[MATIÈRE À RÉFLEXION] L'agriculture, le coeur d'un pays

Mario Théberge est le président régional de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Dans le cadre de la crise de la COVID-19, il se prononce sur le rôle de l’agriculture dans la future économie du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Question: Au cours des derniers jours, les premiers ministres Trudeau et Legault ont souvent évoqué les rôles des agriculteurs au pays. Comment avez-vous reçu ce message ?


Réponse: En toute honnêteté, on le reçoit très bien. Nos premiers ministres saisissent enfin le message que nous nous efforçons de leur livrer depuis tant d’années. L’agriculture d’un pays, c’est son coeur, son essence. En fait, toute la sphère politique prend présentement conscience du véritable rôle de l’agriculture et des agriculteurs. D’ailleurs, il faudra que M. Trudeau s’en souvienne aussi lors des prochaines négociations de libre-échange. Depuis des années, nous parlons de souveraineté alimentaire afin de préserver notre garde-manger collectif et de développer sur l’ensemble du territoire, pour nous et les générations futures, une offre de produits alimentaires la plus complète possible. Il faudrait que les politiciens saisissent mieux l’importance de maintenir une agriculture diversifiée dans tout le Québec, en soutenant tous les types de production. Avec la mondialisation et la concentration des grandes entreprises agroalimentaires, la sécurité alimentaire de notre pays est mise en danger, et tout particulièrement dans des situations comme celle que l’on vit. La fermeture de nos frontières peut rendre certains produits indisponibles et rendre la transformation d’aliments impossible ou très coûteuse. Maintenant, on peut imaginer aussi que la sécurité alimentaire peut se jouer à l’échelle régionale. Advenant la fermeture plus hermétique de la région, combien de temps peut-on tenir le coup ? Il est dommage que cette prise de conscience se fasse en pleine crise, mais la situation peut avoir au moins ça de positif.

Question: Le monde agricole du Saguenay–Lac-Saint-Jean est-il prêt à répondre à la nouvelle tendance d’achat local, si elle se concrétise ?

Réponse: C’est une question d’offre et de demande, donc oui. C’est aux consommateurs d’affirmer haut et fort cette volonté ! C’est certain qu’il y a un coût à supporter collectivement, en favorisant et en facilitant l’établissement, le développement et la prospérité de l’agriculture sur son territoire. Il faut également miser sur le développement d’entreprises de transformation de nos denrées agricoles. Les gouvernements ne doivent pas se gêner de nous supporter parce que nos investissements se font directement sur les entreprises agricoles et enrichissent toute l’économie régionale.

Question: Dans quels domaines ou types de produits la région peut-elle tirer son épingle du jeu ?

Réponse: Dans tous les domaines où notre climat nous permet de produire, les producteurs agricoles seront au rendez-vous, si les conditions sont gagnantes. Dans le secteur maraîcher, il y a un énorme potentiel de développement au niveau des cultures en serre. Il a été démontré qu’il est moins coûteux annuellement de chauffer des serres dans notre région que de devoir climatiser celles qui se retrouvent au sud de la province. Nous possédons un climat favorable à la production bovine avec nos excellents fourrages, en plus de posséder beaucoup de terres disponibles et abordables pour l’établissement de relève agricole. On ne peut pas nommer tous les types de produits, mais on peut très bien produire tout ce qui est spécifique aux régions nordiques.

Question: Se fait-il suffisamment de recherche dans la région pour développer le plein potentiel de l’agriculture ?

Réponse: Une chose est certaine, et ce, dans tous les domaines, il ne se fera jamais assez de recherche. Dans le secteur agricole, nous avons la chance d’avoir une ferme de recherche fédérale à Normandin, mais elle est sous-utilisée. Nous possédons aussi un centre de transfert technologique, Agrinova, à Alma, pour faire de la recherche appliquée en entreprise agricole, en plus d’une option d’enseignement agricole au Collège d’Alma. Si nous mettons collectivement à contribution ces partenaires avec une volonté gouvernementale, les producteurs vont continuer d’innover afin de nous rapprocher le plus vite possible d’une souveraineté alimentaire.

Question: De quoi votre industrie a-t-elle besoin pour prendre plus de place dans le choix des consommateurs ? Si vous aviez trois priorités à faire reconnaître tout de suite, quelles seraient-elles ?

