[MATIÈRE À RÉFLEXION] La violence faite aux femmes, une problématique sociale

Katherine Boulianne
Katherine Boulianne
Le Quotidien
Des mouvements de dénonciations de maltraitance de toutes sortes envers les femmes ont malheureusement fait la manchette dans les derniers mois. Dans le cadre de la campagne 12 jours d’action contre les violences faites aux femmes, deux membres de la Table de concertation sur la violence faite aux femmes et aux adolescentes de Jonquière ont accepté de nous partager leur vision de la situation actuelle, sous le couvert de l’anonymat.

Q: Quels sont les principaux enjeux au Québec quant aux violences faites aux femmes qui font qu’il est encore nécessaire en 2020 de tenir une campagne comme celle des 12 jours d’action ? 

R: Selon certaines données statistiques, une Québécoise sur quatre parmi celles ayant vécu une relation amoureuse avec un conjoint affirme avoir déjà été victime d’une forme de violence. La violence psychologique est habituellement la première forme de violence. Cependant, elle est plus insidieuse et plus difficile à reconnaître. Elle est méconnue, même si elle fait des ravages chez la victime. 

Le Québec demeure confronté à plusieurs enjeux concernant la violence conjugale, notamment la banalisation de la violence dans les médias et la société. Il est difficile de concevoir qu’à ce jour, il y ait présence de féminicides au Québec. Le traitement judiciaire décourage les femmes à porter plainte. En effet, dans le secteur juridique, on constate un manque de sensibilisation à cette problématique. De plus, les femmes victimes de violence conjugale font face à des injustices concernant les sentences attribuées aux agresseurs. Tous ces enjeux ne sont qu’une brève énumération de ce qui en est de la réalité. 

Q: Quand on parle de violences faites aux femmes, certains exemples, comme la tuerie de l’École polytechnique ou les violences conjugales, nous viennent facilement en tête. De quelles façons les femmes subissent-elles de la violence de nos jours ? 

R: La violence faite aux femmes est une problématique sociale qui s’inscrit dans des rapports historiques d’inégalité entre les hommes et les femmes. Cette violence n’est pas le résultat d’une perte de contrôle, mais bien une stratégie afin d’accéder au pouvoir. On peut simplement dire que tant qu’il y aura des hommes exerçant le contrôle, il y aura des violences faites aux femmes. 

Malheureusement, le drame de l’École polytechnique et plusieurs événements de l’actualité nous démontrent, encore aujourd’hui, que la lutte pour l’égalité des sexes n’est pas encore terminée. Les femmes sont encore victimes de violence, qu’elle soit sexuelle, conjugale, familiale, du harcèlement, de l’exploitation sexuelle, de la marchandisation ou de l’objectivation. Toutes ces violences sont imposées aux femmes parce qu’elles sont des femmes.

Q: Existe-t-il des groupes de femmes plus à risque de subir de la violence ? 

R: Il n’y a pas de visage, de profil ou de statut social lorsque l’on parle de violence. La violence ne fait pas de distinction eu égard à la culture, au statut social, à la langue, à l’origine ethnique, à la classe économique ou à l’orientation sexuelle. Toutefois, les différents systèmes d’oppression de notre société produisent et soutiennent le continuum des violences faites aux femmes. On n’a qu’à penser, entre autres, aux problématiques vécues par les femmes autochtones, immigrantes, racisées, en situation de handicap ou LGBT, qui constituent des groupes particulièrement à risque de subir de la violence.

Q: Avec les récents mouvements, dont #MeToo, nous avons l’impression que les femmes dénoncent davantage les violences sexuelles dont elles ont été victimes. Croyez-vous que les femmes se sentent plus à l’aise maintenant de dénoncer leur agresseur, peu importe le type de violence en cause ?

R: Ce que l’on constate, à la suite de certains mouvements comme #MeToo, c’est que les femmes veulent dénoncer leur agresseur ; par contre, elles hésitent à utiliser le processus judiciaire, car celui-ci est difficile et long, et génère beaucoup d’anxiété pour les victimes. Un mouvement de dénonciations tel que #MeToo a eu comme effet positif de permettre aux femmes de se reconnaître à travers les récits des autres et de créer un véritable vent de solidarité entre les femmes.

Q: Est-ce que les ressources pour les femmes qui doivent demander de l’aide sont adéquates actuellement ? Sinon, lesquelles sont insuffisantes ? 

R: Actuellement, les ressources qui viennent en aide aux femmes sont disponibles et possèdent l’expertise nécessaire. Cependant, faute de moyens financiers adéquats et en contexte de pénurie de main-d’oeuvre, elles ne peuvent répondre aux nombreux besoins. Particulièrement en temps de pandémie, certains organismes ont dû adapter ou réduire leurs services, ce qui a eu pour effet de rendre l’accessibilité et l’accompagnement des femmes plus difficiles.

Q: Les différentes périodes que nous traversons ont souvent un impact sur le comportement des gens en général. En ce qui a trait à la pandémie, croyez-vous qu’elle ait un impact sur les violences faites aux femmes ? 

R: Des mois de pandémie et de confinement ont eu pour effet d’aggraver et d’intensifier la violence alors que les femmes se retrouvent confinées avec leur agresseur. Ainsi coupées de leur entourage et du filet social, les victimes se retrouvent à la merci de leur bourreau. La présence constante du conjoint et la peur de contracter la COVID-19 en fréquentant les services mettent parfois un frein à la demande d’aide. Ainsi, la violence se développe et s’installe en silence.

Q: Selon la génération dont on est issue, l’éducation quant à la valeur de la femme n’est pas la même. Des gestes autrefois banalisés ne sont plus tolérés aujourd’hui. Croyez-vous qu’une meilleure éducation de la prochaine génération pourrait se traduire par une diminution des actes de violence envers les femmes ? 

R: La violence conjugale est d’abord et avant tout une problématique sociale. La violence envers les femmes découle de la socialisation des hommes et des femmes. C’est à travers cette socialisation que les filles font l’apprentissage de leur rôle de femmes. L’intégration des stéréotypes féminins contribue alors à perpétuer les rapports inégaux entre les hommes et les femmes. Les valeurs transmises encouragent la responsabilisation de ce qui les entoure, la culpabilité, l’oubli de soi, la douceur, la passivité, la censure de la colère, la faible estime de soi et la non-affirmation. Dans ce processus, les femmes apprennent à se décentrer de leurs besoins pour se centrer sur ceux des autres et à trouver leurs valeurs personnelles dans leurs rapports avec les autres, plutôt que dans leurs réalisations personnelles. Traditionnellement, nous nous attendons à ce qu’une femme soit belle, douce, compréhensive, patiente. Quant aux hommes, ils ont des rôles socialement actifs – pouvoir, direction, ambition, force. Ainsi, les rôles plus passifs des femmes ont comme fonction de mettre en valeur les hommes et leur pouvoir. Bien que la société évolue, les stéréotypes perdurent et influencent encore nos relations. Cela fait en sorte que la violence envers les femmes est toujours présente. Il est donc primordial, dès l’enfance, de briser cette socialisation genrée par l’éducation, mais également par la responsabilisation de tous à l’égalité des sexes à travers les idées et les images véhiculées sur les réseaux sociaux, à la télévision et dans la publicité. C’est pourquoi les programmes de prévention sont essentiels à la lutte aux violences faites aux femmes.