Les bijoux de Jacques Lacroix, notamment ses bagues de fiançailles, ont de quoi faire rêver.

Jacques Lacroix: l’homme qui sculptait des bijoux

Un petit avion de bois, fabriqué avec tellement de minutie par un élève de sixième année que son professeur a cru à l’imposture. Le garçon, nommé Jacques Lacroix, a expliqué qu’il n’aurait pu fournir une oeuvre faite par son père parce que celui-ci était incapable de cogner un clou.

L’artiste alors en herbe ignorait, à ce moment, qu’il connaîtrait une brillante carrière de sculpteur, puis de joaillier. Après 50 ans de métier, il s’apprête à fermer boutique, laissant à la collectivité un legs formé de milliers de créations se déclinant sous forme de sculptures forgées à partir de pare-chocs de métal et de délicats bijoux faits d’or, d’argent et de diamants.

À 74 ans, Jacques Lacroix estime que le moment est venu de passer à autre chose. Le 31 décembre, il tirera le rideau sur la vitrine du commerce de la rue Racine qu’il a occupé pendant tant d’années. Dès novembre, de nombreuses pièces conçues par le joaillier seront liquidées, à l’occasion d’une grande vente de fermeture. L’artiste et homme d’affaires, dont la renommée outrepasse les frontières de la région et du Québec, devra vider les quatre étages de son immeuble, lesquels regorgent de trésors.

Au rez-de-chaussée, le magasin contient des dizaines et des dizaines de bagues, de pendentifs, de bracelets, de breloques et de boucles d’oreilles. Les présentoirs débordent de somptueuses créations signées Jacques Lacroix. Certaines sont le produit de la refonte d’anciens bijoux de famille, des joyaux confiés aux bons soins du maître joaillier.

L’artiste Jacques Lacroix a fabriqué plusieurs sculptures de métal à partir de pare-chocs de voitures. Il s’est tourné vers la joaillerie dans les années 70. Pour lui, il s’agissait simplement d’un transfert de matière et de format.

Partout dans la boutique, ça scintille. Sous les faisceaux lumineux du plafond, le créateur tire des écrins de comptoirs vitrés et explique de quoi il en retourne pour ces pièces uniques qui ont de quoi faire rêver.

«Cette bague de fiançailles là est faite de trois types d’or : rose, blanc et jaune. Il y a aussi des diamants noirs dessus», explique-t-il, maniant l’anneau de ses doigts robustes, que l’on imagine mal en train de façonner d’aussi minuscules bijoux. Mais ces doigts sont trompeurs. Ils sont capables d’une méticulosité et d’une précision admirables, et sont l’instrument de base d’un fin travail d’orfèvre.

Dans la joaillerie, Jacques Lacroix a trouvé une forme d’expression qui lui est propre. Il a réussi, non sans audace, à prendre son médium favori, la sculpture, et à le transposer dans des oeuvres suffisamment légères pour voyager, assez petites pour être portées. Son objectif lorsqu’il a ouvert boutique : permettre à ses créations de se déplacer, d’être vues et remarquées.

Sculpteur de renom, Jacques Lacroix a exposé partout au Québec et a remporté de nombreux prix.

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DU BOIS AU MÉTAL, DU MÉTAL À L'OR

Tout a commencé en 1966, alors que le jeune Jacques Lacroix, début vingtaine, s’est découvert une véritable passion pour la sculpture. Chez Bourgeault, à Saint-Jean-Port-Joli, il est allé apprendre les rudiments du métier. 

Après un temps, l’artiste s’est lassé du bois. Le métal, plus intrigant, plus malléable, plus polyvalent, l’a séduit. À cette époque, les possibilités pour les jeunes artistes de la région de profiter d’une vitrine étaient rares. Comme nul n’est prophète en son pays, il fallait, la plupart du temps, réussir une percée à Montréal pour se faire un nom. Le concours de la maison des arts La Sauvegarde, dans le Vieux-Montréal, a mis Jacques Lacroix sur la carte. 

« À Chicoutimi, il y avait la maison des arts, mais j’étais trop jeune et méconnu pour exposer mes oeuvres là », souligne-t-il. 

Après avoir soumis une oeuvre pour La Sauvegarde, Lacroix a pris du galon. On lui a donné la chance de faire valoir son talent dans le cadre d’une exposition. Une vingtaine de pièces, toutes fabriquées de métal, ont ainsi pu être placées sous les projecteurs dans la métropole. 

D’un doigt décoré d’un jonc de sa création, le joaillier fait tourner les pages d’un album contenant coupures de presse, lettres de dignitaire, magazines artistiques dont il a fait la page frontispice, programmes d’exposition et photos d’époque. 

C’est sa conjointe, Jocelyne Boivin, qui a colligé tous ces souvenirs. Malgré son épaisseur déroutante, le document ne couvre que le pan de carrière de Lacroix compris entre les années 1966 et 1975. 

Riche, ce parcours l’a notamment vu signer une oeuvre pour la princesse Grace de Monaco. C’était en marge du passage, dans la principauté, de la Troupe de théâtre populaire d’Alma (TPA) à l’occasion d’un festival amateur. Une kyrielle d’anecdotes du genre ponctuent la prolifique carrière du Chicoutimien, qui a enseigné les arts plastiques pendant 10 ans au Séminaire de Chicoutimi, avant de se consacrer entièrement à son art. Il se remémore la visite de la légende du hockey Jean Béliveau à Chicoutimi pour l’inauguration d’un parc à son nom. 

