Récolter sans semer

J’ai grandi dans un rang, sur une ferme maraîchère. Je ramassais des fraises pour mon dessert. Sur la table, il y avait toujours de la salade, des légumes, des fruits. L’abondance de fraîcheur ! Même en hiver, on avait des produits de la ferme. Mon père récoltait les carottes sous la neige. Ben oui, ça se peut, et en plus, elles sont plus sucrées.

Mon terrain de jeu, c’était la terre, la forêt. Pas un seul voisin sur des kilomètres. On avait des pistes de ski de fond, des coulés pour s’amuser. On faisait des tours de tracteurs. On pouvait patiner sur les lacs artificiels qui servent à l’irrigation.

Je pourrais continuer ma description bucolique de la vie sur la ferme. L’agriculture, surtout horticole, a ce petit quelque chose de romantique. Surtout quand on n’a pas besoin de ça pour vivre.

Quand c’est un travail, c’est bien différent.

On prêche de plus en plus pour les petites fermes, surtout biologiques. Certains croient que c’est l’avenir, cette alimentation de proximité. Plein de petites fermes partout. Les retraités, on le voit, font des retours à la terre, en se lançant dans de petites cultures. Comme André Desmarais, un des dirigeants de Power Corporation, qui a sauté à pieds joints dans l’aventure agricole.

Il s’est lancé comme défi de rendre accessibles les fermes et de les rendre rentables. Un salaire de 100 000 $ par agriculteur. Il a admis, en entrevue avec Radio-Canada en 2017, que c’était difficile. Des règles devaient changer, le ministère de l’Agriculture devait s’adapter.

En effet, rares sont les petits maraîchers de la région qui gagnent le même salaire qu’un ouvrier de Rio Tinto. Pourtant, les jours de travail sont plus longs.

Est-ce que l’agriculture doit devenir une passion, plutôt qu’une profession ? On ne peut pas faire reposer notre alimentation sur quelques passionnés. Je ne veux surtout pas dépendre davantage des Américains et de leur garde-manger. Ça prend des fermes industrielles, mais aussi des plus petites. Prétendre qu’au Québec, on peut devenir une société de fermes uniquement à dimension humaine, ça serait irréaliste.

D’abord, parce que les petites fermes qui réussissent à faire de bons chiffres d’affaires vendent à prix plus fort. Ils se lancent dans les produits de niche, en demande par les restaurants haut de gamme.

Mais dans un contexte où les consommateurs cherchent les plus bas prix, c’est impossible de vendre sa salade à 5 $. Il faut donc arriver à une production suffisante pour faire des profits. Mais plus de production veut aussi dire plus de main-d’oeuvre.

Tous les commerces et les industries peinent à dénicher de la main-d’oeuvre. Pensez-vous que les ramasseurs de fraises, les sarcleurs et les cueilleurs de blé d’Inde courent les rues ? Les fermes qui sont davantage mécanisées vivent déjà des problèmes de main-d’oeuvre. Comment voulez-vous que les fermes traditionnelles recrutent du personnel avec des emplois plus manuels, plus difficiles physiquement ?

Ça prend décidément de la détermination et une vocation pour vouloir nourrir le peuple québécois. Malheureusement, cette passion viscérale pour la terre et l’aménagement du territoire, je ne l’ai pas héritée de mon père.

Mais comme bien des gens de ma génération, je veux le beurre et l’argent du beurre.

Je voudrais profiter toute ma vie de la ferme, des terres, des produits, mais sans les soucis financiers. Un peu un comme un Desmarais.