Éric Gagnon pique un brin de jasette avec deux femmes aux prises avec une déficience intellectuelle qui vivent dans sa résidence de type familial depuis de nombreuses années.

Éric Gagnon, monoparental et ressource en déficience intellectuelle

Homme, 45 ans, monoparental et propriétaire d’une ressource d’hébergement destinée à des personnes aux prises avec une déficience intellectuelle. Comme le dit l’expression, ça ne s’invente pas. Cet individu existe pourtant bel et bien. Il se nomme Éric Gagnon, vit à La Baie et a sans contredit déjà gagné son ciel.

Éric Gagnon a commencé à s’investir auprès de personnes handicapées il y a près de 20 ans, alors que ses parents administraient une ressource intermédiaire. Il a pris goût à ce boulot, exigeant, mais combien gratifiant, pour lequel il n’a jamais obtenu de formation.

«J’ai tout appris ce que je sais sur le tas. Je suis un autodidacte», a-t-il confié jeudi, au cours d’une entrevue réalisée à sa résidence de type familial de la rue des Cyprès, peu après qu’il eut fini d’essuyer le dernier chaudron de la vaisselle du midi.

Il y a deux ans, le père d’Éric Gagnon est décédé. Le fils a épaulé sa mère jusqu’à ce qu’elle se retire après presque 30 ans d’implication. Il était donc tout naturel, pour Éric Gagnon, de se porter acquéreur de la maison et de poursuivre l’engagement. Après avoir reçu le sceau d’approbation du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS), il a pu exploiter la résidence de type familial et continuer d’héberger les usagers. La grande maison appartient à Éric Gagnon, mais elle est aussi celle de ses deux enfants de 8 et 14 ans, dont il a la garde exclusive, et de six personnes présentant une déficience intellectuelle lourde. Ils sont cinq femmes et un homme, âgés de 50 à 67 ans. Quatre d’entre eux font pratiquement partie de la «famille», puisque leur présence en ces lieux remonte à l’époque où Éric Gagnon, début vingtaine, faisait ses débuts dans le domaine aux côtés de ses parents. Les deux autres y vivent depuis huit ans. Inutile de dire que tout ce beau monde se connaît très bien et que le vivre ensemble est une notion installée depuis fort longtemps.

Impressionnant

Quand Éric Gagnon fait la nomenclature des événements qui composent sa journée type, il devient impossible de ne pas écarquiller les yeux.

Éric Gagnon, ici en entrevue avec la journaliste du Progrès, a travaillé dans la ressource de type familial de ses parents pendant 19 ans.

«Mais vous êtes un saint!», lance, d’instinct, l’auteure de ces lignes.

«Non, je suis juste quelqu’un qui est animé du don de soi, qui a une bonne capacité d’écoute et qui est capable de voir les besoins des autres», répond-il, placide, malgré le bruit ambiant. À ce moment, une usagère lance un cri strident. La journaliste du Progrès sursaute, mais pas Éric Gagnon, dont le quotidien est ponctué de ce genre d’événement.

Il convient néanmoins que la réaction de la plupart des gens, lorsqu’il parle de son travail, est la même.

«Le monde me dit que je suis bon de faire ce que je fais à temps plein et qu’ils m’admirent. Je trouve ça très flatteur quand on m’envoie des fleurs, mais je ne le fais pas pour ça», assure Éric Gagnon.

Ne nous méprenons pas. Administrer une ressource de type familial (RTF) et veiller au bien-être de ses résidants n’est pas une implication bénévole. Il s’agit bien du gagne-pain d’Éric Gagnon, qui est rétribué par le CIUSSS pour fournir un milieu de vie aux personnes placées sous son aile. Le propriétaire de la ressource bénéficie de l’aide d’une préposée, qu’il rémunère à même l’enveloppe que lui verse le CIUSSS, pour lui donner un coup de main, notamment avec la dispense de soins d’hygiène aux femmes et un peu d’entretien ménager.

Du temps pour soi

Éric Gagnon précise qu’il est loin de vivre cloîtré dans sa maison, lui qui s’offre trois jours de congé consécutifs une fin de semaine sur deux, qui se permet des sorties, des promenades en moto avec sa nouvelle conjointe – incidemment préposée aux bénéficiaires – et des escapades de camping avec ses enfants. Mais tout de même, l’existence d’Éric Gagnon gravite autour de six personnes dont il doit assurer le bien-être, qui ont de bien grands besoins et dont le degré d’autonomie est à géométrie variable. Dans certains cas, la communication est complexe.

«J’en ai une qui est sourde et muette. J’ai appris le langage signé. Ça me permet de mieux comprendre ses besoins», signale-t-il.

Le cri de Jeannine (nom fictif), évoqué plus haut, n’était pas sans motif. C’était sa façon bien à elle de réclamer un verre d’eau.

«Je dis souvent que j’ai un décodeur interne. Je comprends ce qu’ils me disent. Il faut que je sois à l’écoute de leurs besoins parce que quand c’est le temps d’aller chez le médecin, ce n’est pas eux autres qui vont me le dire», met en relief Éric Gagnon, avant de se lever pour aller donner à Jeanne son verre d’eau.

Éric Gagnon est devenu un cuistot imaginatif et efficace avec le temps.

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CUISINIER, GESTIONNAIRE DE FINANCES ET HABILLEUR

En plus de subvenir aux besoins de base de ses usagers, le propriétaire de la ressource de type familial (RTF) gère leurs finances personnelles, leur prise de médicaments et l’achat de vêtements.

