Nicolas Beauchemin

L’homme aux deux chapeaux

Nicolas Beauchemin est marginal. C’est lui-même qui le dit. L’ancien séminariste qui, dans la vingtaine, a abandonné le projet de devenir prêtre pour fonder une famille, a décidé de mettre en commun sa foi et son amour de la philosophie, et de l’humain, pour en faire profiter autrui. Dans la fleur de l’âge, ce grand sportif et papa de trois enfants est probablement le seul individu qui peut se targuer d’être à la fois intervenant en soins spirituels en milieu hospitalier et aumônier (padre) dans les Forces armées canadiennes.

« J’ai été confronté à la question de la mort rapidement dans ma vie et je viens d’une famille très croyante. J’étais un peu marginal. J’ai toujours gardé cette foi pour moi et je me réalisais à travers le sport », met en contexte Nicolas Beauchemin, qui a accepté de se prêter au jeu de l’entrevue, d’abord avec un brin de réserve.

Il explique qu’à l’époque où il était séminariste, il travaillait comme portier dans un bar de Québec, ce qui représente un fait peu banal. Les médias se sont emparés de l’histoire, ce qui a fait grand bruit et causé quelques maux de tête à l’étudiant, qui a dû justifier son emploi du temps aux prêtres. L’histoire est loin derrière, mais Nicolas Beauchemin a été échaudé par cette couverture inattendue, assortie d’un ressac qu’il n’avait pas vu venir et qu’il a dû gérer.

« J’étais un peu naïf. Mais moi, je suis un livre ouvert. Je suis une personne intense », note-t-il.

Cette intensité lui vient du désir de dépassement qu’engendre la pratique assidue du sport, nul doute. Mais aussi de ce besoin de s’investir à cent pour cent auprès des gens qu’il épaule, qu’il accompagne et qu’il tente d’éclairer, sans jamais juger.

Trouver sa voie

À 18 ans, Nicolas Beauchemin est donc entré au séminaire « pour vérifier certaines choses ».

Nicolas Beauchemin a étudié pour devenir prêtre, mais a plutôt opté pour la famille et une carrière comme intervenant en soins spirituels en milieu hospitalier. Celui qui est également réserviste agit comme aumônier (padre) à la Base militaire de Bagotville.

« J’étais jeune pour faire un choix d’une telle ampleur », convient-il.

Au bout d’un temps, il a pris une pause. Il a rencontré une femme, un bébé est arrivé. Le projet de vie s’est clarifié, et Nicolas Beauchemin a abandonné l’idée de prendre la soutane. Il a plutôt opté pour la famille et le travail d’intervenant en soins spirituels en milieu hospitalier. Il a fait sa maîtrise et a complété une formation dans chacune des trois spécialités de sa profession : la formation de base, la psychiatrie et les soins palliatifs.

D’abord à l’emploi de l’hôpital de Lévis, dans sa région natale, il est venu s’installer au Saguenay–Lac-Saint-Jean par amour. Il oeuvre au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la région depuis huit ans. Il y côtoie la souffrance sous toutes ses formes. Ces diverses déclinaisons de la douleur et de l’impuissance varient en contexte. Elles prennent racine aux soins intensifs, en traumatologie, auprès des aînés, en CHSLD, ou de personnes aux prises avec une maladie dégénérative.

« Il a fallu que j’apprenne à intervenir dans toutes ces situations. On est partout. Quand on est en service, on ne refuse aucune demande. Ce n’est pas toujours facile. Il faut prioriser. Parfois, il y a des gens qui veulent simplement discuter, mais il y a des demandes de personnes qui ne seront peut-être plus là demain », expose Nicolas Beauchemin, âgé de 42 ans.

Laïc, son rôle n’est pas de prêcher. Il peut toutefois faire le lien avec la communauté de foi, si tel est le désir du patient.

« Quatre-vingt-dix-huit pour cent de la tâche, c’est de la relation d’aide et de l’accompagnement. Pour moi, maintenant, c’est beaucoup plus une quête de sens qu’une mission ou une vocation », dit celui qui, l’an dernier, a tenu une charge de cours à l’Université Laval.

Lorsqu’il agit comme padre à la Base militaire de Bagotville, le rôle de Nicolas Beauchemin est bien différent de celui qu’il campe à l’hôpital. Au lieu d’être dans l’urgence, auprès de patients qui sont souvent confrontés à la mort, il agit comme conseiller et personne-ressource auprès des militaires impliqués dans diverses situations.

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DONNER LA PAROLE À L'AUTRE

À l’hôpital, les trois quarts des interventions de Nicolas Beauchemin se font « dans l’urgence ». 

S’il a foi en ce qu’il peut apporter aux personnes qu’il accompagne, au moment où elles ont besoin de guidance pour franchir sereinement le trépas, Nicolas Beauchemin avoue que par moments, la charge peut être lourde au plan psychologique.

