes.

Notre travail se fait très souvent dans des environnements où les communications ne sont pas optimales, le temps restreint ; le niveau de stress élevé. Ajoutez à cela des opérations menées dans des contextes nationaux et internationaux : nous ne pouvons pas nous permettre d’interroger ou de défier les personnes en position de commandement.

Néanmoins, une personne ne peut tout faire seule. Nous devons être en mesure de déléguer et d’avoir confiance que l’intention sera comprise et mise en oeuvre. Une adaptation est nécessaire lorsqu’une personne joint les Forces, mais rapidement, l’importance de ce concept est intégrée et assure notre succès.

Q: De gros changements s’en viennent à Bagotville, avec l’arrivée de nouveaux chasseurs. L’acquisition des CF-18, au début des années 80, avait elle-même été une révolution, car le Canada optait pour la première fois pour un avion multirôle, à la fois chasseur-intercepteur et avion d’attaque air-sol avec un seul membre d’équipage. Au début des années 80, plusieurs accidents, parfois mortels, sont survenus et on a pointé du doigt le changement important pour des pilotes habitués à travailler en équipage dans des intercepteurs Voodoo et des avions d’attaque air-sol CF-5. On avait alors invoqué une surcharge de travail dans ce nouvel avion multirôle. Comment se prépare-t-on pour le chasseur de nouvelle génération, qui sera interconnecté ?

R: Le CF-18 a été un atout majeur pour le Canada. Il nous a bien servi et continue aujourd’hui d’être un avion pertinent après près de 40 ans de service. Malheureusement, nous avons perdu trop de nos pilotes dans notre histoire de l’aviation. Cependant, grâce à notre solide programme de sécurité des vols et les leçons apprises, nous examinons de manière très précise chaque incident ou accident pour comprendre pourquoi il s’est produit. L’ARC continue d’apprendre, entre autres à travers les transitions de plateformes d’autres pays, pour comprendre les défis à venir. L’intégration du prochain avion de chasse sera un défi, mais je crois qu’avec nos nombreux apprentissages et notre programme d’amélioration continue, nous serons bien placés pour l’introduction et la mise en oeuvre de notre nouvel avion de chasse.

Q: L’Aviation royale canadienne (ARC) a perdu beaucoup de pilotes au profit des lignes aériennes, ces dernières années. Les techniciens en aéronautique sont aussi devenus une denrée rare. La pandémie, en clouant les avions civils au sol, marque-t-elle la fin de ce phénomène ou n’est-ce que temporaire ?

R: Les Forces canadiennes ont perdu des gens formidables au profit d’emplois civils, au cours des dernières années. L’une des forces de notre organisation est d’offrir des carrières stimulantes, enrichissantes et une stabilité d’emploi. Dans le cas de la pandémie de COVID-19, cette sécurité d’emploi nous a été favorable. Le temps nous permettra d’évaluer si les bouleversements liés à la pandémie auront eu des effets positifs sur notre recrutement. 

Nous sommes tous confrontés aux changements économiques et les plus hauts gradés de l’Aviation travaillent sans relâche pour faire les changements utiles. Certains de ces changements sont mineurs, certains sont plus importants, certains sont immédiats et d’autres sont plus subtils.

Q: Une base comme Bagotville a un rôle stratégique essentiel. Garder les troupes alertes et en santé en temps de pandémie est-il un défi énorme ? 

R: Une pandémie comme celle que nous vivons actuellement représente, bien entendu, un défi. Cela dit, en comprenant la menace et en appliquant des directives et des mesures strictes, nous avons su protéger nos Forces pour assurer le maintien total de nos missions NORAD et de Recherche et sauvetage. À bien des égards, la COVID-19 a été considérée comme d’autres menaces auxquelles nous sommes confrontés lors de la conduite de nos opérations. Nous avons adapté notre quotidien pour assurer une présence efficace, continue et soutenue.

Q: En terminant, je sais que c’est un sujet hautement politique, mais selon vous, quel est l’avenir de Bagotville ?

R: L’avenir de Bagotville est très positif. Il y a quelques années, l’arrivée de la 2e Escadre à Bagotville a ajouté une nouvelle capacité à l’ARC. Cette capacité est désormais bien implantée, comprise et respectée. Présente pour soutenir toutes les opérations de l’Aviation royale canadienne, la 2e Escadre est venue consolider la Base de Bagotville.

Au cours des prochaines années, de très importants investissements seront faits à Bagotville. D’abord pour remplacer ou moderniser une partie des infrastructures, qui datent de la Seconde Guerre mondiale. Puis de nouvelles installations destinées à accueillir la nouvelle génération d’avions de chasse seront construites. Avec sa modernisation, la Base restera un atout pertinent pour l’ARC, les Forces armées canadiennes et le gouvernement du Canada.

Le personnel de la BFC Bagotville continuera de bénéficier de capacités en constante évolution dans une belle région accueillante. Je suis fier d’être le commandant d’une telle base, de travailler avec une équipe spectaculaire et d’être un membre de la communauté.