Éric Tremblay, historien
Éric Tremblay, historien

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Le 11 juin, une fête symbolique

La région du Saguenay–Lac-Saint-Jean est célébrée chaque année le 11 juin. C’est dans ce contexte que nous faisons appel cette semaine à l’historien Éric Tremblay, doctorant en développement régional à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), pour nous en apprendre davantage sur l’histoire du Royaume.

Q: Pour un historien, spécialiste de l’histoire régionale, que signifie le 11 juin ?

R: La fête du 11 juin symbolise l’arrivée à Grande-Baie de l’équipe instigatrice du Saguenay colonisé. Je parle de colonisation, et non d’occupation du territoire, parce qu’au cours de son histoire humaine, le bassin hydrographique du Saguenay et du Lac-Saint-Jean est occupé et exploité depuis des millénaires par les Autochtones. Comme c’est souvent le cas en histoire, la date du 11 juin est plus intéressante symboliquement qu’historiquement. Prenant sa source dans les notes écrites par le curé de la paroisse Saint-Alexis (1865), l’abbé Louis-Antoine Martel, elle imbrique la naissance de la région dans un mythe francophone, catholique et « agriculturiste ». À titre d’exemple, prenons juste la date d’arrivée. Selon l’abbé Martel, le 11 juin 1838 est un dimanche, tandis que selon le calendrier, c’est un lundi, donc une journée beaucoup moins catholique.


Historiquement, il existe également de nombreuses imprécisions au sujet de la Société des Vingt-et-Un – de son vrai nom la Société du Saguenay –, de ses membres, du rôle véritable de chacun – particulièrement celui de Thomas Simard et d’Alexis Tremblay Picoté – et de ses véritables intentions – agriculture, exploitation du bois et relations avec William Price. Le mythe est tenace ! Nous pouvons régulièrement lire et entendre que le Saguenay est fondé par la Société des Vingt-et-Un le 11 juin 1838. Selon ma lecture de l’histoire, c’est beaucoup plus complexe que cela.

Q: L’histoire régionale est-elle suffisamment enseignée aux jeunes ?

R: Il s’avère difficile de déterminer le niveau de connaissance historique des jeunes. Selon moi, la question n’est pas de savoir si l’histoire régionale est suffisamment enseignée aux jeunes. Nous devons plutôt nous demander comment aider les jeunes à mieux connaître, voire apprivoiser, la transformation dans le temps de son premier lieu d’appartenance. Nous parlons alors d’identité et dans ce cas, il est important d’utiliser l’histoire, mais aussi les autres disciplines des sciences humaines et sociales. Grâce à cette multidisciplinarité, le jeune va mieux comprendre son milieu de vie et ses origines d’hier à aujourd’hui. Cette diversité intellectuelle est source d’ouverture d’esprit et de curiosité pour les autres. On peut alors délaisser une vision plutôt orientée de notre histoire pour découvrir un récit plus large et plus représentatif de notre passé. C’est un rendez-vous avec l’histoire, ou devrais-je plutôt dire un miroir de notre passé, celui qui est souvent absent des livres d’histoire.

Q: Est-ce que la population régionale connaît bien son histoire ?

R: En général, non ; en particulier, cela varie selon l’intérêt envers certains sujets. Je suis toujours un peu surpris que la signification des noms de lieux ou de personnages qui nous sont familiers ne le soit pas nécessairement pour la population. Je suis encore plus étonné quand une personne plus âgée ne connaît pas certains personnages qui lui sont contemporains. Je pratique mon métier d’historien depuis 30 ans et je constate que la population s’intéresse souvent à une histoire de proximité – l’histoire de leur famille, de leur ville ou village, des gens et des lieux qui leur sont familiers. Tandis que pour l’historien, l’étude du passé correspond plutôt à répondre à un questionnement souvent relié à son époque. Les deux visions sont complémentaires. Il suffit donc de trouver les points d’intérêt de chacun pour établir un tronc commun.