Réponse: La première et de loin la plus importante, c’est la réciprocité des normes. Le gouvernement canadien doit s’assurer que les exigences au regard des produits d’ici soient appliquées avec la même rigueur sur les produits importés, incluant les règles agroenvironnementales, les normes de certification et de salubrité, entre autres. Nous sommes très normés au Québec et cela est bien pour avoir des produits de qualité, mais nos producteurs ne peuvent pas compétitionner avec ces produits d’ailleurs, cultivés en climat plus chaud, avec de la main-d’oeuvre moins dispendieuse et des normes moins sévères en plus. Deuxièmement, le soutien à nos entreprises et l’industrie de la transformation alimentaire. Avec le temps, la mondialisation a eu raison d’une grande partie de nos entreprises de transformation agroalimentaire, entreprises qu’on avait bâties avec nos générations précédentes. Par exemple, au Québec, nous sommes dans l’obligation d’envoyer nos animaux dans de gros abattoirs à l’extérieur de la province ou du pays, ce qui occasionne de très longs transports qui vont totalement à l’encontre du bien-être animal. Et on ne compte pas les kilomètres qu’ils font pour revenir sur les tablettes. Nous voyons ici une belle occasion pour le gouvernement d’investir dans la qualité des produits offerts sur le marché, tout en réduisant l’émission des gaz à effet de serre. On dit qu’on ne juge pas la puissance d’un pays par son armée, mais par son agriculture. Avec un accroissement de la population mondiale pour les 30 prochaines années, où nous serons près de 10 milliards, il est scientifiquement démontré qu’on va manquer de nourriture. Nos dirigeants se doivent d’être visionnaires et d’appuyer financièrement tous les projets agroalimentaires structurants favorisant une souveraineté alimentaire. La troisième priorité serait d’accorder une meilleure valorisation de l’achat local, comme on le voit actuellement. Cela s’inscrit très bien dans une démarche de développement durable.

Question: Est-ce que les épiciers sont prêts à offrir plus d’espace aux produits régionaux sur leurs tablettes ?

Réponse: C’est à voir. Ça revient à la loi de l’offre et de la demande. Actuellement, c’est 10 % de l’espace tablette. Si les consommateurs réclament des produits locaux, ils feront de la place. C’est un lien qui n’est pas simple à créer en raison de la façon dont fonctionne l’approvisionnement dans les grandes chaînes d’épicerie. Pour laisser plus de place aux produits locaux, ce fonctionnement devrait être revu. Ce ne sera que par un effort politique du gouvernement et une demande des consommateurs que l’espace pourra et devra nécessairement augmenter substantiellement. On dit souvent qu’acheter, c’est voter. Le consommateur a le dernier mot là-dessus.

Question: Pensez-vous que les Saguenéens et les Jeannois prendront conscience de l’importance de l’achat local ?

Réponse: J’espère ardemment qu’ils en prennent conscience pendant la crise, mais aussi que cette prise de conscience change leurs habitudes après. Des sondages démontrent que pour 80 % des consommateurs du Québec, le premier critère d’achat est le prix. Mais une chose est certaine : ce changement d’habitudes aurait un impact direct sur notre dépendance en approvisionnement de produits par nos pays voisins. Si la crise augmente la consommation locale, c’est tant mieux. Je pense quand même que la population régionale a déjà un peu cette sensibilité à la consommation locale.

Question: Croyez-vous que cette pandémie, qui fragilise l’économie de marché, est une belle occasion de revoir nos façons de faire ?

Réponse: C’est certainement une belle occasion pour se questionner sur nos façons de faire à tous les niveaux. Tous les systèmes sont actuellement déstabilisés, même dans le milieu agricole. Cette période de crise nous amènera certainement à voir et à développer les choses différemment. Je crois que le secteur agroalimentaire travaille fort, et ce, depuis très longtemps, à ce que les produits d’ici aient la place qu’ils méritent dans l’alimentation des Québécois. Pour propulser l’agriculture, il faut valoriser la profession, soutenir la relève en production et en transformation agroalimentaire, diversifier notre agriculture pour favoriser la souveraineté alimentaire et travailler sur le développement durable de notre agriculture et de notre région. En bref, il faut profiter de ce momentum pour se propulser vers un avenir qui soit plus prometteur et plus sécuritaire pour nos enfants.