Sourire ne pousse pas au burnout

CHRONIQUE / Je n’ai jamais compris les gens qui travaillent dans le public et qui ont un air de boeuf. Vous savez, ceux qui vous font sentir presque mal de poser une question. Celles qui vous font peur de passer à la caisse.

Je ne suis pourtant pas une cliente exigeante. Vraiment pas, même. J’ai toujours eu une facilité à me servir moi-même et je suis la dernière à me plaindre d’un service reçu. Et surtout, je suis d’une grande tolérance devant de jeunes employés qui font leurs premières armes et qui se confondent en excuses devant un service maladroit.

Mais, souvent, j’aimerais bien laisser ma politesse au vestiaire et oser dire aux employés bêtes comme leurs deux pieds qu’un sourire n’a jamais poussé au burnout.

Ces employés mal élevés, ils sont jeunes, vieux, hommes et femmes. Et on les retrouve un peu partout.

La semaine dernière, d’ailleurs, je me suis présentée dans un restaurant du centre commercial. J’allais me chercher quelque chose à me mettre sous la dent sur l’heure du lunch. Mais voilà que j’ai commis un crime impardonnable. J’ai renversé ma liqueur sur le comptoir en attendant mon plat. Déjà que le petit gars à la caisse semblait plus exténué qu’Omar Khadr lorsqu’il est sorti de Guantanamo, il m’a bien fait sentir que j’étais épaisse pas à peu près d’avoir osé renverser ma liqueur. C’est sur que j’avais fait exprès, de toute façon, d’inonder son comptoir.

En bonne cliente que je suis, je me suis empressée d’éponger mon dégât avec les serviettes de table qui se trouvaient à proximité. « Ne touchez à rien. Ça va être mieux comme ça, Madame », m’a lancé le jeune. Je précise qu’il ne me disait pas ça pour mon propre bien, mais plutôt dans le sens que j’avais déjà assez causé de trouble. Bon, au moins, il m’a vouvoyée, c’est déjà un début.

Il a sorti la moppe comme un condamné à mort, les chaînes aux pieds. Il a nettoyé ce que j’avais osé faire en me jetant des regards sévères.

J’aurais été mal à l’aise s’il n’avait pas eu l’air si bête. Mais devant son manège, je n’avais qu’une seule envie : renverser ma deuxième liqueur. Je vais vous décevoir, je ne l’ai pas fait. Mais il est bien chanceux, parce que prise au coeur de cette mésaventure aux airs de guerre mondiale, j’ai oublié de prendre mon change. Un beau 9 $ de pourboire.

Ça m’apprendra à faire des dégâts.

Peut-être que le jeune en question avait une mauvaise journée. Peut-être qu’il n’aime pas son emploi. Peut-être aussi qu’il venait de recevoir une mauvaise nouvelle. Je ne le sais pas et je ne le saurai sans doute jamais. Mais vous pouvez être certains que je ne retournerai pas le déranger de sitôt.

C’est plate, mais en discutant avec des dirigeants d’entreprises, je me suis rendu compte que le manque de main-d’oeuvre qui touche des secteurs comme celui de la restauration ou de la vente au détail fait en sorte que les patrons sont contrés à garder des employés qui, dans le meilleur des mondes, ne feraient pas long feu dans le service à la clientèle. C’est comme ça dans bien des secteurs d’activités. D’un autre côté, le manque de main-d’oeuvre pousse également les employés à faire des quarts de travail plus longs et plus exigeants, ce qui peut évidemment entraîner un épuisement. On est loin d’être sortis de l’auberge.

Je ne me plaindrai jamais d’un service trop lent ou d’erreurs de débutant. On commence tous quelque part, et j’ai en horreur les intolérants de la jeunesse. Mais des employés qui pensent tout connaître et qui ont encore tout à apprendre ne feront jamais avancer quoi que ce soit. Et les airs de boeuf, ça, je ne m’y habituerai jamais. Surtout pas dans le service à la clientèle.

J’ai lu quelque part qu’il faut 47 muscles pour froncer les sourcils et seulement 16 pour sourire. Vous voyez, être bête est bien plus épuisant.