Samuel Archibald, auteur à succès, enseigne aussi le cinéma et la littérature à l’Université du Québec à Montréal.
Samuel Archibald, auteur à succès, enseigne aussi le cinéma et la littérature à l’Université du Québec à Montréal.

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Le déconfinement en beauté de Samuel Archibald

Originaire d’Arvida, Samuel Archibald est un auteur à succès qui enseigne également le cinéma et la littérature à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Pour l’été, il a choisi de prendre une pause dans sa région natale, sur le bord du lac Saint-Jean, à Saint-Henri-de-Taillon plus précisément. Nous avons profité de sa présence parmi nous pour lui poser quelques questions, notamment au sujet de la crise actuelle, de ses projets personnels et de la prochaine rentrée scolaire.

Q: Vous avez élu domicile au Saguenay–Lac-Saint-Jean pour la saison estivale. Est-ce une habitude de revenir ainsi dans votre région natale pendant les vacances ?

R: C’est quelque chose que je fais depuis des années. Ce n’est pas un secret : le Saguenay–Lac-Saint-Jean a beaucoup nourri mon écriture. Alors, même si je paie mes taxes à Montréal, j’essaie bon an, mal an d’injecter des sous dans l’économie régionale. Ce n’est qu’un juste retour des choses... Plus sérieusement, dans ma vie de voyageur, c’est ici que se trouvent la plupart des lieux où je me sens chez moi.

Mon grand-père Gérard Lévesque, toujours fringant pour ses 92 ans, réside à Saint-Henri-de-Taillon. Son chalet est doté d’un grand terrain, qu’il prête à ses enfants. Ma mère et mon oncle y ont chacun une roulotte, et j’y plante ma tente chaque été. J’avais la chance de pouvoir travailler à distance, même avant la pandémie. C’est très important pour moi, et surtout pour mes enfants. C’est comme un remake de mon enfance qu’on tourne avec eux chaque été, ma mère et moi, où j’interprète cette fois-ci le rôle du surveillant. Je les regarde s’amuser aux mêmes jeux que mon frère et moi à cet âge-là, blondir sous le soleil, bronzer malgré la crème solaire, s’amuser avec les cousins et les cousines, devenir à moitié amphibiens à force de tremper dans l’eau et tomber sur l’oreiller à moitié morts le soir, avant même qu’on ait eu besoin de leur dire d’aller se coucher. La vie est bonne ici.

Quand les enfants ne sont pas avec moi, j’écris et je visite les parents et amis nombreux que j’ai aux alentours, à commencer par mon paternel, Doug, qui vit toujours à Arvida. De mauvaises langues prétendent que je consacrerais aussi un temps indu à pourchasser la ouananiche et le saumon dans les rivières de la région, mais ce ne sont que des racontars.

Q: Globalement, la pandémie que nous combattons présentement éveille-t-elle chez vous une réflexion ? Comment entrevoyez-vous l’après-crise ?

R: Ce long séjour au Lac nous permet de déconfiner en beauté, après plusieurs mois encabanés dans mon appartement de Rosemont, et, par le fait même, d’observer la pandémie actuelle avec un certain recul. 

C’est bien difficile de dire ce que l’avenir nous réserve, même à court terme, dans ce monde à l’envers. Je pense que le principal effet sociopolitique de la pandémie aura été de profondément remettre en question la mondialisation. Je veux dire par là que la mondialisation, que l’on nous présente depuis longtemps comme un processus quasi naturel et inéluctable, se trouve reconsidérée, non seulement par les gens qui la critiquaient depuis des années, mais aussi par ceux qui en étaient les principaux tenants : économistes, politiciens, industriels, etc. Il est trop tôt pour dire si la crise ne sera qu’une courte trêve au sein de ce processus ou si la marche économique du monde sera durablement altérée par la pandémie. Peut-être que, sans interrompre complètement la mondialisation, la crise mondiale lui donnera un nouveau visage et, on peut rêver, un visage plus humain. Il se pourrait que l’on continue d’encourager la mobilité des communications et des échanges, tout en ramenant certaines sphères de production à une échelle plus locale. Par exemple, puisqu’on parlait de vacances, les Montréalais qui avaient tendance à s’envoler pour les États-Unis, le Mexique et les Îles grecques ont massivement redécouvert leur Québec cet été. Cela durera-t-il ? Dans quelle proportion ? Dur à dire, mais cela pourrait transformer beaucoup l’industrie québécoise et la vie de certaines régions. 

