Sombres gains

CHRONIQUE / Recommander un travailleur au noir comme donner une recette de tarte aux bleuets. On est rendu là.

J’ai toujours pensé qu’il y avait certaines choses dont on ne pouvait se vanter. Comme faire pipi dans son pantalon, tricher à un examen universitaire ou encourager le travail au noir.

Cette semaine, je suis tombée sur trois femmes qui ne se cachaient pas pour conseiller un homme pour faire des travaux résidentiels. Même qu’elles utilisent Facebook pour dénicher des travailleurs à rabais. «  Quelqu’un connaît une personne pour peinturer une maison?»  C’est comme ça que la dame a trouvé son peintre. Il y a des gens qui ont suggéré des entreprises, mais elle a sans surprise embauché un homme qui chargeait deux fois moins, en argent seulement. 

«  C’était un papa sur le chômage  », s’est rapidement défendue mon amie, comme si son geste était finalement de la charité. 

Quelques semaines plus tard, elle a trouvé un autre travailleur pour refaire un aménagement extérieur. Elle avait demandé une soumission à une entreprise. Le coût : 1700 $. L’homme qu’elle avait déniché via les réseaux sociaux lui a demandé 500 $, en argent, sans facture. Une folle dans une poche! 

C’est ledit travailleur qu’elle conseillait à une autre femme présente dans la discussion qui se tenait dans un milieu de travail. Je les connais bien, donc je me suis permis de questionner un peu leurs pratiques. 

Elles semblaient carrément surprises que je remette en doute leur façon de faire, comme si elles ne faisaient rien de mal. En effet, ce n’est pas elles qui travaillent au noir, mais bien la tierce personne. Mais l’embaucher, c’est un peu l’encourager, non?

Une troisième femme s’ajoute à la discussion. Une mère de famille qui était présente et dont le mari est un travailleur de la construction. «  Mon conjoint aussi fait du noir. C’est essentiel pour des familles de classes moyennes  », insiste celle qui détient une maison d’une valeur de 300 000 $. 

Si les travailleurs de la construction ont besoin du marché noir pour bien vivre, il y a un problème. Tout le monde veut faire de l’argent. Peut-on le dire ouvertement plutôt que de faire semblant d’en avoir besoin pour manger?

«  J’aimerais mieux que le gouvernement s’attaque aux paradis fiscaux qu’au marché noir  », me lance-t-elle, estimant que les gains seraient plus intéressants pour le Québec. 

Vérification faite, les pertes liées au marché noir de la construction sont deux fois plus élevées que celles découlant de l’évasion fiscale. Selon les derniers chiffres du ministère des Finances, on évalue les pertes à 1,5 milliard. Évidemment, ce sont de chiffres à prendre à la légère. C’est quand même une industrie cachée. 

Son mari est loin d’être le seul travailleur de la construction à faire du noir. Ce ne sont pas juste des gens «  pas de cartes  » qui en font. Ne l’oublions pas. 

Québec et les différentes organisations, dont la CCQ, investissent des millions de dollars par année pour combattre le marché noir. Ce sont essentiellement sur les chantiers de construction commerciaux et institutionnels que la surveillance se fait. Plus difficile d’aller dans les maisons privées. 

Même si je n’approuve aucunement leur décision, je comprends tout à fait ces trois consommatrices. Le marché noir semble plutôt un symptôme d’une industrie devenue inaccessible pour plusieurs. Un électricien, un peintre, un poseur de plancher, c’est cher. Même si le résidentiel n’est pas soumis au décret qui fixe les salaires, ce n’est pas tout le monde qui peut se payer ces travailleurs professionnels.

L’employeur doit payer des vacances, des assurances, des locaux. C’est sûr que ça revient plus cher de faire affaire avec une entreprise plutôt qu’un particulier qui cache ses revenus. L’employé coûte plus de 50 $ de l’heure pour le commerce. À 20 $ de l’heure au noir, c’est alléchant. En plus de bénéficier de l’assurance-emploi, le travailleur ne paye pas plus d’impôts, de taxes ou d’autres cotisations.

«  On fait du chômage quelques semaines par année. On doit donc travailler au noir pour augmenter nos revenus. On n’a pas le choix  », avait justifié un travailleur, qui avait accepté de me parler du marché parallèle dans le milieu résidentiel, pour le bien d’un reportage.

Il venait de bien décrire le Québec. Le bien collectif est loin de nos priorités. C’est nos poches en premier. Heureusement, il y a des travailleurs honnêtes qui payent des taxes et des cotisations. Sinon, le «  papa sur le chômage  » ne pourrait pas avoir de prestations d’assurance-emploi pendant les temps morts.

Et ces personnes qui se jouent du système n’ont aucun remord à envoyer leurs enfants à l’école ou à l’hôpital, des services payés par du travail déclaré et légal...