Avec l’entrée en scène de Lisette Gagnon, qui a démarré un projet d’artisanat avec Gemma Fortin (à gauche), d’autres résidantes du Château Dubuc se sont greffées à l’initiative. Gemma, Jacqueline, Anne-Marie et Colette forment aujourd’hui un quatuor tissé serré.

L’amitié en remède

En 2013, Gemma Fortin a été forcée de quitter son logis pour aller vivre dans une résidence pour personnes âgées du centre-ville de Chicoutimi. Cette même année, la dame de 88 ans a dû faire le deuil de son permis de conduire et de sa voiture. En profonde dépression après avoir subi une opération majeure, elle avait perdu le goût de vivre. Cinq ans plus tard, grâce à l’entrée en scène d’une bénévole déterminée, Gemma Fortin est devenue une aînée épanouie. Résumé d’une histoire émouvante qui rappelle les vertus insoupçonnables de l’amitié.

« J’étais sauvage. Je n’étais pas capable de parler à personne. Quand je suis arrivée ici, j’étais dépressive. La vie n’était pas drôle », résume avec franchise Gemma Fortin, 93 ans.

Dans sa chambre du Château Dubuc, une grande pièce aux murs blancs gorgée de lumière, elle est entourée de trois amies, chacune esquissant un sourire de ravissement qui n’est pas étranger au plaisir ressenti à l’idée de prendre part à une entrevue journalistique. Il y a Colette Tremblay, 80 ans, Anne-Marie Dassylva, 90 ans, et Jacqueline Girard, 88 ans. La formation de ce quatuor bien soudé est l’oeuvre d’une personne bienveillante. C’est aussi à elle que l’on peut octroyer le crédit d’avoir dessiné un sourire, un coup de crayon à la fois, sur le visage de Gemma Fortin. Il est progressivement devenu de plus en plus franc et assumé. L’ange au grand coeur dont il est question se nomme Lisette Gagnon. Dans la chambre du Château Dubuc, l’infirmière en soins psychiatriques à la retraite prend place au bout du lit de Gemma Fortin, à travers des peluches et des coussins, elle aussi fin prête à se prêter au jeu de l’interview.

Pour son implication bénévole auprès des aînés et l’implantation du programme Visites de l’amitié, Lisette Gagnon a reçu la médaille du lieutenant-gouverneur du Québec.

« J’espère que vous ne parlerez pas trop de moi dans votre article. C’est Mme Gemma la vedette ! », lance la femme de 71 ans, modeste, comme si les gestes qu’elle pose chaque semaine depuis maintenant cinq ans vont de soi.

Dans la présente histoire, des vedettes, il y en a deux en fait. Lisette Gagnon mérite une médaille pour l’ensemble de son oeuvre et son implication auprès de personnes âgées isolées. Elle en a d’ailleurs remporté une récemment, pas n’importe laquelle de surcroît. Lisette Gagnon produit une pièce pesamment enfouie au creux d’un écrin de velours bleu, lequel émane tout droit du bureau du lieutenant-gouverneur du Québec. Elle a récemment reçu l’écu en guise d’hommage, elle qui, de concert avec le Centre d’action bénévole de Chicoutimi, a implanté les Visites de l’amitié. La seconde héroïne du récit, Gemma Fortin, a pour sa part réussi l’incommensurable exploit de sortir de sa coquille et d’émerger, dans un environnement qui lui était étranger, à l’aube de ses 90 ans. Après avoir saisi la main tendue de Lisette Gagnon, elle s’est bâti un réseau dans l’enceinte de la résidence et, qui plus est, s’est donné le droit d’être heureuse.

Solitude
Quand Lisette Gagnon s’est pointée chez Gemma Fortin pour la première fois en 2013, la porte de l’appartement s’est entrouverte, mais le coeur de la résidante est demeuré scellé comme une huître.

« Je ne voulais rien savoir. Je me sentais toute seule. Dans ma tête, on m’avait envoyée ici pour mourir », relate la dame. Lisette Gagnon n’allait pas lancer la serviette pour autant, elle qui s’était donné pour mission de hisser la résidante hors des confins de la solitude. La mère de deux enfants, cinq fois grand-mère et sept fois arrière-grand-mère, dont le pragmatisme et la ténacité sont ressortis très tôt dans l’entrevue, avait une mission. Pas question d’en déroger. Elle allait redonner la joie de vivre à cette femme esseulée et fragile. C’est à travers des visites hebdomadaires et par l’entremise de l’artisanat et du bricolage que Lisette Gagnon s’y est prise. Tout doucement, respectueusement, une visite à la fois, elle s’est glissée dans l’univers grisâtre de Gemma Fortin pour y jeter des éclats de couleur. Peu à peu, les langues se sont déliées, comme la laine d’une pelote qui sert à tricoter des couvertures pour les enfants démunis d’Haïti. Des liens se sont tissés, à la manière des bandelettes de plastique que l’on tresse pour en faire des tapis à placer sous les genoux des bambins de Port-au-Prince. Une amitié était née.

