Dénoncer, plus facile à dire qu'à faire

CHRONIQUE / Dès que vous parlez d’une situation de harcèlement sexuel à vos proches, ils vous disent de dénoncer. Par contre, pour les victimes, la démarche est loin d’être évidente. En plus de faire face à un processus de dénonciation complexe, le problème s’installe souvent subtilement.

C’est pourquoi plusieurs renonceront à porter plainte. C’est ce qui est arrivé à une jeune femme qui m’a confié une situation de harcèlement sexuel dans laquelle elle va jusqu’à endosser une partie du blâme.

Tout commence à l’âge de 17 ans, alors qu’elle décroche son premier emploi étudiant. Comme la plupart de ses collègues, elle est jeune, belle et surtout, pas très à l’aise financièrement, vu son âge. Pas de diplôme, et pas de motivation pour retourner sur les bancs d’école, elle croit avoir trouvé un emploi pour la vie.

Les propriétaires de l’entreprise, un homme et son fils, lui font souvent des commentaires sur sa beauté, laissant miroiter un paquet de promesses. En parlant avec les employées, elle se rend compte qu’au moins quatre autres filles reçoivent ces commentaires à connotation sexuelle de la part de leurs patrons. « Est-ce que c’est pour moi que tu t’habilles sexy ? », leur lancent les deux hommes, à tour de rôle. « Je croyais que c’était de ma faute, alors j’essayais de m’habiller le plus neutre possible », relate la jeune femme.

Voici le diagramme du traitement des plaintes, publié sur le site Internet de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

Le père de famille, ayant plus de trois fois son âge, lui promet qu’elle sera éventuellement la directrice de son entreprise, ce qui augmente sa motivation et sa tolérance. Gênée, elle encaisse ses commentaires disgracieux et les confidences inappropriées. « Il me confiait ses problèmes sexuels avec sa femme, prétextant que c’était parce qu’il était en amour avec moi. Ça me rendait vraiment mal à l’aise », se remémore-t-elle.

Quant au fils du propriétaire, qui fait deux fois son âge, il lui touche souvent les cuisses quand ils se déplacent ensemble, en véhicule, dans l’environnement de travail. « Tantôt, quand je vais aller te chercher, je vais avoir les mains baladeuses », l’avise-t-il par texto. Malgré les refus de l’adolescente, l’homme insiste, allant jusqu’à la caresser entre les jambes sans son accord, alors qu’il est en position d’autorité. « Il me demandait d’y envoyer des photos de moi dans mon bain, et qu’il allait m’en envoyer de lui en échange. J’ai toujours refusé. »

Comme elle veut garder son emploi, elle reste polie, ce qui lui donne l’impression d’attiser quelque chose. « Dans un sens, je jouais un peu à leur jeu », réfléchit-elle. Elle se fait souvent menacer de poursuites si elle parle de ci ou de ça.

Les mois passent et elle voit ses collègues, à tour de rôle, démissionner de cette entreprise qui va à l’encontre de leurs valeurs à plusieurs niveaux. Au bout d’un an, c’est à son tour de donner sa démission, pour des raisons de logistique, mais elle avoue qu’elle aurait été capable de rester là bien longtemps.

Sous les recommandations de ses amies, elle prend son courage à deux mains et contacte la police pour dénoncer les agissements de ses ex-employeurs. Souhaitant ainsi protéger les prochaines jeunes filles en se demandant jusqu’où peuvent aller ces hommes pour assouvir leurs pulsions.

« Les policiers m’ont dit que c’étaient de longues procédures qui risquaient même de se retourner contre moi, car c’est ma parole contre la leur. » N’ayant pas de preuve, mis à part quelques textos, ni le budget pour faire face à la justice, elle choisit donc de se taire plutôt que de se lancer dans des démarches onéreuses. « Si j’avais été agressée sexuellement et que j’avais gardé des séquelles psychologiques, ce serait autre chose », conclut-elle.

Après avoir discuté avec les autres filles, ces dernières ont convenu de ne pas porter plainte, parce qu’elles savent très bien que leurs agresseurs nieront tout, en plus d’être assez fortunés pour engager le meilleur avocat en ville. La justice est ainsi faite... Elle défend les accusés, autant sinon plus que les victimes.

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POUR DÉPOSER UNE PLAINTE

Les plaintes pour harcèlement sexuel peuvent être déposées à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Vous devez avoir en main :

• la ou les dates importantes.

• les noms et coordonnées de témoins s’il y a lieu.

• les faits, gestes, paroles ou autres indices liés à l’atteinte à vos droits.

• les autres recours que vous avez exercés pour les mêmes faits (ex. : Commissaire local aux plaintes, Protecteur du citoyen, tribunal).