Gérald Tremblay
Gérald Tremblay

[MATIÈRE À RÉFLEXION] D'économie et de société

Le Progrès
Gérald Tremblay, président du conseil d’administration des Jardins Mistouk, est maintenant à la retraite après « avoir consacré l’essentiel de ma carrière à faire fonctionner des initiatives pour favoriser la protection de l’environnement et le développement social ». Il résume sa vie comme une incessante quête de sens qui l’a « même incité en cours de route à compléter des études de 2e cycle en éthique de société pour mieux comprendre les ressorts du changement aussi bien que de la résistance que celui-ci entraîne immanquablement dans son sillage ». Le Progrès lui a soumis six questions en lien avec l’économie sociale et les projets qu’il a menés. Voici le fruit de sa réflexion.

D’économie et d’économies

Le Petit Robert donne de l’économie la définition suivante : « La somme des activités de production et de distribution des biens et services ». Aujourd’hui, on n’en a que pour l’économie de marché. Mais c’est faire peu de cas du fait que l’humanité a satisfait à ses besoins durant bien longtemps avant que le capitalisme ne voie le jour. Encore aujourd’hui, le deux tiers de l’humanité doit répondre à ses besoins à l’extérieur de cette économie de marché.

Lorsqu’il est question du concept d’économie « sociale », c’est en référence à une approche différente pour produire et distribuer des biens et services. Il existe bien des définitions de l’économie sociale (É.S.). Pour ma part, ce concept se résume à « des activités de production de biens et services dans le but d’améliorer la situation des personnes et des communautés ».

D’aucuns rétorqueront que c’est là le but de toute forme d’économie. Eh bien non. Pour citer Rudolf Hickel, un économiste allemand réputé pour ses travaux en économie politique : « Notre économie est organisée autour du bien-être du capital plutôt que du bien-être des individus ».

L’É.S. est le plus souvent considérée comme marginale et négligeable. Un ami me disait que pendant toutes ses études en administration aux HEC, il n’en a entendu parler qu’une seule fois par un professeur et c’était pour préciser que ça n’avait rien de sérieux. Pourtant, 10 % de l’économie mondiale est générée sous forme d’É.S. – c’est le même chiffre au Québec –, principalement par des coopératives.

Au Québec, les exemples du Mouvement Desjardins et de la Coop fédérée du Québec à eux seuls sont impressionnants. Pour sa part, la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean peut s’enorgueillir de nombreux fleurons, notamment dans les domaines de l’agroalimentaire, de la foresterie et des institutions financières. La coopération et l’entraide sont intégrées dans notre code génétique. Mais permettez-moi maintenant de changer de type logique…

De morale et de satisfaction

Les tenants de la société de consommation et de croissance accompagnaient leurs promesses économiques de promesses de bonheur et de justice sociale. Ceux qui en ont profité le plus sont le petit nombre. Dans un article récent, la journaliste Shayla Love explique : « En 1965, les PDG gagnaient 20 fois plus que les travailleurs ordinaires, mais en 2013, ils gagnaient 296 fois ce montant. De 1973 à 2013, les salaires horaires n’ont augmenté que de 9 %, mais la productivité a augmenté de 74 %. Malgré la crise économique, les marchés boursiers se sont redressés et le monde est sur le point d’avoir son premier trillionaire. »

Cette recherche de satisfactions matérielles sans limites ne nous rend même pas heureux. En 2018, une étude du Research Institute on Global Commons and Climate Change a utilisé un ensemble de données internationales pour montrer qu’une vie satisfaisante était corrélée à l’accès à des éléments de base comme une alimentation suffisante, des installations sanitaires, l’électricité, l’éducation, l’aide sociale, l’égalité, la démocratie, l’emploi et le revenu, et non pas au plastique à usage unique, la mode, les VUS ou les grandes maisons.

