Un dimanche à l'urgence

CHRONIQUE / C’était un dimanche. Je n’avais rien de bien excitant au programme, alors j’ai décidé d’aller passer ma journée à l’urgence. Bon, j’avais aussi un petit problème de santé à régler, et ça faisait un mois que j’essayais d’avoir un rendez-vous avec mon médecin de famille. Épuisée d’attendre sans savoir si j’allais un jour décrocher un rendez-vous, je me suis décidée à aller tuer le temps à l’urgence. Je sais, ce n’est pas l’idéal, mais un moment donné, même si ce n’était rien de bien grave, il fallait tout de même que ça se règle.

Je savais très bien que ça risquait d’être long, puisque je n’étais pas en arrêt cardiorespiratoire et je ne souffrais pas d’une hémorragie interne. Je me suis donc présentée à l’urgence à 10 h, le dimanche matin. Ç’a bien été, j’en suis sortie à 19 h. 

Je ne vous parlerai pas ici des longues heures d’attente nécessaires pour voir un médecin dans les urgences de la province. Je ne vous dirai pas non plus qu’en tant que « patient », on a l’impression qu’il ne se passe rien derrière les rideaux. Je le sais très bien que nos professionnels de la santé s’arrachent sans doute les cheveux dans les coulisses et qu’ils ont tous un million de patients à voir et à traiter. Je ne vous dirai pas non plus que lorsqu’une seule personne est appelée à l’heure, ceux qui patientent ont la mauvaise impression que rien n’avance. Parce que je sais très bien qu’en arrière, le personnel a une foule d’autres tâches à accomplir. 

Je ne vous dirai pas non plus que certains travailleurs semblent avoir de la misère à sourire. Peut-être qu’après 16 heures à soigner les gens, j’aurais, moi aussi, les muscles faciaux fatigués. 

Malgré les neuf heures d’attente, assise sur une petite chaise qui n’avait rien de confortable, curieusement, je n’ai pas détesté ma journée. 

Je vis toujours mes visites dans les salles d’attente d’une urgence comme une expérience sociologique qui s’apparente à une pièce de théâtre. C’est que toutes sortes de personnages s’y côtoient. 

Vous savez, le gars qui pète sa coche parce qu’il trouve que c’est un peu trop long à son goût. Qui fesse dans les machines distributrices pour je ne sais trop quelle raison. Peut-être que c’est parce qu’il n’y a plus de liqueurs dans lesdites machines, qui sait. 

L’autre patient qui écoute des vidéos sur son cellulaire et que tout le monde entend, puisqu’il semble avoir oublié ses écouteurs à la maison. 

La madame qui pousse des soupirs d’exaspération chaque fois que le nom qui retentit dans les haut-parleurs n’est pas le sien. 

La maman qui demande 10 fois à la minute à son petit garçon de rester assis tranquille. Comment voulez-vous qu’un enfant reste tranquille à l’urgence quand il n’y a absolument rien pour le divertir ? D’ailleurs, ça ne coûterait pas si cher, changer l’offre de revues dans les salles d’attente. Et pourquoi ne pas installer une petite borne avec un chargeur public, comme on en voit dans certains restos ? J’ai presque manqué d’air lorsque ma batterie s’est déchargée. Une chance que je connaissais le gardien de sécurité, qui m’a gentiment offert de me prêter le sien. Et surtout, à quand, le Wi-Fi dans les salles d’attente ? Bon, je vous entends déjà. « Ce n’est pas une salle de jeux, une urgence ! ». Peut-être. Mais des patients qui trouvent le temps un peu moins long seraient sans doute moins désagréables avec le personnel soignant, non ? 

Mais cette journée-là, je me suis surtout surprise à jaser avec d’autres patients. À la fin de la journée, je savais ce dont tout le monde souffrait autour de moi. J’ai notamment eu des conversations intéressantes avec un gentil monsieur, un prénommé Marc, qui m’a d’ailleurs aidé à passer le temps. Retraité, il m’a jasé de son bénévolat. Je suis même allée le saluer, une fois que j’en ai eu terminé avec le médecin. Je me sentais coupable de quitter l’hôpital sans lui dire un petit au revoir. C’est drôle, parce qu’il m’a reconnue lorsque je suis partie. « Tu es la fille du journal ! », qu’il m’a lancé. « Tu devrais parler de l’urgence et écrire que les patients portent bien leur nom ! », qu’il a ajouté, en souriant. J’ai suivi votre conseil, monsieur Marc. 

Mais je ne dirai pas à quel point c’est long et pénible d’attendre, parce que je pense que ceux qui oeuvrent derrière les rideaux font leur gros possible. Et bien plus encore.  Patricia Rainville