« Hier, je suis allé chez Casa et chez Laura Petite pour acheter du linge pour “‘mes filles”’. Après tant d’années, je connais leurs grandeurs et je sais ce qui leur va bien. Quand j’arrive dans une boutique, je fais des choix. J’agence des chandails et des pantalons et les vendeuses me disent souvent que j’ai du goût. Je ne sais pas pourquoi. Je pense que c’est parce que mon côté féminin a toujours été très développé », lance Éric Gagnon en riant. Après une séance d’essayage à la maison, il file chez la couturière pour les retouches. 

Le mercredi, c’est la journée de l’épicerie. Nourrir neuf bouches commande un certain degré d’acrobatie, si l’on ne veut pas finir dans le rouge. Le gestionnaire de la RTF épluche les circulaires et garnit son panier chez Maxi, Costco et Super C, toujours dans le but d’en avoir le plus possible pour son argent. Cette semaine, l’heure était au magasinage des Fêtes. 

« À Noël, tout le monde reçoit un cadeau. C’est un pour un enfant, un pour un usager, un pour un enfant, un pour un usager. Tout le monde est gâté », raconte Éric Gagnon, qui, malgré les hauts et les bas et les journées plus difficiles, puise énormément de satisfaction dans son rôle auprès de personnes qui n’ont pas eu la même chance que lui. 

Il note également que ses enfants, qui côtoient la différence depuis qu’ils sont tout petits, ont été enrichis par cette chance de côtoyer la différence.

« Ça fait de beaux échanges. Les usagers voient les enfants courir et s’amuser et ça les stimule. Ça leur donne un sentiment de stabilité. Ça fait aussi des enfants qui sont ouverts aux autres et qui ne tomberont pas dans l’intimidation », fait valoir Éric Gagnon. 

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«N'AYEZ PAS PEUR, C'EST DU BEAU MONDE»

Éric Gagnon pense avoir atteint l’équilibre entre travail et vie personnelle. 

C’est pourquoi il n’hésite pas à inviter les gens qui songent à agir comme ressource de type familial à se lancer dans l’aventure. 

Au sous-sol de sa résidence, il a établi ses quartiers, qu’il partage avec ses deux enfants. Les usagers occupent l’étage supérieur. Vingt-quatre heures par jour, Éric Gagnon est disponible pour sa clientèle. Il est heureux de pouvoir travailler chez lui et rappelle que lorsque certains résidants participent à une sortie ou font la sieste, il peut s’offrir des moments de détente, pourvu que le boulot soit fait. 

« Il ne faut surtout pas avoir peur. Il y a beaucoup de bon là-dedans et il y a aussi de nombreux avantages. Je ne suis pas cloîtré ici. J’ai des temps libres et quand j’ai fini mon travail, je peux regarder la télé ou jouer au PlayStation si ça me tente. J’ai une vie ! [...] Je suis avec ma famille, je suis dans ma maison. J’aide des personnes démunies et ça m’apporte beaucoup. Si moi je suis capable de le faire seul, en étant monoparental avec deux enfants, tout le monde est capable. Il ne faut surtout pas avoir peur. Ça se fait par le monde, et c’est un très beau monde à découvrir », termine Éric Gagnon.

Au fil du temps, il a développé des mécanismes qui lui permettent de comprendre les besoins des usagers.

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ACCUEILLE MOI SOUS TON TOIT

Le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean a un besoin criant de ressources de type familial pour accueillir des adultes aux prises avec une déficience physique ou intellectuelle, un problème de santé mentale ou un trouble du spectre de l’autisme. Pour susciter l’intérêt de la population, la campagne Accueille-moi sous ton toit vient d’être lancée.

Renée-Lise Lepage, chef de service, ressources intermédiaires et de type familial au CIUSSS, précise que le nombre de places à créer est évalué à une quarantaine. Les secteurs convoités sont principalement Chicoutimi, Jonquière et Alma. 

«Les besoins en ressources sont de plus en plus grands, tous types de clientèle confondus, et les besoins sont évolutifs. Mais en ce moment, on a une masse plus considérable chez la clientèle adulte», note la gestionnaire.

Le CIUSSS invite donc les gens qui pourraient être intéressés par ce type de projet à se manifester. 

«On cherche des ressources qui ont le goût de s’investir auprès d’une clientèle qui a des besoins et qui est vulnérable. Ce ne sont pas seulement des propriétaires de maisons que l’on recherche, mais des gens qui n’ont pas d’antécédents judiciaires, qui ont le goût de collaborer et d’aider. On a besoin de personnes qui sont à l’aise avec la différence. Oui, il y a des normes physiques et des critères à respecter, mais avant tout, il faut avoir le goût de s’investir auprès d’une clientèle différente», insiste Renée-Lise Lepage. Elle ajoute que les ressources de type familial n’évoluent pas dans un cadre restrictif, qu’elles peuvent s’adjoindre du personnel si elles le souhaitent et aussi prendre des vacances. 

«Bien sûr, il y a des critères et des normes, mais chaque projet est particulier. La prise de contact est la première étape et il ne faut surtout pas hésiter à communiquer avec nous s’il y a de l’intérêt. Mon travail est de répondre aux questions et de valider l’intérêt des gens», pointe pour sa part Marie-Josée Careau, intervenant au recrutement et à l’évaluation. Elle peut être jointe au (418) 549-4853, poste 2867.