François Deschênes, L’Équilibriste

François Deschênes est L’Équilibriste.

Psychologue aguerri, celui qui travaille au sein de l’équipe jeunesse du CLSC d’Alma depuis 2005 correspond en tous points à la description du trophée qu’il vient de remporter, tel que l’a défini son auteur, l’artiste baieriverain Guiseppe Benedetto. Le verrier a signé l’oeuvre remise par la Fondation Équilibre du Saguenay–Lac-Saint-Jean au lauréat du Prix reconnaissance Rio Tinto 2018.

La cérémonie a eu lieu il y a près d’un mois, lors du souper du commandant de la Base militaire de Bagotville. La poussière retombe tranquillement, mais lorsque rencontré, à quelques jours de Noël, François Deschênes flottait encore sur ce nuage de reconnaissance qui lui procure des papillons dans le ventre et un sentiment d’enveloppement.

« Un équilibriste doit faire appel à tous ses sens », énonce l’artiste de La Baie, dans la fiche descriptive du trophée. Le prix arbore une silhouette tenant adroitement en équilibre sur une toupie. La sculpture représente le temps qui passe, les souvenirs et la mémoire. Et c’est tout à fait ça, l’histoire de François Deschênes, un amoureux des enfants qui s’est donné pour mode opératoire d’apaiser, chaque jour, un peu de leurs souffrances. Pour y arriver, il puise à même ses connaissances approfondies de la psychologie et ses propres expériences. Il extrait aussi chaque once de douceur, de sensibilité et de gros bon sens qui forment sa personne, pour les mettre au service des jeunes. Ce n’est pas une mission facile, parce que François Deschênes côtoie quotidiennement l’adversité, les difficultés, la vulnérabilité, les troubles d’apprentissage, les psychopathologies et une pléiade d’éléments complexes qui font parfois de la jeunesse un grand vol d’oiseaux blessés.

Papa Kangourou

Il y a une dizaine d’années, François Deschênes a été le fer de lance du projet Kangourou, une classe particulière implantée à l’école Saint-Sacrement d’Alma et destinée à des enfants aux prises avec des enjeux d’attachement sévères ou des problèmes de santé mentale.P

« C’est quelqu’un qui a le souci de faire cheminer et apaiser les enfants souffrants, mais également ceux qui s’occupent de ces enfants », a mis en exergue la direction de la Fondation Équilibre, soulignant l’implication et « le travail extraordinaire » du psychologue. Le professionnel est reconnu par ses pairs pour son savoir-faire, son soutien, son ouverture et son apport dans la pratique des intervenants qui ont recours à ses bons conseils.

S’il a pris du recul de la classe Kangourou cette année pour laisser d’autres collègues s’y investir, le psychologue la considère encore comme son bébé. Il y a investi du temps, de l’énergie, de l’amour, de l’empathie. Il y a constaté des histoires difficiles, a savouré des succès.

« Quand il n’y a plus de services pour l’enfant, on l’admet à Kangourou. C’est un espace d’apprentissage, de relaxation et de vivre ensemble. Avec les enfants qui ont des enjeux d’attachement importants et qui peuvent être hyperactifs, les défis sont grands. On peut parler de TDAH, de troubles d’opposition, de troubles anxieux, de syndrome de Gilles de la Tourette et d’autisme. C’est un lieu d’observation et semaine après semaine, on réajuste le tir. Parfois, on a affaire à des parents blessés et on doit leur vendre le concept. Mais les enfants deviennent plus posés et plus disposés au niveau des apprentissages », raconte François Deschênes.

Il précise que l’objectif demeure l’intégration dans des classes ordinaires. Parfois, ils y arrivent. Parfois pas. Lorsque, récemment, un enfant Kangourou a obtenu son diplôme d’études secondaires, le psychologue et les intervenants qui gravitent autour de la classe ont eu envie de crier victoire.

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UN PENCHANT POUR LES MOINS BIEN NANTIS

François Deschênes a toujours eu un penchant pour les moins bien nantis. 

Il est né et a grandi à Chicoutimi-Nord, a fait son baccalauréat en psychologie à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et s’est tourné vers Sherbrooke pour y compléter une maîtrise. Le psychologue a amorcé sa carrière à Matagami, dans le Nord-du-Québec, avant de revenir en région. Lui et sa conjointe, qui évolue dans le même milieu, ont choisi Alma pour élever leurs enfants, maintenant âgés de 18, 15 et 12 ans.