Voilà pour les Occidentaux. Il faut aussi considérer que les deux tiers de l’humanité sont exclus de l’assiette au beurre. Je ne citerai qu’un seul chiffre à cet égard : quelque part sur la planète, un enfant meurt de faim toutes les six secondes. Imaginez que c’est votre enfant. Il ne mange jamais à sa faim. Malgré les soins que vous tentez de lui apporter, il dépérit chaque jour un peu plus jusqu’à mourir de faim dans vos bras. Et le sort qui vous attend n’est pas plus enviable. Si votre vitesse de lecture est moyenne (200 mots à la minute), le temps que vous ayez terminé de lire complètement ce texte, une centaine d’autres enfants seront morts de faim.

Une croissance illimitée sur une planète aux ressources limitée est impossible, selon les lois les plus élémentaires de la physique. Après tout, s’il nous faut adopter des pratiques de développement, c’est bien parce que le développement que nous pratiquons ne l’est pas. Rappelons-le, la nature n’a pas d’intention morale. Elle n’en a pas besoin. Par contre, les dieux que nous croyons être ne sont pas tout-puissants et ne sont pas non plus au-dessus ni à l’extérieur du biotope de la planète.

Nous sommes tout au plus des demi-dieux capables de prouesses sans cesse plus extraordinaires, mais en même temps de faibles et fragiles créatures dont le destin est intimement lié à celui des autres êtres vivants. Puisqu’en toute conscience, par nos choix, nous sommes capables de détruire la capacité de support de la planète, il nous faut introduire dans ces choix une intention morale. Le problème n’en est pas un de connaissance ni de technologie, mais un de conscience et de morale.

Dans un récent livre – que j’ai trouvé excellent – intitulé Guérir du mal de l’infini, Yves-Marie Abraham, professeur aux HEC, propose de commencer par trois valeurs fortes que je reprends dans mes mots : faire une place à tous les êtres humains d’aujourd’hui et de demain, dans le respect de toutes les autres formes de vie et décider ensemble. Et à nouveau, permettez-moi un changement de type logique…

De chaos et d’attracteurs

Nous nous approchons de limites globales, mais ce n’est pas une fatalité. L’avenir n’existe pas. Il n’est pas écrit. Son livre ne contient que des pages blanches. Il existe des artisans du changement et de l’innovation sociale de même que des idées fortes qui risquent bien de nous aider à mieux traverser cette période de transition dans laquelle nous sommes entrés.

D’abord, bon nombre de concepts porteurs font leur chemin petit à petit. Je pense que l’exemple le plus innovant et structurant nous vient de l’économiste britannique Kate Raworth avec le « modèle Donut ». Ce concept est articulé autour d’un cadre conceptuel en forme de beignet qui permet d’opérationnaliser concrètement le développement durable en fonction de « fondations sociales », la limite intérieure du beignet, et de « plafonds écologiques », la limite extérieure du beignet. Beaucoup de gens érudits et créatifs planchent sur ce type d’idées.

Les mathématiques du chaos, les lois de la complexité, apportent une contribution aussi bien aux sciences dites dures qu’aux sciences sociales. La théorie précise qu’il existe des instabilités qui peuvent générer des effets de seuil entraînant des changements profonds dans le système. On les appelle des attracteurs. C’est ce qu’on a tenté d’illustrer par la métaphore de l’effet papillon qui veut que « le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ».

À l’origine, je voyais ce potentiel dans la récupération et le recyclage. En effet, le geste du tri à la source, nouveau, permettait aux gens de prendre conscience du gaspillage relié à notre consommation. Cependant, ce geste en est devenu un de rédemption, une manière de faire pénitence et d’expier notre péché : « Il n’y a pas de problème avec ça, c’est recyclable ! »

Aujourd’hui, il me semble que le mouvement des Villes en Transition peut aussi jouer ce rôle en proposant de se donner localement une nouvelle orientation de développement et des priorités plus en harmonie avec les vrais besoins des communautés, et ce, pour, par et avec les citoyens et leurs communautés.