« On a une association d’intervenants en soins spirituels et on sait qu’il y a beaucoup de gens qui ne durent pas. On sépare l’humain en quatre dimensions pour l’étudier : physique, mentale, sociale et spirituelle. Mais une personne, ça ne se sépare pas vraiment. Ça m’est arrivé de pleurer avec des patients parce que mon rôle, c’est de laisser la parole à l’autre et de démontrer que je suis capable de laisser la place à son émotion », pointe l’intervenant, qui s’est plu à confronter les dogmes de l’Église, toujours de façon constructive. 

« J’aime ma marginalité. J’ai toujours brisé les stéréotypes. Et je n’ai jamais imposé ma spiritualité à personne, que ce soit avec mes patients ou dans ma vie personnelle. Ce n’est pas l’équation du mystère de la vie égale Dieu qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est ton équation à toi, c’est ton histoire de vie. Et l’histoire de vie est subjective aux yeux de chaque personne que j’accompagne. Je n’aurais pas duré 18 ans si j’avais voulu imposer mes croyances », insiste Nicolas Beauchemin.

Le rôle d’intervenant en soins spirituels requiert un haut degré d’investissement. Il faut être passionné, et cette qualité ne manque très certainement pas à Nicolas Beauchemin. Mais lorsqu’on se donne à fond, peu importe le domaine dans lequel on évolue, des moments de doute peuvent embrouiller le portrait. 

Il y a deux ans, la direction du CIUSSS a annoncé l’abolition de son service d’intervenants en soins spirituels 24 heures sur 24. L’annonce a été péniblement accueillie par Nicolas Beauchemin, qui demeure convaincu, à ce jour, de la nécessité de répondre aux besoins des gens souffrants, peu importe l’heure du jour ou de la nuit. 

La nouvelle est tombée à un moment où l’intervenant vivait des moments difficiles au plan personnel et où il a senti le besoin de s’offrir une période de recul.

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LA VERTU DE L'ÉQUILIBRE

La plus grande vertu à acquérir, c’est l’équilibre, croit Nicolas Beauchemin. Il pense l’avoir trouvé en ajoutant, à son arc, la corde de padre.

Après avoir obtenu un congé sans solde du CIUSSS, il a grossi les rangs des Forces armées canadiennes pour devenir aumônier. Il s’agit d’un rôle bien différent de celui en milieu hospitalier, puisque le contexte de travail n’est pas campé dans l’urgence.

«C’est un ministère de présence. Je suis là pour accompagner les hommes et les femmes sur le terrain. Je travaille avec l’équipe clinique de la base, le médecin, le travailleur social et le psychologue. Je peux aussi conseiller la chaîne de commandement et l’aider à mieux comprendre la réalité des gens», expose Nicolas Beauchemin, qui prépare aussi les militaires devant être libérés pour des raisons médicales – qu’il s’agisse d’un choc post-traumatique ou d’un problème de santé – à faire le deuil de l’armée et à regarder devant.

Nicolas Beauchemin a décidé de ne pas demeurer dans les rangs, pour des raisons familiales. Il craignait les déploiements et les mutations, à un moment où ses enfants de 8, 11 et 14 ans avaient besoin de lui.

«Ma mission, mon aspiration, ma priorité, c’est mon rôle de père. Il n’y a rien de mieux que les enfants pour nous ramener à la vie», rappelle-t-il. Mais la 3e Escadre n’allait pas se départir d’une aussi belle prise en le laissant abandonner son rôle de padre. Nicolas Beauchemin a été rattaché à la réserve aérienne et a pu conserver son boulot d’aumônier, à son grand plaisir, lui qui se plaît dans l’univers militaire. 

Ainsi, il partage son temps entre la base militaire et l’hôpital, entre l’uniforme et le sarrau. Jamais auparavant l’ex-séminariste, intense, sportif et fougueux, n’a eu l’impression de se trouver dans une telle situation d’harmonie, autant quand il est dans la peau de celui qui aide à trouver la lumière que lorsqu’il revêt le rôle de l’homme qui conseille et qui soutient. 

Nicolas Beauchemin aborde chaque fonction avec le même professionnalisme, la même ouverture et le même désir d’accueillir et de compatir. 

«Je travaille 12 jours sur 14 parce que j’aime énormément ce que je fais et je me sens utile. Autant c’est un travail difficile, autant ça me nourrit l’esprit et ça m’apporte un regard nouveau sur l’autre. Le milieu militaire m’a permis de reprendre mon souffle à un moment rough de ma vie. Je me suis rendu compte que je n’étais pas prêt à abandonner mon rôle d’intervenant en soins spirituels, après huit ans d’université et toutes ces années passées en milieu hospitalier», dit Nicolas Beauchemin, qui a notamment agi, au cours de sa carrière, auprès de patients qui se sont prévalus de l’aide médicale à mourir et de femmes qui avaient choisi d’interrompre leur grossesse.