« Quand j’étais petit, j’allais au camp de jour au Chantier du père Alex. J’aimais me retrouver avec des personnes en déficience intellectuelle. Ces personnes-là, elles aiment beaucoup et je me suis toujours senti bien avec elles. Quand j’étais à l’école et qu’un élève partait avec un psychoéducateur, je demandais d’y aller moi aussi. J’étais fasciné », confie François Deschênes, rencontré dans son bureau du CLSC d’Alma, un local tapissé de dessins d’enfants. Chaque schéma, pointe-t-il, fournit des indices sur les émotions qui habitent son auteur. Sa situation familiale, ses peines, ses peurs.

« Vous voyez, l’arbre ici, il représente le père. On n’en voit qu’une toute petite partie. L’enfant l’a dessiné au bord de la page en dernier. La maison est la représentation de la mère, elle est sombre et fermée », constate le psychologue, y allant d’autres conclusions aussi fascinantes les unes que les autres, un dessin à la fois.

Les jeunes aboutissent dans le bureau de François Deschênes dans divers états. Il les calme, il les écoute et les nourrit, au sens propre comme au sens figuré.

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L'IMPORTANCE DE S'INTÉRESSER À CE QUE LES ENFANTS FONT

Le psychologue François Deschênes a choisi de s’investir auprès des enfants, même s’il est conscient du degré de difficulté inhérent à la relation d’aide auprès de jeunes en difficulté. 

« Ce n’est pas simple. Ce n’est pas comme en ‘‘adulte’’. Ces enfants sont fragilisés et leurs parents vont souvent avoir des mécanismes de défense. C’est beaucoup plus flou. Il faut prendre le temps », note-t-il. 

Il y a des choses qui se perdent aujourd’hui, croit François Deschênes, dans une société qui roule à 100 miles à l’heure. Mais ce qu’il ne faut surtout pas négliger, dit-il, c’est l’importance de prendre soin les uns des autres. Il faut constater, aussi, toute la beauté de notre jeunesse. 

« On vit dans un monde technologique où tout s’accélère. Il faut qu’on parle des problématiques inquiétantes, comme la hausse considérable des cas de santé mentale dans la région. Et c’est important de continuer de travailler ensemble pour qu’on puisse réaliser des évaluations multidisciplinaires étoffées. Mais notre jeunesse, elle est aussi belle, drôle, spontanée. Elle est ouverte sur le monde, même si cette ouverture peut comporter certains risques », relève le psy. Il fait ici référence à la situation d’insularité dans laquelle se retrouvent parfois nos ados, eux qui se replient derrière leurs écrans d’ordis et qui, trop souvent, troquent les repas en famille pour la tablette. 

Les parents doivent aussi procéder à un exercice de conscience. « Quand je vois une maman qui allaite son bébé dans une salle d’attente pendant qu’elle joue à Candy Crush sur son cellulaire, je me rends compte qu’on est en train de perdre toute cette notion ‘‘d’attunement ’’, cette syntonie entre une mère et son enfant favorisée par le contact visuel et qui est tellement importante. Mais on n’échappe pas à son époque et la gestion des électroniques est un défi constant », convient François Deschênes, dont le discours relève plus du constat que de la morale. 

Toujours en lien avec les jeux vidéo et les écrans, le papa de trois, qui parle en connaissance de cause, croit que les parents ont avantage à s’intéresser à ce qui consume leurs enfants, de manière à avoir une idée de ce à quoi ils ont affaire.

« Il faut s’intéresser. Ça peut être tout un bon médium pour échanger et aller les chercher. Tu peux lui parler, à ton enfant, pendant qu’il joue. Tu peux subtilement aller en chercher des bouts. Mais il faut faire attention parce que les enfants peuvent devenir très réactifs. Si tu pèses sur le piton ‘‘off’’ pendant qu’il est au douzième niveau de Fortnite, attention ! », lance le psychologue avec humour. 

Un prix qui fait du bien

François Deschênes a reçu la reconnaissance de la Fondation Équilibre avec bonheur. Une tape dans le dos qui fait du bien. Cela dit, tout au long de l’entrevue accordée au Progrès, il a surligné à maintes reprises les noms de membres de l’équipe jeunesse du CLSC d’Alma, tous alliés pour faire la différence auprès des enfants qui ont bien besoin d’aide et de soutien.