La terre n’est pas virtuelle

CHRONIQUE / Habituellement, pour sa fête, le 22 avril, la Terre se décore de ses plus belles couleurs. Des millions de manifestants se rassemblaient pour la célébrer, mais aussi pour s’inquiéter de ce qu’elle devient, de ce que nous lui faisons subir, et pour revendiquer auprès des leaders politiques et économiques un changement majeur de paradigme. Cette année, ce jour aura passé comme un autre, sans le moindre rassemblement spectaculaire.

Depuis quelques semaines, nous voyons des animaux sauvages sortir de leur cachette habituelle et s’approcher de l’oekoumène, s’étonnant du changement soudain de rythme des humains. En plus des ours et des bernaches, un caribou forestier s’est même montré le museau à Arvida !

Un peu partout, la pollution, cette tueuse redoutable, mais silencieuse, s’est tout à coup évaporée des radars satellites.

L’heure à la contemplation

Nous vivons une époque où tout semble en pause. Jamais, depuis notre apparition sur la Terre, les humains n’ont été invités massivement à s’éviter et à s’éloigner les uns des autres, tout ça pour « sauver l’espèce » !

Cette loi de préservation implique généralement des rapprochements, notamment pour procréer ; des rencontres, pour s’organiser en clan et pour élaborer des règles ; des échanges, pour répondre aux divers besoins et élaborer des stratégies pour conquérir ; et des fêtes à célébrer. Mais là, tout ça se met à tourner au ralenti, comme si nous étions confinés dans un film.

Demandez à un détenu ce qui lui manque le plus et il vous répondra : « L’air libre ! » Juste de pouvoir sortir et prendre l’air sans contrainte est souvent le premier bonheur désiré de ces « confinés » permanents.

Nous, qui sommes collectivement sous contrôle, assignés à résidence, luttant parfois contre le sentiment que tout ceci est trop restrictif, nous commençons à peine à ressentir cette aspiration à la liberté. Il ne nous reste plus qu’à patienter et à nous convaincre que « ça va bien aller ».

Mais c’est peut-être dans cette fissure de la mondialisation qu’une petite lumière va s’infiltrer, dixit Leonard Cohen. À moi, qui suis plutôt hyperactif, ce ralentissement commence à me paraître bénéfique. Ça se passe un peu comme lors d’une retraite spirituelle. Ceux et celles qui en ont déjà vécu comprendront que ce n’est pas après une ou deux journées que l’horizon de notre vie se dégage, mais après une ou deux semaines, voire un mois et même davantage.

Je pense que c’est ce qui m’arrive. Je regarde la lumière du matin avec un nouveau souffle. Je vois la multitude de marcheurs et coureurs devant chez moi et je me dis qu’il y a quelque chose qui se passe. Cette année, plus que jamais, j’ai le temps de voir la neige fondre. C’est long, mais c’est tellement spectaculaire. D’une heure à l’autre, ça change, mais si peu à la fois. Alors, je fais des liens et je me dis que cette attente n’est pas vide. Elle est même créatrice.

Le changement est en nous

En effet, il se passe des choses à l’intérieur de nous. Nos espoirs s’affinent, nos valeurs se dégraissent, nos liens se raffermissent ou se refont, et notre humour nous allège. La cessation de nos comportements fébriles, en particulier ceux associés à la « pandémie » de la surconsommation, est en voie de nous montrer qu’une autre manière d’exister est possible.

Nous le voyons avec une plus grande acuité : la Terre n’est pas virtuelle. Elle n’est pas l’image de fond d’un jeu vidéo. Elle est la source de la vie, de toutes les vies, incluant celle des virus. Elle procure à chacun et à chacune sa subsistance. Du moins, c’est ce qui est inscrit dans son ADN, bien que certains s’approprient ses ressources au détriment des autres. Avec le smog qui se lève, nous pouvons mieux voir l’injustice des modes de vie auxquels sont liés les humains d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre et d’un quartier à l’autre.

La pandémie nous convoque à une nouvelle humanité. Pourquoi ne pas saisir cette opportunité pour revisiter notre histoire personnelle, pour questionner nos choix et pour relativiser nos bons coups et nos erreurs, tant individuelles que collectives ?

« Il y a un temps pour chaque chose », dit le sage.

Aujourd’hui, c’est le temps pour un changement de mentalité.

Saurons-nous, avec la même ardeur que nous avons à nous conformer, trouver en nous et entre nous les « ressources » qui nous aideront à franchir la frontière, réelle ou virtuelle, qui nous « garde à distance » d’un monde plus vert, plus juste et plus solidaire ?

Jocelyn Girard

Institut de formation théologique et pastorale et Devenir Présent