« Je faisais des contrats pour la ville de Chicoutimi, mais ils étaient tout le temps à la dernière minute. Quand j’ai su qu’ils faisaient le parc Jean-Béliveau, j’ai fait une oeuvre qui le représentait, puis je l’ai gardée dans mon atelier. Comme de fait, ils m’ont appelé quelques jours avant sa visite pour me demander si je ne pourrais pas lui préparer un cadeau », raconte-t-il, rieur. 

Le grand #4 a quitté Chicoutimi avec la sculpture sous le bras. Elle trône aujourd’hui au Temple de la renommée du hockey, à Toronto.

De la rudesse à la noblesse

Bien que la sculpture et la joaillerie se soient chevauchées pendant un temps, à partir de 1970, Jacques Lacroix a graduellement troqué la rudesse des pare-chocs pour la noblesse de l’or et des pierres précieuses. 

Ce virage a mis la table à une véritable explosion créative, alors que Lacroix a pris pleinement conscience de l’ampleur des possibilités émanant de cette nouvelle voix artistique. 

Quand il s’est mis à travailler l’or, le métal coûtait 35 $ l’once. Lorsque les prix se sont mis à monter, Jacques Lacroix a pensé que les gens cesseraient de se procurer des bijoux faits sur mesure. 

« J’étais convaincu que quand on arriverait à 100 $ l’once, on arrêterait d’en faire. Les gens, qui portaient beaucoup de bijoux et qui pouvaient avoir plusieurs bagues sur une main, se sont mis à en porter moins, mais à en porter des beaux », raconte Jacques Lacroix. 

L’or se vend aujourd’hui 1600 $ l’once. Les clients n’ont jamais baissé pavillon. 

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UNE OEUVRE JETÉE, L'AUTRE RESTAURÉE

Si la tendance est maintenant à la revalorisation et à la mise en valeur d’oeuvres d’art public, il fut un temps où celles-ci tombaient malheureusement dans l’oubli.

Quelques créations de l’artiste Jacques Lacroix ont subi un triste sort. Au cours d’une entrevue accordée au Progrès, il a notamment fait état de la disparition d’une sculpture réalisée pour le magasin Gagnon Frères de Chicoutimi en 1968. L’oeuvre de 18 pieds de haut, pesant 1000 livres, trônait au centre d’une fontaine. Puis, elle a disparu dans des circonstances nébuleuses. 

«Un beau jour, on s’est rendu compte qu’elle n’était plus là. Ils l’avaient démantelée, puis ils l’avaient mise aux poubelles!», lance Jacques Lacroix. Il en rit aujourd’hui, mais à l’époque, ce geste cavalier l’avait insulté.

Autre sculpture phare de Jacques Lacroix dans la région : L’Arbre, réalisée en 1972 et implantée au belvédère près du carrefour giratoire à l’angle de la rue Jacques-Cartier et du boulevard Talbot. Pendant de longues années, ce lampadaire, illuminé à la noirceur, a été relégué aux confins de l’oubli. La végétation avait d’ailleurs repris ses droits à cet endroit, rendant l’oeuvre rouillée quasi invisible. Ce n’est qu’il y a deux ans que le Service des arts et de la culture de Saguenay a décidé de restaurer L’Arbre. Jacques Lacroix, invité à retaper son oeuvre, a d’ailleurs été partie prenante du projet. Aujourd’hui, la sculpture a retrouvé ses lettres de noblesse et trône fièrement non loin du rond-point, là où Étienne Boulanger a également déposé une oeuvre pour la postérité. Polaris se révèle elle aussi sous un autre jour le soir venu. 

Mon pied, mon oeil

En 50 ans de carrière, Jacques Lacroix a relevé plusieurs défis, notamment celui de réaliser des oeuvres qui seraient remises en prix aux lauréats du concours Mon pied, mon oeil de l’émission Tourlou, diffusée à Radio-Canada au début des années 70. L’anecdote, telle que racontée par Jacques Lacroix, est rigolote. Un artiste devait recevoir la statuette du pied, remise à l’auteur de la pire chanson, de l’avis des juges, tandis qu’un autre mériterait la sculpture de l’oeil pour le meilleur morceau. C’est Marc Hamilton qui a remporté la palme pour Comme j’ai toujours envie d’aimer, alors que Robert Charlebois a fait patate avec Te v’la. Le premier n’a enregistré qu’un seul succès, tandis que l’autre a connu une prolifique carrière et est encore actif aujourd’hui.

Au cours des prochaines semaines, Jacques Lacroix et son fidèle assistant des 35 dernières années, Roger Corneau, s’affaireront à honorer les commandes de leurs derniers clients, avant de faire leurs boîtes et de refermer la porte de l’atelier où ils ont manipulé les plus fins bijoux. Un nouveau départ pour Jacques Lacroix, amoureux des voyages, qui n’entend cependant pas ranger sa bigorne pour de bon.

«Pour la forme actuelle, c’est la fin. Pour la suite, on verra», laisse planer le joaillier à la barbe blanche.