Sébastien Pilote
Sébastien Pilote

[MATIÈRE À RÉFLEXION] De la résilience autour d'un film

Anne-Marie Gravel
Anne-Marie Gravel
Le Quotidien
Le réalisateur chicoutimien Sébastien Pilote a dû cesser le tournage de son film Maria Chapdelaine, au printemps, en pleine pandémie. Maintenant que le tournage est terminé, il croit que le résultat final sera encore meilleur en raison de toutes les épreuves vécues. Il aborde la nouvelle réalité des derniers mois, l’avenir du cinéma, le travail des critiques et les tournages en région.

Q: La COVID-19 est apparue dans nos vies au moment où vous étiez en tournage de votre quatrième long métrage, Maria Chapdelaine. Des journées de travail ont dû être reportées et des mesures sanitaires ont été mises en place. Une certaine inquiétude s’est certainement taillé une place au sein de l’équipe. Maintenant que cette étape de la préparation du film est derrière vous, comment mesurez-vous l’impact du coronavirus sur le tournage ?

R: La réalisation d’un film est une entreprise très complexe, stressante, coûteuse et difficile. Avec Maria Chapdelaine, disons que je voulais augmenter le niveau de difficulté, me compliquer la vie un peu. Nous avons tourné dans le bois, où il n’y avait ni eau courante ni électricité, avec une caméra 6K, qui est l’équivalent du 70 mm ou du IMAX, construit des décors d’époque, les costumes… C’est un projet qui a de l’ampleur, par sa durée, mais aussi à cause de son grand nombre d’acteurs, la grosseur de l’équipe, les saisons et la météo. Mais jamais je n’aurais imaginé ce qui allait arriver avec la pandémie. Je vais me souvenir longtemps des odeurs mélangées des animaux, d’huile à mouche, de crème solaire et de désinfectant. À la fin du bloc de tournage hivernal, les gestions de crise étaient devenues quotidiennes. Nous avons fait face à des situations où tout cela devenait presque comique. Mais c’est dans l’adversité, même démesurée, que l’on crée le mieux. Cela peut paraître bizarre, mais j’aime ça lorsque c’est difficile. C’est devant des problèmes que j’ai des idées, pas devant une page blanche. Je pense que nous avons su prendre les bonnes décisions à chaque moment critique et je crois que le film sera meilleur grâce à cette maudite pandémie. Je me suis aperçu aussi que si je croyais, avec Maria Chapdelaine, faire un film autour de la résilience, je me suis retrouvé à faire de la résilience autour d’un film. Pas mal, quand même. Je dois avouer que pendant le confinement, j’ai eu un peu peur de ne pas pouvoir terminer le film et que tout soit perdu. 

Q: Le cinéma en salle vit une période difficile depuis quelques années déjà. Les questionnements quant aux façons d’attirer le public dans les cinémas sont nombreux, et ce, depuis longtemps, bien avant l’apparition des premiers cas de COVID-19. Craignez-vous que le problème s’accentue au cours des prochaines années ? Êtes-vous inquiet que les cinéphiles boudent les salles par crainte ?

R: Pour ce qui est de la COVID-19, comme je le disais, je pense que les choses vont se placer. Nous allons passer à travers cette pandémie. Un jour, les gens auront à nouveau le goût de sortir. Si aujourd’hui le public déserte, il ne faut pas oublier que la nature a horreur du vide. Des salles de cinéma à échelle plus humaine, animées par des gens qui s’y connaissent, auraient leur place. Je ne serais pas étonné de voir ce genre de cinéma apparaître dans des villes de grosseurs moyennes dans un avenir rapproché. On peut en voir déjà dans les grandes villes. Ici, nous avons vu dernièrement des cinéparcs réapparaîtrent et des projections un peu improvisées ici et là. Ça, c’est vivant ! Il m’arrive de penser qu’on devrait « vendre » le cinéma au public québécois de la même manière qu’on a réussi à leur vendre le vin. Il faut apprendre à le connaître davantage, à l’apprécier. Pour ce qui est du vin, au début, on sait qu’il y a le rouge et le blanc. Puis on découvre les régions, les cépages, les producteurs. Un plaisir nouveau se dévoile. Au cinéma, il faut passer l’étape du rouge et du blanc et apprendre que le siège devant l’écran peut être un lieu de réflexion, de rêverie, d’observation et d’analyse, pas seulement de divertissement. Il faut passer l’étape de boire pour se saouler et oublier. À la fin, on finit par retrouver le plaisir, mais autrement.

Q: Maria Chapdelaine doit apparaître sur les écrans en décembre 2020. La crainte d’une seconde vague plane sur le Québec et sur le monde. Au cours des derniers mois, des événements culturels ont été annulés ; d’autres ont été présentés dans des versions Web ou allégées. Craignez-vous l’impact d’une seconde vague sur l’avenir du film ? 

