Écoutons ce qui ne peut se taire

CHRONIQUE / Pour plusieurs d’entre nous, la guerre est un phénomène vu à travers un écran ou raconté par des journalistes chargés de nous relater, du mieux qu’ils le peuvent, les combats et missions se déroulant dans des régions éloignées. Pour ceux d’entre nous qui sont nés en temps de paix, les missions à l’étranger semblent être un phénomène très éloigné de notre réalité quotidienne et avoir peu d’impact sur nos vies. Toutefois c’est loin d’être le cas par rapport à la vie d’un (e) militaire et de ses proches. Encore aujourd’hui, les vies de plusieurs militaires et de leurs proches sont influencées par de nombreuses opérations de soutien de la paix ; Roumanie, Mali, Koweït, Ukraine, pour ne nommer que ceux-là. Des pères, des mères, des fils, des filles, des amoureux et des amoureuses sont séparés. Certains pourraient ne pas revenir. D’autres pourront se réjouir de revenir. Par contre, ils sont parfois amochés et reviennent avec des séquelles physiques et mentales de ces missions. Séquelles avec lesquelles ils devront apprendre à vivre et certains devront être soignés.

Être à l’écoute

Par une posture d’écoute, mon travail en tant qu’aumônier « Padre » sur la base de Bagotville permet à certains militaires de développer une force de résilience. Écouter est bien plus difficile que de parler. Écouter nécessite de laisser la place à l’autre, d’accueillir ce qui l’habite, ce qui ne peut plus se taire, son angoisse, son impuissance, sa souffrance… La parole libère et soigne, elle permet, bien souvent, de faire renaître et vivre l’espérance de reprendre sa quête de sens de « bonheur ». Il y a une sorte d’acte de foi dans l’écoute puisqu’il n’y a aucune garantie d’efficacité. Bien sûr, l’écoute est un art. Cependant, de prendre un temps d’arrêt pour entendre ce qui ne peut se taire chez l’autre n’est pas l’affaire uniquement du « Padre ». Plus nous serons à faire hospitalité d’écoute à l’autre et nombreux pourront se reposer et reprendre la route !

De plus, par le biais de mon travail d’intervenant spirituel dans le milieu hospitalier, j’ai eu le privilège d’écouter certains héros qui ont fait la Deuxième Guerre mondiale, la guerre de Corée et la Bosnie-Herzégovine. Au-delà de certaines atrocités qu’ils m’ont partagées, j’ai entendu des témoignages éloquents de gens qui sont allés en enfer pour préserver nos valeurs et nos croyances qui étaient menacées et qui le sont encore… La liberté et la dignité de tout être humain pour ne nommer que celles-là ! Imaginez-vous, ils débarquaient dans un endroit éloigné en sachant très bien qu’ils pourraient avoir à faire le sacrifice ultime de leur propre vie. Heureusement, eux, ils sont revenus au pays. Cependant, la majorité de ceux-ci y ont laissé leurs frères d’armes et ils sont revenus avec des séquelles irréparables. J’ai été ébahi par leur récit de vie et la capacité de résilience après de telles épreuves. Je dois vous confier qu’il me semblait y percevoir, chez eux, une carence de reconnaissance, un trop-plein qui n’a pas pu se dire. L’un d’eux me confia : « Vous me faites un grand bien, car rares ont été les occasions dans ma vie de pouvoir tout librement et simplement en parler. D’être écouté sans pitié et sans honneur. » Je me souviens très bien de ce vétéran qui avait fait la guerre de Corée, car c’était lui, selon moi, qui en avait le plus souffert. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la guerre oubliée ! Et qu’est-ce qui peut être plus souffrant que d’être oublié et de se dire que nos paroles ne seront pas accueillies ?

Le jour du Souvenir est l’occasion d’entendre ce qui ne peut se taire ! L’occasion d’être disposé à écouter nos vétérans et leurs proches qui sont encore parmi nous. L’occasion de se recueillir et d’écouter en nous ce message que nos héros ont laissé par leurs actions qui nous rappellent, une fois dans l’année, qu’ils sont partis et sont morts au combat. Ils croyaient que leurs actions à ce moment feraient une différence dans le futur pour la construction d’un monde plus juste et harmonieux. Lorsqu’on prend le temps de se souvenir, voire même de les écouter, nous perpétuons leurs actions et leurs rêves d’une paix à maintenir.

Écoutons tous ceux qui sont tombés, tous ceux qui servent encore et tous ceux qui se trouvent encore au combat en mission.

Seul, on peut très bien survivre, mais avec la reconnaissance et l’écoute d’un autre, on est appelé à revivre !

Nicolas Beauchemin

Padre & Intervenant spirituel