Le malaise des billets de loto

CHRONIQUE / Je partage ma vie avec un gars très poli. Il vouvoie tout le monde, il est gentleman et très serviable. Il est si gentil qu’il est presque incapable de refuser quoique ce soit aux gens. Même aux commis de dépanneur, qui lui offre un billet de loto, il dit oui.

Il prend donc un billet une fois de temps en temps quand on lui en offre. Le problème, c’est que lui et moi, nous avons un gros malaise avec les billets de loto. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me gêne d’en acheter et encore plus d’aller les faire valider. Je ne veux pas faire attendre tout le monde. Pourtant, quand des gens font valider leurs billets, je ne suis pas du genre à soupirer. Ça ne me dérange même pas.

J’ai une application sur mon cellulaire pour valider les codes QR des billets de loto, mais quand on gagne, il faut bien réclamer nos prix. Personne de nous deux n’est brave de le faire. Alors, les billets gagnants ou gratuits s’empilent dans le fond d’une armoire. On se sent toujours visé quand on entend parler de billets non réclamés. Il y a quelques semaines, on a pris notre courage à deux mains et on est allé dans un dépanneur avec nos billets gagnants. On s’est placé dehors, devant le dépanneur, et on attendait qu’il n’y ait plus de voiture dans le stationnement pour entrer afin de ne pas déranger personne. Quand on se trouvait trop louche, on repartait marcher un peu et on revenait.

Évidemment, un moment donné, il a fallu que je tombe sur quelqu’un que je connaissais et que je n’avais pas vu depuis des années. Voyant nos faces de malaise, je me suis sentie obligée de lui expliquer la situation. « On a des billets de loto à faire valider, mais on n’est vraiment pas à l’aise », lui dis-je. Il nous trouvait tellement « simples » que ça nous a donné un peu de courage pour entrer. On s’est accoté au comptoir et on a fait signe aux clients de passer, comme si on avait tout notre temps.

Un moment donné, le commis nous a demandé ce qu’on voulait et on a sorti notre pile de billets que mon chum tenait bien cachés dans la poche intérieure de sa veste carreautée. « On a ça à faire valider », murmurais-je. « Oui ! Venez-vous-en, je vais vous valider ça », s’exclame le commis, comme si on lui faisait un cadeau. La file de monde, qui allait jusqu’aux réfrigérateurs du fond, patientait en silence.

J’avais l’impression que dix mille paires d’yeux étaient rivées sur nous… Sérieusement, il devait y avoir au moins sept personnes qui faisaient la file. Au bout de quelques longues minutes, on s’est acheté un petit paquet de gomme sans sucre et on est reparti en vitesse avec notre montant d’argent qui montait à moins de 10 $. »