De croissance et de limites

C’est connu : la nature n’a pas d’intention morale. Elle se déploie, d’une part, selon les paramètres de lois dites naturelles, telles que la gravité ou la thermodynamique ; d’autre part, dans les limites des ressources disponibles, telles que l’énergie du soleil, les minéraux et la composition de l’atmosphère.

Les différentes espèces évoluent avec ces contraintes depuis des millions d’années dans un constant va-et-vient de mutations, d’adaptations et d’extinctions. C’est alors qu’apparaît l’espèce humaine, qui pousse cette évolution bien plus loin. Pour faire court, nous avons maîtrisé le feu, puis le langage, puis l’agriculture, puis les énergies fossiles. Et hop, nous avons dépassé les limites de la nature ! Nous sommes devenus des dieux tout-puissants aux pouvoirs illimités.

Nous avons fouillé jusqu’aux moindres recoins de la planète, des extrémités polaires jusqu’aux fosses abyssales des sept mers. Nous avons déchiffré le code génétique, fait voler des supersoniques, envoyé des humains sur la Lune, construit des télescopes qui nous ouvrent à des galaxies lointaines.

Mais si notre cupidité et notre soif d’accumulation n’ont pas de limites, voilà que la biosphère nous rappelle à l’ordre. Il y a encore et toujours des limites à ne pas dépasser. Nous les franchissons allégrement, et à tel point que c’est la capacité de la planète à soutenir la vie, notre vie, qui est remise en question.

Une organisation non gouvernementale (ONG) publie chaque année le « jour du dépassement », c’est-à-dire le jour où nous avons consommé toutes les ressources que la planète produit en une année. Cette année, ce jour était le 22 août. C’est-à-dire que pour répondre à nos besoins de manière durable, il nous faudrait 1,6 planète Terre. Notons au passage que le Canadien moyen consomme plus de six fois la capacité de support de la planète.

L’agroalimentaire

Mais l’attracteur le plus manifeste me semble être relié à l’agroalimentaire. Se nourrir est un besoin de base, pratiquement un droit. Plusieurs facteurs combinés en menacent la pérennité. Ce sont les changements climatiques, l’augmentation des populations, l’accaparement des terres, la relève agricole, etc.

En réponse à ces questions, on voit éclore un peu partout des initiatives de systèmes alimentaires locaux et durables, d’incubateurs agricoles, de circuits courts et de marchés de proximité, de jardins de solidarité, de lutte au gaspillage alimentaire, de culture bio, etc.

C’est pour ça que j’ai décidé de m’impliquer à fond dans l’initiative des Jardins Mistouk. Cette initiative contribue à remobiliser la communauté du quartier villageois, imagine et met en oeuvre des approches participatives novatrices.

Avec le projet des Robinculteurs, Jardins Mistouk croit pouvoir rentabiliser la distribution de plusieurs dizaines de tonnes de légumes frais chaque année aux banques alimentaires locales et permettre à plusieurs jeunes en difficulté de vivre une expérience qualifiante et de se sentir des citoyens utiles à part entière. Je veux croire que ce sont là les germes d’un monde meilleur, et ce type d’initiatives se répand partout à travers le monde.

Enfin, la pandémie de COVID-19 nous aura fait prendre davantage conscience de la fragilité aussi surprenante qu’inattendue de nos structures économiques et publiques. L’histoire nous dira si nous en aurons tiré des leçons ou si nous aurons repris notre chemin en croyant avoir laissé ce mauvais moment derrière nous.

Je suis à la retraite, mais toujours actif et passionné. Avec le temps, les épreuves et les échecs, on perd progressivement nos illusions. C’est là une des clés de la sagesse. Ce qu’il ne faut jamais perdre, ce sont nos idéaux. Celui qui les a perdues est devenu un mort-vivant. Pour ma part, je veux être un vivant attracteur. Un petit papillon qui bat des ailes, toujours et inlassablement, pour contribuer à cette longue chaîne de causes à effet qui finira par faire lever un vent frais et puissant. Le vent du changement pour un monde meilleur.