[MATIÈRE À RÉFLEXION] Comment se dessine l’économie après la COVID-19? 

Fermeture précipitée des chantiers et des usines, contrats sur pause, mises à pied temporaires, réalités bien différentes d’un pays à l’autre ; les PME font face à d’énormes défis liés à la pandémie de COVID-19 qui ébranle toute l’économie. Le président-directeur général de Béton préfabriqué du Lac (BPDL), une entreprise née à Alma, mais qui est aujourd’hui bien implantée dans trois pays, se penche sur la question. Robert Bouchard explique comment l’entreprise a dû s’adapter à cette nouvelle réalité, en fonction des règles des différents pays et des mesures sanitaires, tout en partageant la manière dont il entrevoit l’avenir économique.

Q: Vous avez plusieurs centres de production dans au moins trois pays. Comment la pandémie vous touche-t-elle ?

R: Depuis la demande du gouvernement québécois de fermer les entreprises de façon temporaire, nous avons certes dû prendre des dispositions chez BPDL, mais nous ne nous sommes pas pour autant mis sur pause. Ainsi, nous avons gardé un minimum de personnel, avec quelques employés de maintenance dans nos usines, une équipe technique de dessin et d’ingénierie, laquelle a continué à travailler de la maison, tout comme l’ont fait d’ailleurs les employés assignés aux comptes à payer et aux ventes.

Q: Comment la pandémie affecte-t-elle votre industrie ?

R: Il est évident que notre entreprise se trouve affectée par la situation. Nous avons des projets à livrer en suivant des échéanciers très serrés, et nous sommes exposés à d’éventuelles pénalités. Nous avons aussi à composer avec beaucoup d’incertitudes à savoir s’il y aura chevauchement de projets, retard ou même annulation de projets, ou un ralentissement des chantiers, ce qui aura des répercussions encore plus importantes. Nous ne savons pas encore tous les impacts qui seront liés aux retards causés par la pandémie sur des projets comme le Réseau express métropolitaine, par exemple, pour lequel nous avons plus de 4550 pièces à produire et à livrer d’ici le début 2022. Nous sommes donc en territoire inconnu et vivons la situation, de semaine en semaine, mais nous savons qu’il va falloir travailler fort pour retrouver la productivité que nous avions avant la pandémie.

Évidemment, le fait de ne pouvoir livrer des produits déjà prêts influence grandement notre flux de caisse. Ayant maintenu du personnel en poste, nous avons continué à avoir des dépenses, et pratiquement pas de revenus. BPDL a toutefois toujours fait en sorte d’avoir suffisamment de liquidités pour pouvoir subvenir à des crises comme celle que nous vivons.

Q: Comment gérez-vous la distanciation sociale dans le maintien des activités ?

R: BPDL opère principalement dans trois endroits : l’Est-du-Canada, le Nord-Est des États-Unis – principalement Boston et New York – et à Sao Paulo, au Brésil. Les dernières semaines se sont déroulées différemment selon les localités. 

Ainsi, au Québec, nous avons fermé nos usines assez rapidement, mais comme certains projets de nos usines d’Alma sont destinés à des projets résidentiels en Ontario – où la construction n’a jamais arrêté –,
nous y avons instauré dernièrement une production minimale avec cinq personnes en poste. Cette semaine, nous avons commencé à reprendre nos activités de production progressivement, conformément aux directives gouvernementales. Nous serons ainsi en pleine production le 11 mai.

Aux États-Unis, la fermeture temporaire de notre usine située à Abington, au sud de Boston, s’est produite deux semaines après celle du Québec, puisque les États-Unis ont pris plus de temps à prendre les mesures nécessaires. Elle ouvrira conséquemment deux semaines plus tard qu’au Québec. Certains chantiers américains ont par ailleurs continué d’opérer durant cette période.

Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, nous avons pu constater que la majorité des bureaux de professionnels avec qui nous travaillons et les donneurs d’ouvrage – architectes, entrepreneurs généraux – ont maintenu leurs activités en télétravail. Aussi, nous avons vécu des situations particulièrement inhabituelles, comme se faire attribuer un contrat majeur à Manhattan par téléconférence.