Un effet secondaire important des efforts de solidarité sociale imposés par le coronavirus a été l’émergence de vastes mouvements de mobilisation autour de causes tantôt nobles, tantôt fort discutables – #blacklivesmatter contre #jailedroitdallerchezmacoiffeusesijeleveuxbon, mettons. Encore une fois, ici, dur de dire de quel côté le vent va tourner et s’il sera bon. Si l’engagement collectif et l’implication sont en soi des signes encourageants au sein d’une vie démocratique, la virulence de certaines réponses et la polarisation des débats qu’elle entraîne ont souvent de quoi inquiéter. 

J’ai l’air ambivalent, et je le suis. Historiquement, les grandes crises sanitaires ont souvent permis de rebrasser les cartes au sein des sociétés qu’elles ont affectées. Je ne suis pas certain, cependant, qu’on va avoir une meilleure main au sortir de la pandémie. Je pense aussi que l’on se projette en ce moment un peu trop vite dans son après. On est peut-être loin d’avoir vu la fin de cette crise-là...

Q: Comment l’épisode de la COVID-19 peut-il influencer un écrivain comme vous ?

R: C’est drôle à dire, mais comme créateur, j’essaie de me tenir loin de la COVID autant que possible, de ne pas me laisser trop obséder par elle en tout cas. 

Mon raisonnement est le suivant : quand on travaille en conception ou en scénarisation, on apprend rapidement à apprivoiser, après un choc premier, le nuage d’idées. On voudrait tous se croire absolument originaux et sans égal comme créateur, mais la vérité c’est que plein de gens viennent du même milieu que nous et ont grandi en faisant des expériences semblables aux nôtres, en se faisant raconter les mêmes histoires que nous. Toutes les idées merveilleuses qui nous poppent dans la tête sont susceptibles de jaillir aussi dans la leur. La création, surtout populaire, est souvent une course contre la montre : n’importe quelle autrice ou n’importe quel scénariste pourra vous raconter au moins une fois dans sa carrière où elle ou il était en train de travailler sur un projet avant de se rendre compte que quelqu’un d’autre quelque part était en train de faire la même maudite affaire ! Ça fait partie de la game, comme on dit, mais lorsque toute la planète est affectée ainsi par un même phénomène comme le coronavirus, c’est assez facile de prévoir qu’il va pleuvoir des histoires de contagion et de confinement dans les prochaines années et que c’est probablement la dernière chose que les gens vont avoir envie de lire au sortir de la crise ! 

En même temps, je pense que l’influence sera inévitable, mais peut-être plus subtile. Un peu comme le 11 septembre 2001 a hanté pendant des années les images du cinéma américain, le grand confinement risque de contaminer beaucoup de récits que l’on va lire et voir au cours des prochaines années. Je ne serais pas étonné de constater une recrudescence dans la culture des thèmes du huis clos, de l’enfermement et de la maladie mystérieuse, mais aussi de la solidarité et du soin, puisque ce sont aussi des réalités auxquelles nous aurons tous beaucoup réfléchi, au cours des derniers mois. Comment nous protéger les uns et les autres et mettre à l’abri ceux qu’on aime ?

Q: Présentement, travaillez-vous sur une oeuvre ? Avez-vous des projets pour les prochains mois ?

R: Pour ma part, j’ai avancé durant le confinement un projet de série télévisée que je coécris avec Sébastien Diaz et William S. Messier, pour les Productions Casablanca (5e Rang, C’est comme ça que je t’aime), de même que deux romans à lire bientôt, où l’on verra mis en scène la belle rivière Sainte-Marguerite et la fameuse vallée des Fantômes des monts Valin. Aussi, j’ai écrit une suite à mon roman jeunesse Tommy L’Enfant-Loup. Ça s’appelle Lily a la rage et ça parle d’une renarde apprivoisée qui était la mascotte du Club de golf Saguenay dans les années 1980 et que les enfants d’Arvida ont essayé de secourir durant une épidémie chez les animaux de la forêt alentour. Quand je parlais d’influence indirecte de la COVID...

Q: Vous êtes professeur à l’UQAM, au département d’études littéraires. Comment entrevoyez-vous la prochaine rentrée scolaire ?

R: L’automne arrive à grands pas et ce sera bientôt la rentrée. Pour moi, comme pour tous les enseignants du Québec, cette session constituera un grand défi. Il s’agit de nous adapter aux mesures sanitaires et de participer à l’effort collectif, tout en luttant pour préserver la spécificité de l’enseignement en classe. Pourrons-nous enseigner sur place ? Devrons-nous nous tenir prêts en tout temps à en revenir à un enseignement à distance ? Pour combien de temps ? C’est beaucoup d’interrogations et d’inquiétudes, contrebalancées par le plaisir de retrouver d’une façon ou d’une autre nos étudiantes et nos étudiants.