R: C’est l’écosystème du cinéma du monde entier qui est actuellement paralysé, du moins ralenti. Lorsque tu veux faire connaître un film à l’étranger ou le vendre, ça devient problématique. On a perdu nos repères. Personnellement, si je fais des films, c’est d’abord et avant tout pour les présenter sur grand écran devant un public. L’image de Maria Chapdelaine sera six fois plus grande, en termes de définition, que l’image d’un film régulier. Vous imaginez comment je peux réagir si on me parle de le montrer sur le Web ou en streaming ? Tous ces trucs sur le Web, trop souvent gratuits, ç’a ses limites, en termes de qualité, mais aussi en termes d’expérience vivante. À un moment donné, on a besoin de voir des gens, de sortir, il me semble. L’expérience du cinéma est une expérience collective. Prendre le temps d’aller au cinéma, de sortir de chez soi, est un acte culturel que je crois vital pour la santé de notre société et des individus. C’est trop facile de rester seul chez soi à regarder les Netflix de ce monde. J’aime l’événementiel, les arts vivants. Le film sortira en salle d’abord. Ça, c’est certain. Maintenant, il est assez difficile de prédire ce qui va se passer dans les prochains mois. Si les cinémas sont fermés, on devra attendre. Pour l’instant, j’essaie de ne pas trop y penser et je me concentre sur le film que je dois terminer. De toute manière, avec la pandémie, nous sommes tous dans le même bateau. 

Q: Chaque film québécois qui prend l’affiche doit faire face aux critiques, mais aussi au calcul du nombre d’entrées en salle et des profits qu’il génère. Quelle est votre relation avec ces mesures en chiffres ? 

R: Je n’ai pas de problème avec les chiffres, mais il faudrait, au Québec, compter le nombre d’entrées plutôt que le box-office. Comme en France. Et juger du succès populaire d’un film sur l’ensemble de son existence. Un film, lorsqu’il n’est pas un simple objet de consommation rapide et jetable, est un objet qui dure dans le temps. On peut le voir pendant des décennies, de différentes manières. Ils sont nombreux les grands films de l’histoire du cinéma, parfois devenus cultes, qui avaient d’abord connu des échecs cuisants à leur sortie en salle.

Q: Quel regard portez-vous sur le cinéma québécois ? Est-il en santé ? 

R: Je dirais qu’il a de la vigueur. Et il est davantage en santé que son public. Mais depuis le début de l’année, à cause de la préparation de mon film et le tournage, je n’ai rien vu. Très difficile pour moi de voir des films lorsque je suis en train d’en faire un.

Q: Maria Chapdelaine a été tourné dans le secteur de Normandin, au Lac-Saint-Jean, Le vendeur à Dolbeau-Mistassini, Le démantèlement principalement à Hébertville et La disparition des lucioles à Saguenay. Vous êtes né à Chicoutimi et vous avez choisi de demeurer dans la région. Rares sont les cinéastes qui parviennent à demeurer en région, à y tourner et à exporter leur cinéma partout dans le monde. Quelle est l’importance pour vous de faire du cinéma ici, au Saguenay–Lac-Saint-Jean ? Était-ce une volonté présente dès le départ ou quelque chose qui s’est imposé au fil des tournages ? Ce choix comporte certainement des avantages et des inconvénients. Quels sont-ils ?  

R: Je dirais que c’est venu naturellement. En sortant de l’université, nous avons créé le festival REGARD. Notre mission était de faire un festival en région. Pas un festival régional, mais en région. D’envergure internationale. Ç’a été difficile de faire comprendre cela à certains Montréalais. Au Japon, ils s’en foutent qu’on soit à Montréal ou au Saguenay. Ç’a été pareil avec mes films. Les seules personnes qui me parlent du caractère régional de mes films, ce sont les Québécois. Le principal inconvénient ou avantage, c’est selon, c’est qu’en région, je me tiens loin des tournages de séries, de la télévision, pour gagner de l’argent entre deux films. C’est plus difficile d’accepter les propositions. Si, parfois, on peut y voir un inconvénient, je pense souvent qu’il s’agit d’un avantage au final. Je peux ainsi me concentrer uniquement sur le cinéma. 

Q: Comment composez-vous avec la critique ? Influence-t-elle vos choix artistiques ? Si oui, dans quelle mesure ?

R: Dans tous les arts et pour tout artiste qui fait son travail sérieusement, du moment où tu te mets à créer pour plaire, ou en pensant à la critique, tu es mort. Ton film pourra peut-être plaire dans l’immédiat, mais il ne passera pas l’épreuve du temps. Il manquera de sincérité, de vérité. Je lis parfois des critiques sur mes films. C’est souvent intéressant, même si la plupart du temps, j’en apprends plus sur le critique lui-même que sur mon film. Les films ont ce pouvoir révélateur sur les gens. Je ne pense pas que la critique cinématographique soit très en santé au Québec. Sa place dans les médias est de plus en plus mince. On a remplacé ça par d’innombrables opinions et commentaires stériles, souvent anonymes, qui ne disent pas grand-chose. Il me semble qu’une critique, qu’elle soit bonne ou mauvaise, devrait toujours donner le goût du cinéma. Pas nécessairement du film, mais du cinéma. Trop souvent, en lisant une critique, j’ai le goût de ne plus voir de films. C’est comme si, pour revenir à mon analogie viticole, un critique de vin te donnait le goût de ne plus boire. Cela dit, il y a quelques critiques que j’aime lire. Ceux qui réussissent à mettre de la viande autour de l’os. L’os étant le film, la viande étant la réflexion, l’analyse et la passion. J’aime encore lire les revues de cinéma. Mais moins qu’avant.

Q: Composer avec un nombre restreint d’acteurs, désinfecter, maintenir une distance entre les comédiens, etc. Les mesures sanitaires en place ont tout un impact sur une production. La pandémie influencera-t-elle vos choix artistiques ou la suite de votre parcours ? Est-ce que les mesures sanitaires actuelles ont un impact sur vos plans ? Quels sont vos projets ? 

R: Pour être honnête, tant que nous ne sommes pas sortis de la pandémie, je pense m’en tenir à faire du pain à la maison.