Avant de rencontrer la bénévole Lisette Gagnon, Gemma Fortin était dépressive et ne voulait plus sortir de chez elle. Aujourd’hui, grâce à son amie et au bricolage, elle est une dame épanouie.

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« J'AI APPRIS À ME CONNAÎTRE ET JE SUIS HEUREUSE »

Au bout d’une dizaine de visites, Gemma Fortin a accepté de s’aventurer brièvement hors de sa chambre. Puis, l’ancienne vendeuse du magasin Thiffault et Saint-Onge s’est mise à visiter la salle communautaire du Château Dubuc. 

Penchée sur des projets de bricolage aux côtés de Lisette Gagnon, elle a attiré l’attention d’autres locataires, leurs doigts frêles aguichés par la possibilité de s’activer autour d’une entreprise porteuse. 

De fil en aiguille, Anne-Marie, Colette et Jacqueline se sont elles aussi mises à tresser, à tisser et à tricoter. Parallèlement à leurs confections de tissu et de plastique, des sentiments de proximité et d’attachement se sont entrelacés. Un beau noeud de femmes, dur, solide, s’est formé. La plus jeune du groupe a 80 ans; la plus âgée, 93. Leurs visages, labourés par les sillons de l’âge, témoignent d’une vie bien remplie. Leurs âmes et leurs coeurs, eux, ont 20 ans. Des yeux vivants, brûlants du désir d’éclore et de s’émanciper. C’est ce qu’elles font, avec chaque jour qui passe au Château Dubuc, grâce à une certaine marraine nommée Lisette. Quand on y pense, ses miracles sont le fruit d’actions simples. Une présence, de l’écoute, une besace remplie de matériel d’artiste. Plus besoin, maintenant de puiser au fond de sa poche pour acheter des fournitures. Une fondation a remarqué son oeuvre et lui a offert une petite subvention. 

« Aujourd’hui, je vais bien. Je me suis adaptée. J’ai appris à me connaître et je peux dire que je suis heureuse et que je suis bien ici. Et pour la première fois cette année, quand mon amie Lisette est partie deux mois dans le sud pendant l’hiver, je n’ai pas fait de séjour à l’hôpital », confie fièrement Gemma Fortin, qui admet qu’elle avait cependant très hâte au printemps pour retrouver sa confidente. Elle et ses voisines n’ont cependant pas chômé pendant que la retraitée migratrice faisait le plein de vitamine D. Au retour de Lisette Gagnon ce printemps, il y avait de quoi abrier les bébés de tout un village et protéger les genoux usés de dizaines d’écoliers. 

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PROCHAINE ÉTAPE: LES AÎNÉS BRANCHÉS

Après l’artisanat et le bricolage, Lisette Gagnon caresse un nouveau projet. Avec Les aînés branchés, elle veut entraîner les résidants du Château Dubuc dans l’univers du Web. 

« Notre prochaine étape, c’est YouTube ! », lance tout de go Lisette Gagnon, provoquant la surprise de l’auteure de ces lignes et un fou rire généralisé au sein du groupe de dames. A priori, il sera principalement question de visionner des vidéos d’intérêt et de suivre certaines chaînes. Mais les femmes n’excluent pas la possibilité de créer elles-mêmes du contenu.

La bénévole ignorait qu’en lançant son projet des Visites de l’amitié, toute une communauté se grefferait autour de son projet. Les tapis tressés ont suscité l’intérêt de plusieurs et, comme le signale Lisette Gagnon, même les messieurs vouent une fascination aux dames et à leur travail. Tranquillement, ils commencent à rôder autour et affichent une certaine curiosité. 

« Mon but, c’est d’attirer des gens et de faire en sorte qu’ils socialisent ensemble dans la résidence. Il y a un effet de chaîne et il y a des messieurs qui s’en viennent. Ces madames-là ont un potentiel. Tout ce que j’ai fait, c’est le réveiller », croit Lisette Gagnon.