Nicole Bouchard, rectrice de l’UQAC
Nicole Bouchard, rectrice de l’UQAC

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Le deuil en temps de crise

Mélanie Côté
Mélanie Côté
Le Quotidien
Nicole Bouchard est rectrice à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) depuis juin 2017. Professeure dans le champ de l’éthique et de la culture religieuse, elle a consacré une large part de ses travaux de recherche et de son enseignement à poursuivre la question de sens au sein de notre culture en prenant comme « laboratoire vivant » l’évolution des rites de passage et, plus particulièrement, ceux liés à la mort et la souffrance.

Question (Q): Quel impact peut avoir la COVID-19 sur notre vision de la mort ou du deuil ?

Réponse (R) : La crise sanitaire autour de la COVID-19 permet de risquer l’hypothèse suivante : la mort, que l’on a voulu oublier et maquiller, revient à l’avant-scène de notre culture. Elle nous rejoint dans un moment où nous sommes déjà fragilisés par cette mise sur pause collective. Elle s’invite dans nos maisons déjà endeuillées par la coupure avec l’extérieur, par la brisure de nos liens sociaux. Elle s’anime tous les jours, à 13h, par des chiffres qui réveillent notre peur incontrôlable de la faucheuse, qui prend les traits d’un ennemi invisible. Elle remplit les pages Facebook qui racontent la perte d’un être cher, la solitude de ces derniers, qui meurent dans la plus grande des solitudes, et le travail acharné du personnel responsable des soins pour tenter d’humaniser la mort de centaines d’aînés et de rassurer les familles en détresse.

Même si tous ces témoignages ébranlent notre édifice psychosocial, je crois que nous ne devons pas céder à la peur et au découragement et rester solidaires pour « passer à travers ». À ce titre, je préfère penser que ce confinement est aussi une occasion d’apprivoiser cette mort, cette vieillesse que l’on a tenue à distance. Que cet espace entre-deux, ce moment de retour chez soi, en soi, puisse être une occasion privilégiée d’approcher même timidement la seule certitude qui soit, à savoir que nous sommes tous mortels. C’est par le biais de ce questionnement qui se pose actuellement de manière brutale que j’ai accepté cette invitation à prendre la parole. Par ailleurs, c’est avec beaucoup d’humilité que je le fais, car il y a tellement de souffrances qui imprègnent notre tissu social qu’en aucun moment, je ne souhaiterais blesser qui que ce soit par cet article.

(Q) Ne vivons-nous pas un double deuil, celui de notre vie d’avant la COVID-19 et la peur d’être malade ou de perdre un proche ?

(R) Effectivement, il est possible de faire des liens entre l’expérience de confinement et l’expérience liée à la perte d’un proche. Et je pense que cela explique en partie le stress et l’anxiété vécus par une certaine frange de nos communautés. En effet, le deuil, c’est la cassure des habitudes de vie. La perte d’appétit, les journées passées en robe de chambre, les cheveux en broussailles, avec la teinture qui laisse apparaître les mèches blanches, ou la barbe de plusieurs jours. Le réflexe qui nous fait mettre le couvert sur la table alors qu’on sait bien qu’il ou elle ne reviendra plus, l’attente et le regard à la fenêtre pour voir l’auto arriver au moment où il ou elle avait l’habitude de rentrer du travail. Cette description qui reprend les témoignages de personnes endeuillées ne ressemble-t-elle pas étrangement à notre quotidien ?

On parle souvent du travail du deuil. Je préfère l’envisager comme un état qui fait que la personne, pendant un temps plus ou moins long, est comme enveloppée dans une immense bulle qui lui permet de circuler entre deux mondes. Le deuil fait partie de toute vie humaine, ce n’est pas une maladie en soi, mais la difficile traversée de l’absence, la prise de conscience qu’apprendre à vivre, c’est aussi apprendre à assumer sa solitude, à vivre avec soi-même. Et si l’expérience de confinement devenait un lieu qui nous permet de faire une petite place dans nos vies à l’incontournable de notre finitude et la présence du deuil et du renoncement comme inhérent à la condition humaine ?

(Q) Il est mort seul ; je ne lui ai pas tenu la main. Qu’en est-il ?

(R) Un nombre important de Québécois et Québécoises vivent la perte d’un proche en étant privés des derniers moments. Loin de moi l’idée de minimiser la force et l’importance de tenir la main de celui qui s’en va et de saluer tout le travail du personnel pour rendre possible ce dernier « adieu » par un dernier FaceTime ou une dernière visite pour les proches aidants qui, au quotidien, prennent soin d’une personne vulnérable.