Aujourd’hui, il existe un très grand nombre de moyens pour diffuser l’histoire. Selon moi, le problème de la méconnaissance de notre passé n’est pas imputable à cela. Je crois que le vide de connaissances actuelles en histoire vient de notre mode de vie instantané et de notre propension à regarder en avant – vers l’avenir, et non vers le passé. L’histoire n’est pas une science exacte, mais une façon d’expliquer le monde. Je peux donc expliquer une situation générale, comme la méconnaissance de l’histoire, en analysant quelques variables – âge, scolarité, milieu de vie, profession et autres –, ce qui me donne alors un certain portrait de la population. En ce sens, il demeure très difficile de déterminer la connaissance historique de la population.

Q: Quel est le principal mythe véhiculé à propos de la région ?

R J’ai déjà parlé de l’épopée de fondation de la région. L’histoire du Saguenay et du Lac-Saint-Jean est parsemée de nombreux mythes, légendes et récits fabuleux : le Windigo, le géant Mayo, le monstre du Saguenay, la mort du missionnaire jésuite Jean-Baptiste de La Brosse, le diable au bal et autres. Notre histoire compte également plusieurs personnages exceptionnels et plus grands que nature, ces derniers étant habituellement caractérisés par des prouesses physiques, des traits corporels particuliers ou des talents uniques.

Notre histoire régionale comporte aussi des utopies, ainsi que de la surestimation de nos talents ou de nos capacités. Par exemple, notre accueil extraordinaire, qui est rapidement relativisé lorsque l’on voyage le moindrement à l’extérieur de la région. Ailleurs aussi, ils sont très accueillants ! Un autre exemple, celui de nombreuses femmes pour un homme. Il suffit de consulter les travaux de l’historien Gérard Bouchard et de ses collaborateurs pour encore une fois relativiser la perception que nous avons de nous-mêmes. Il n’y a pas sept ou dix femmes pour un homme dans la région du Saguenay–Lac-Sain-Jean. Finalement, notre histoire compte de nombreux rêves ou appellations utopiques : la Chicago du Nord, Chicoutimi, la Reine du Nord, le Grenier de la province de Québec, la Compagnie de pulpe de Chicoutimi, le Trans-Canada (chemin de fer), la Washington du Nord (Arvida). Chaque fois, d’hier à aujourd’hui, des promesses de progrès fulgurants et de prospérité accompagnent le discours des promoteurs...

Q: Est-ce que les Saguenéens et les Jeannois devraient célébrer le 11 juin comme les Américains célèbrent le 4 juillet et les Français le 14 juillet ?

R: Je ne crois pas que nous devons comparer le 11 juin avec ces célébrations nationales. En ce sens, il est même difficile de faire la comparaison avec la Fête nationale du Québec, le 24 juin. On parle ici d’une commémoration régionale, avec son échelle territoriale réduite et son importance historique plutôt locale. Malgré que la mise en place du monument des Vingt-et-Un à La Baie date de 1924, la population régionale célèbre le 11 juin comme fête régionale seulement depuis les célébrations du centenaire colonisé de la région en 1938. Il ne faut pas se bercer d’illusions ; cette fête n’est pas tellement inclusive et la participation citoyenne est plutôt limitée. Pour un grand nombre de personnes, elle commémore principalement la sous-région du Saguenay, non celle du Lac-Saint-Jean, ou bien le territoire historique des Premières Nations (Autochtones et Métis). À notre échelle, cette célébration demeure importante, tout en demandant un rafraîchissement organisationnel et une plus large représentation populaire et historique. À mon avis, cette date n’est pas immuable et il serait facile de la juxtaposer à un autre événement du mois de juin, comme la naissance des postes de traite de Métabetchouan et de Chicoutimi. Le 11 juin est une date qui évoque une vision de l’histoire. Elle ne représente pas nécessairement son interprétation à travers le temps.

Q: Notre drapeau, aux couleurs des champs (jaune), de la forêt (vert), de l’industrie (gris) et de la population (rouge) est-il toujours pertinent ?

R: Les couleurs et le drapeau datent de 1938, à l’occasion du centenaire de la colonisation de la région. Création de l’historien régional, l’abbé Victor Tremblay, il symbolise l’histoire de la région avant 1938. Pour ma part, je ne parlerai pas de pertinence. Je vais plutôt mettre de l’avant que ce drapeau est un héritage, celui d’une époque et d’une vision de notre passé collectif. Il est certain qu’avec le temps, l’histoire de notre région est plus diversifiée. Est-ce une raison pour se doter d’un autre drapeau ? Je ne crois pas !