[MATIÈRE À RÉFLEXION] Joan Simard: fille, mère et grand-mère

Mélanie Côté
Mélanie Côté
Le Quotidien
Figure publique, visage familier des médias, ancienne politicienne et femme engagée, Joan Simard prend part à plusieurs débats publics. En confinement, c’est sur son rôle de fille, de mère, de grand-mère et de soeur qu’elle a le temps de réfléchir.

Q: Vous avez encore votre mère, vous êtes mère et grand-mère. À la fête des Mères, dans quel rôle vous sentez-vous avant tout ?


R: Au centre de ma vie, il est vrai que j’ai tous ces rôles. Ils ne se dissocient pas ; ils s’ajoutent. C’est un peu comme lorsqu’on a un deuxième enfant et qu’on se demande si on aura assez d’amour pour un deuxième, voire un troisième. Finalement, on se rend rapidement compte qu’on les aime tous autant et que la vie est faite ainsi. Nos rôles s’additionnent. Ce sont nos comportements qui changent et qui sont différents à l’égard de nos parents, de nos enfants et de nos petits-enfants.

Particulièrement pendant cette période, je me rends compte que l’interdiction de voir les gens que j’aime le plus au monde m’affecte beaucoup. Lorsque je travaillais comme directrice au Centre de ressources pour les familles de militaires de la Base de Bagotville, nous savions qu’en période de crise ou de déploiement, la capacité de la mère à s’adapter était déterminante pour les enfants et la famille. Ainsi, son rôle et son comportement assuraient que la famille vive bien ou pas l’absence et l’inquiétude reliées à un déploiement parfois en théâtre opérationnel hostile. En ces temps de confinement, j’essaie de supporter mes filles. Parfois, je me trompe, mais nos contacts réguliers sont autour de discussions concernant souvent leurs enfants. Je leur dis aussi combien leurs enfants sont sensibles à leur humeur et à leur état d’âme. Je comprends très bien que se retrouver avec deux ou trois enfants, dont certains fréquentaient l’école et la garderie, n’est pas toujours facile. Le retour à la vie normale sera long, et c’est pourquoi je les ai encouragées avec le retour en classe. Pour moi, il n’y a rien de pire que les parents ou grands-parents qui communiquent toujours leur propre peur. Ça m’arrive, mais j’essaie de me ressaisir. La peur nous empêche d’avancer. Elle nous paralyse, et je crois qu’il faut s’entraider pour avancer.

Q: Comment allez-vous souligner cette fête, étant donné que vous ne pourrez pas rendre visite ou recevoir vos proches ?


R: Toute la semaine, je me suis sentie un peu triste. C’est aussi ma fête. Normalement, nous aurions probablement souligné cet événement en famille. Mes filles et mes petits-enfants auraient été près de moi. De plus, chez nous, la fête des Mères a toujours fait partie d’un rituel important. Dès que j’ai été maman, nous avions l’habitude de bruncher avec ma grand-mère, ma mère, mes coeurs et la soeur de ma mère. Nos filles s’ajoutaient à ce rituel.

Pour nous, il est important de se retrouver, de découvrir de nouveaux restaurants. C’est notre moment à nous. Cette année, ce n’est pas possible, mais nous allons certainement avoir un appel FaceTime avec mes enfants et mes petits-enfants. C’est donc à mon iPad que je serai accrochée toute la journée. Mais il faut se le dire : je crois que nous sommes privilégiés de pouvoir avoir accès à ce genre de technologies. Elles nous permettent de nous voir et d’échanger. Toutefois, les sens perdus, comme l’odorat et le toucher, nous manquent énormément. Pour moi, prendre mon petit Édouard et sentir son odeur de bébé et serrer dans mes bras mon petit Laurent, qui adore être cajolé, sont là des moments qui me manquent énormément. Heureux hasard, ma fille Julie est venue de Montréal au début mars pour une entrevue. Voyant la situation se détériorer à Montréal et le confinement, elle a décidé de rester ici. Une décision fortement recommandée par sa maman. Je vais lui demander de me serrer bien fort dans ses bras. Elle aura peut-être l’occasion de me surprendre.

Q: Votre mère est atteinte d’Alzheimer à un stade avancé et est en CHSLD. Il y a une forme de deuil qui est fait. Comment se passe la fête des Mères dans ce contexte ?


R: Ma mère était une femme brillante et très active. Imaginez, elle a fait son cégep au même moment où j’y étais, à mon grand désarroi de jeune étudiante ! Avec ses grandes aptitudes, elle a évité longtemps les pièges de la maladie. Par exemple, elle avait décidé elle-même de ne pas renouveler son permis de conduire. Elle parvenait à un semblant de contrôle sur son environnement. Mon père prenait doucement une place plus importante au fonctionnement de la maison. Avec fierté, il assurait à tous qu’il avait appris à faire la cuisine à 80 ans.

