Moi, j’ai grandi dans un rang. Le rang 1 à Roberval. Je suis certaine qu’on menait une vie plus civilisée que bien des gens vivant au centre-ville.

«Retourne dans ta ville»

CHRONIQUE / «Retourne dans ton rang!» C’est le maire d’un petit village jeannois qui a dit ça à une citoyenne, la semaine dernière, à l’issue d’une petite chicane. «Elle m’a mis à bout», m’avait dit le maire pour expliquer ces paroles qu’on pourrait qualifier de déplacées pour un élu.

On s’entend, dans ce village, il y a juste des rangs et naturellement une seule rue principale. Drôle d’insulte, non?

Je n’ai pas réussi à parler à un historien, mais l’expression ferait référence à l’époque de la colonisation, où les agriculteurs se méfiaient des producteurs des rangs voisins. Les vols de vaches étaient fréquents, à ce qu’on dit.

Moi, j’ai grandi dans un rang. Le rang 1 à Roberval. Je suis certaine qu’on menait une vie plus civilisée que bien des gens vivant au centre-ville. Le cul-terreux n’est pas toujours dans les rangs...

Mais je ne pensais pas en rencontrer une dans un hôpital du Lac-Saint-Jean cette semaine. Je me suis fait parler tellement bête par une secrétaire, que j’avais envie de ne pas payer mes impôts. J’exagère, mais enceinte, je suis, disons, moins tolérante envers l’attitude de fonctionnaire.

Rustre, la dame ne voulait pas me donner de rendez-vous parce que mon adresse principale est à Chicoutimi.

J’avais beau lui dire que je vivais présentement en sol jeannois, elle me parlait comme si j’étais une moins que rien. Je couche la moitié du temps à Chicoutimi. Est-ce que ça fait de moi une mauvaise personne?

Je travaille au Lac, mon médecin est au Lac, je vis au Lac, mais ce n’était pas assez. Comment être plus jeannoise?

Je ne m’étais jamais aussi sentie indésirable dans mon propre territoire.

Ma collègue de Chicoutimi, pourtant, a fait toutes ses échographies en sol jeannois, il y a de ça deux ans à peine. Peut-être que c’est une nouvelle mesure mise en place parce que les gens de Saguenay profitaient trop des services du Lac. Comme les gens de Chicoutimi qui vont à l’urgence à La Baie parce que c’est moins long. Où est le problème ? Je pensais qu’on était une seule et belle région, unie sous un CIUSSS.

Elle m’a finalement acceptée, la secrétaire, avec un ton arrogant, voire de dégoût. J’avais presque envie d’annuler et de me rendre ailleurs. Pas envie de gâcher ce beau moment.

Peut-être qu’un jour, ça sera permis d’avoir deux adresses permanentes. Je ne suis pas la première et la dernière qui va vivre à deux endroits différents pendant une même période de temps. À quand la modernité dans notre bureaucratie ?

D’ici là, je dois me faire à l’idée de me faire dire «retourne dans ta ville».