Vendredi marquait les 30 ans de la tuerie de l’École polytechnique de Montréal, qui a fait 14 victimes le 6 décembre 1989.

Se défendre d’être femme

CHRONIQUE / Il y avait 30 ans vendredi, le Québec était sous le choc au lendemain de la tuerie antiféministe de Polytechnique. Il y a 30 ans, Marc Lépine déchargeait ses armes, mais surtout sa rage, en abattant 14 étudiantes. Son motif? Le seul et unique fait que ses victimes étaient des femmes.

Il y a 30 ans, j’avais à peine trois ans. Je n’ai absolument aucun souvenir de ce tristement célèbre 6 décembre 1989. J’en ai entendu parler bien des années plus tard, par-ci par-là. Je ne m’étais pas vraiment attardée au sujet jusqu’à ce que je visionne le film de Denis Villeneuve. Je dois dire que regarder ce long métrage et, par le fait même, apprendre en détail ce qui s’est passé ce jour-là, m’a secouée, choquée, bouleversée.

Bien naïvement, je ne croyais pas qu’à l’ère moderne, certains pouvaient à ce point détester les femmes. Haïr les femmes simplement parce qu’elles sont femmes. Ça se peut vraiment, me suis-je demandé, du haut de mes 23 ans?

Je n’avais encore jamais été rabaissée, insultée ou apeurée parce que j’étais une femme. Je n’avais jamais eu à me défendre d’être une fille, tout simplement parce que je croyais dur comme fer qu’un homme et une femme naissaient égaux, qu’ils pouvaient étudier dans les mêmes programmes, faire les mêmes métiers, aspirer aux mêmes buts. Je vivais dans mon monde de licornes et de farfadets.

Il faut dire que j’ai été élevée par une féministe. Je le suis sans doute devenue sans m’en rendre compte. Ça s’est fait tout naturellement, sans que je ne me batte, sans que je n’aie même eu à y penser. Parce que j’ai longtemps cru que tout le monde pensait comme moi. Que les femmes étaient aussi bonnes que les hommes. Qu’elles étaient aussi fortes, aussi intelligentes, aussi compétentes que leur pendant masculin.

Mais j’ai compris, au fil des années, que ce n’est pas tout le monde qui pensait ainsi.

On essaie, tant bien que mal, de remédier aux injustices qu’ont vécues ces dames au cours des derniers siècles. On leur a donné le droit de travailler, de choisir ce qu’elle voulait faire de leur corps, de voter, de penser par elle même. On essaie aujourd’hui qu’un conseil d’administration d’un organisme quelconque atteigne la parité. On prend soin de donner le même salaire à une femme qu’à un homme.

Mais, encore en 2019, on entend de petites remarques simplement parce qu’on est une femme.

«Penses-tu être capable de couvrir le Palais de justice, ça ne doit pas être facile pour une fille?», m’a demandé quelqu’un, il y a quelques semaines, lorsque je l’informais que j’étais dorénavant affectée à la couverture judiciaire du journal.

Je ne crois pas que cette personne me disait ça pour me blesser, mais s’inquiétait réellement que je craque à la minute où on m’insulterait dans les corridors des tribunaux. Que je ne me sentirais pas capable d’écrire sur un agresseur sexuel ou un meurtrier.

J’ai ri jaune en guise de réponse, parce que je ne savais pas quoi lui répondre. Voyons donc, me suis-je dit, après coup.

Mais cette question m’a fait remarquer que les derniers journalistes judiciaires du journal avaient tous été des hommes. J’en ai donc beaucoup sur les épaules pour prouver qu’une fille peut aussi bien faire la job. Suis-je vraiment en train de me mettre de la pression et vouloir faire mes preuves simplement parce que je suis de sexe féminin? Je me décourage moi-même.