Très consciente au début de sa maladie, ma mère ne souhaitait pas aller en CHSLD, à tel point qu’elle ne voulait même pas y visiter sa mère, de peur qu’on la garde. Avant de s’y retrouver, dans sa torpeur où elle sentait que tout s’effondrait sous ses pieds, elle souhaitait mourir. À un moment donné, il nous a fallu de l’aide. L’évaluation des conditions de santé a été une période douloureuse pour tous. Sous nos yeux, notre mère forte, intelligente et remplie de ressources devenait un être fragile, perdant la capacité d’agir et de saisir ce qui lui arrivait. Nous avions tout fait pour qu’elle puisse être dans sa maison avec mon père, mais nous sommes arrivés devant ce mur, où la maladie prend tous ses droits. C’est une étape difficile pour tous et l’intégration dans un CHSLD, c’est la consécration de la perte d’autonomie définitive et la dernière étape de fin de vie d’une personne. Personne n’en sort vivant...

C’est un environnement complexe et qui doit être mieux compris. La première fois qu’on y va, c’est un choc, et doucement, on s’y habitue et on saisit les nuances et les réalités. Les personnes qui travaillent en CHSLD sont les personnes les plus significatives pour ma mère, et ce sont des gens exceptionnels. Au CHSLD Jacques-Cartier (Beaumanoir), à l’initiative de Marie-Ève, ils ont instauré un contact hebdomadaire via Messenger. Lundi, nous serons donc tous au rendez-vous, peut-être avec la larme à l’oeil, puisqu’à chaque occasion, nous savons qu’il s’agit peut-être de la dernière fois. Elle ne nous reconnaît peut-être pas, mais elle sait que nous sommes des proches. Elle est toujours souriante avec mon père et mes petits-enfants. Les petits-enfants sont certainement l’élément qui fait le plus briller ses yeux.

Q: Dans le contexte de la pandémie et de l’incertitude pour le court et le moyen terme à renouer avec vos habitudes de vie, est-ce que la fête des Mères revêt un caractère particulier cette année ?

R: Quand la pandémie a pris de l’ampleur et que nous nous sommes, mes soeurs et moi, rendues compte de l’effet et de la cible du virus sur les personnes âgées, nous sommes vite arrivées à la conclusion qu’il se pourrait que nous perdions nos deux parents. Ainsi va la vie. Je crois que cette fragilité est toujours présente, pandémie ou pas. Une mauvaise grippe, un incident et bien d’autres choses. Mais cette situation d’urgence me fait davantage réaliser la fragilité de nos personnes âgées. Je sais qu’il y aura un avant et un après. Mais je sais surtout que cette fête des Mères pourrait être la dernière pour ma mère, pandémie ou pas.

Q: Comme mère, qu’est-ce qui vous manque le plus en temps de pandémie ?

R: J’aime recevoir ma famille. Pour la première fois où j’étais ici, à Pâques, on n’a pas pu faire notre souper, la chasse aux cocos, le brunch familial. Et voilà que le printemps arrive avec son lot de fêtes. J’ai un petit-fils qui aura 1 an à la fin du mois. C’est le seul que je n’aurai pas pris dans mes bras autant que les autres, que je n’aurai pas embrassé, que je n’aurai pas autant gardé ou pris soin. Ma liberté est une chose, mais les contacts disparus avec les nôtres représentent clairement l’impact le plus difficile à vivre.

Q: Qu’est-ce qu’on peut souhaiter le plus aux mères ?

R: Difficile de répondre. Nos attentes et nos priorités sont différentes selon les situations de vie. Le seul élément qui est présentement essentiel est certainement de rester en contact avec les siens. Comme mère, pour ma part, j’ai une vraie prédisposition à l’inquiétude. Je ne sais pas si c’est en raison de nos expériences de vie parfois difficiles, et bien que j’essaie d’être calme et raisonnable, il semble que ça fasse partie de l’ADN d’être mère. Je crois qu’il nous faut être rassurées, tout autant qu’on rassure.

Et je souhaite que chacune d’entre nous ait ce petit geste d’affection qui nous fait tant de bien, des nouvelles, une chanson, un poème, et n’oubliez pas les fleurs, celles qu’on replante ou en pot. Elles seront toujours synonymes d’une attention et d’une affection particulières.

À ma mère, à mes soeurs et à mes filles, bonne fête des Mères !