Au Brésil, la question de confinement étant limitée aux restaurants, commerces et rassemblements, l’usine a toujours continué à fonctionner normalement.

Q: Croyez-vous que ça va revenir comme avant dans un délai raisonnable ?

R: Avec la reprise annoncée par le premier ministre Legault, nous sommes déjà plus optimistes, car nous croyons que la situation a assez duré et que la reprise des activités économiques est essentielle pour maintenir nos entreprises. De plus, avec les milliards avancés par les gouvernements durant cette crise, il y aura d’importants manques à gagner et il faudra bien remplir les coffres ! À ce sujet, la mesure d’Ottawa que nous avons principalement saluée est celle qui a permis un accès plus facile et accéléré à l’assurance-emploi. En effet, BPDL, avant le début des annonces, avait octroyé une avance de 1000 $ à tous les employés de l’organisation afin de les aider à faire face à leurs obligations. C’était une préoccupation très grande pour nous et nous avons été soulagés de voir que la Prestation canadienne d’urgence (PCU) a permis à notre personnel mis à pied d’attendre jusqu’à la reprise des activités. Nous sommes d’avis que nos leaders gouvernementaux ont bien géré la situation, particulièrement en informant la population quotidiennement, de façon claire et non alarmiste.

Q: Êtes-vous inquiet pour l’avenir de l’économie ?

R: Quant à l’avenir de l’économie, nous n’en savons rien. Il faut néanmoins rester positifs et avancer, même si c’est à tâtons comme maintenant. S’il y a des leçons à tirer de cette pandémie, toutefois, c’est que nous sommes un continent et que bien qu’il ne soit pas si facile de fermer des frontières à l’intérieur, il est tout de même assez simple de bloquer l’accès à notre continent, par avion et par bateau. On a pris du temps à arrêter tout ce mouvement des entrées sur le continent nord-américain. Il sera important, à l’avenir, d’assurer une meilleure cohérence non seulement entre les provinces et les États, mais entre les pays. Cette pandémie est un avertissement qui nous a fait réaliser toute l’ampleur de la mondialisation : la planète est de plus en plus peuplée, il y a plus de maladies et d’infections, l’environnement a été maltraité et il nous faudra conséquemment être à la fois préparés et coordonnés pour assurer l’avenir.

Q: La main-d’oeuvre était un enjeu majeur avant la COVID-19. À quoi faut-il s’attendre pour la sortie de crise ?

R: Quant à la main-d’oeuvre, on peut espérer que l’un des effets positifs aura été de rétablir un meilleur équilibre pour subvenir aux besoins de nos entreprises, du moins de façon temporaire, bien qu’on convienne que l’inquiétante pénurie de main-d’oeuvre qui existait avant la COVID-19 devrait revenir rapidement.

Comme entreprise, nous passerons à travers cette crise et nous nous préparons à vivre avec le contexte qui s’amorce du post-confinement, avec toutes les mesures sanitaires que cela implique. À cet effet, nous avions déjà mis en place un comité interne de gestion de la pandémie, bien avant la fermeture des entreprises. Nous faisons régulièrement des communiqués et essayons d’informer notre personnel de manière à le rassurer le plus possible sur ce qui sera mis en place pour préserver sa santé et protéger ses proches, conformément aux orientations de la CNESST. Puisque nos procédés sont très manuels et peu automatisés, la distanciation de deux mètres est une limitation avec laquelle il nous faudra composer.

Évidemment, voilà un genre de crise que nous n’avions pas pu prévoir et, comme toujours chez BPDL, nous avons su nous adapter et en profiter pour être encore mieux organisés pour la reprise des activités. Nous ne croyons pas, par ailleurs, que cette pandémie encouragera les mesures protectionnistes au détriment des accords de libre-échange. L’Amérique du Nord est liée par des échanges commerciaux importants. On dit que chaque minute, 1,3 million d’échanges ont lieu entre le Canada et les États-Unis. La chaîne d’approvisionnement est en symbiose totale. Par exemple, de tout ce que nous exportons aux États-Unis, 25 % du contenu provient des États-Unis ! Ce n’est pas pour rien que 400 000 personnes passent les douanes, d’un sens comme de l’autre, tous les jours, entre les deux pays, et cela doit demeurer.