Il n’en demeure pas moins que je me questionne sur l’insistance que nous mettons à être là lorsque la personne livre son dernier souffle. Toutes ces familles qui se donnent des horaires pour « veiller » le mourant. Pourquoi tant de surcharge liée à ce moment ? Je ne veux pas minimiser le soulagement que peut apporter le fait d’être là quand l’un des nôtres nous quitte et je suis certaine que de mourir entouré des siens rassure, mais devons-nous en faire une obligation morale, développer un sentiment de culpabilité lorsque, pour des raisons hors de notre contrôle, nous ne sommes pas au rendez-vous et que l’inévitable survient ? Ce surinvestissement des derniers instants qui met l’accent sur l’ultime dénouement, n’est-il pas le symptôme de notre difficulté collective à gérer l’ensemble les différentes étapes de l’agonie, de la souffrance ? Je nous invite à profiter de ce temps inédit pour redéfinir nos priorités et faire que non, pas 10 % des aînés en CHSLD bénéficient du mieux-être qu’apporte la présence de proches aidants, mais bien 90 % dans les prochaines années. Telle serait la première leçon de vie, le défi que je nous lance collectivement afin de sortir plus fort de cette situation.

Il n’est jamais trop tard pour dire adieu!

Et même si ces derniers instants « volés » ne reviendront jamais et des familles engagées auprès de leurs proches vivant en CHSLD garderont à tout jamais les séquelles de ces événements traumatiques, je tiens à apporter un petit baume sur ces souffrances en redisant qu’en matière de ritualité, il n’est jamais trop tard. Jamais trop tard pour rendre célèbre la vie de la personne qui nous a quittés, jamais trop tard pour penser à une célébration d’adieu, peut-être virtuelle, et en présentiel, lorsque le beau temps sera revenu. J’invite donc les familles à se mettre en marche pour commencer à baliser les prochains jours et semaines en organisant différents petits événements commémoratifs.

Les moyens varient comme autant de chemins ou de rendez-vous possibles. L’écriture d’une lettre à la personne qui nous a quittés, une rencontre virtuelle entre proches pour faire mémoire de la personne décédée et la planification d’une célébration d’adieu au sortir de la pandémie.

En conclusion, peu importe la décision que vous prendrez, prenez le temps de faire mémoire des bons moments vécus par la personne et ne laissez pas ce virus avoir le dernier mot sur la vie de vos êtres chers. La sagesse des anciens nous rappelle qu’il convient de marquer le temps qui nous sépare de ceux que nous avons aimés et qui vivent par et à travers nous. Il y a là une exigence de mémoire.

Nicole Bouchard, rectrice de l’UQAC

(Q) Et quoi dire à des enfants qui s’inquiètent et qui entendent leurs parents parler au quotidien de la mort, de la souffrance des aînés ? En fait, comment parler de la mort aux enfants ?

(R) Plusieurs parents appréhendent le fait de devoir parler de la mort à leur enfant. Ils anticipent ce moment avec anxiété. Il est fort probable que l’expérience de confinement et l’écoute des fils de presse quotidiens qui abordent et présentent des statistiques sur la mort incitent certains enfants à se questionner sur la mort ou à craindre que la maladie frappe un proche. Alors, pourquoi ne pas vous informer, vous « faire une tête », pour mieux faire face à l’inéluctable le moment venu ?

L’enfant âgé de moins de 2 ans n’a pas les habiletés cognitives nécessaires pour comprendre la mort. Il ne vivra pas un deuil. Par ailleurs, s’il avait un lien d’attachement avec la personne décédée, il pourra vivre la mort comme une séparation. La vigilance et l’écoute sont toujours de mise.

L’enfant de 2 à 6 ans perçoit la mort également comme une séparation. Il ne comprend pas la fatalité de la mort. Pour lui, la personne décédée peut très bien revenir. Il personnifie la mort comme une force extérieure – monstre, fantôme, etc.

À partir de 7 ans, l’enfant comprend davantage la mort. Il sait distinguer ce qui est vivant de ce qui ne l’est pas. Il prend conscience qu’il peut mourir et que la mort est irréversible. Il aura tendance à refouler ses émotions. Il importe de le faire parler, de lui raconter des histoires pour que l’enfant puisse s’ouvrir et sentir que ses questions trouvent écho chez vous.

C’est vers 9 ou 10 ans que l’enfant atteint une conception plus juste de la mort. Il s’intéressera aux causes de la mort et à son aspect plus biologique.

Enfin, il existe aussi plusieurs ouvrages sur la mort et le deuil. Faites vos propres recherches, la littérature est abondante! Mais par-dessus tout, que ce soit pour marquer le départ d’un proche par la création d’un rituel, de parler de la mort avec vos enfants. Ce moment peut prendre différentes formes : une courte évocation lors d’un rassemblement familial, un souper un peu spécial où on se donne rendez-vous pour prendre soin les uns des autres et voir le chemin parcouru depuis le départ de la personne. Faites-vous confiance et vous trouverez le bon lieu, le moment important et les mots pour dire et faire mémoire.