Prophète de malheur?

CHORNIQUE / Il n’y a pas juste Allan Lichtman qui avait prédit la victoire de Trump. J’ai gagné mon pari en 2016.

J’étais la seule du groupe à avoir misé sur sa victoire. Probablement les 100 $ que j’ai le moins savourés de ma vie.

Je n’ai pas créé une formule mathématique comme l’historien américain. Et je n’ai eu aucune vision surnaturelle.

J’ai juste écouté des Américains.

L’année précédant les élections, j’ai fait plusieurs virées aux États-Unis pour visiter famille et amis. Chaque fois, j’en ai profité pour interroger des Américains moyens.

Ben, oui, je suis comme ça. J’aborde de purs inconnus pour parler politique. Je veux connaître leur taux de satisfaction envers leur gouvernement. 

Mes sondages maison sont loin d’être scientifiques. Mais dans le cas de Trump, je commençais à avoir un bon échantillonnage de l’Américain moyen. Du moins, celui qui vit en Floride.

Et ce qui m’avait étonné, c’était le quasi-consensus autour de Trump. Les gens préféraient de loin ce grossier personnage à Hillary Clinton. Ils prenaient par contre tous la peine de me dire qu’ils n’approuvaient pas les propos choquants de Trump. Comme pour se dédouaner de tout racisme ou sexisme.

Les Américains étaient prêts à mettre de côté leurs valeurs pour l’élire. Mais pourquoi ? Obamacare était le dénominateur commun. 

La haine envers cette réforme, qui oblige notamment la population à posséder une assurance, semble viscérale. Le projet de Barack Obama est loin du système universel comme chez nous. Mais la loi empêche maintenant les assureurs de refuser un client ou de faire grimper les primes selon les antécédents médicaux. 

Plus de 40 millions d’Américains n’avaient pas de couverture, essentiellement des travailleurs de classe moyenne. La Floride était d’ailleurs un des États qui comptait le taux le plus élevé de personnes non assurées. 

« Il y a des années où j’en payais une et d’autres non. Ça allait avec ma vie financière. Je pouvais arrêter un mois et reprendre l’autre. Mais avec Obamacare, je suis forcée de payer une somme importante chaque mois », m’avait expliqué une hygiéniste dentaire de 40 ans, quelque temps avant l’élection de Trump. 

Si on pouvait prévoir les imprévus, ça serait payant de fonctionner comme ça.

Un an après son entrée à la Maison-Blanche, en janvier, je n’ai pu m’empêcher de questionner à tout-va des quidams américains. « Pis ? C’est comment avec Trump ? », que je demandais, comme une fille qui veut en savoir plus sur la nouvelle conquête de son amie.

La totalité des gens interrogés adore sa façon de gérer. Mon échantillon était cependant plus petit. Je n’allais quand même pas passer mes vacances à faire des vox-pop. Mais je suis persuadée que si je prends dix personnes dans un centre commercial de Saguenay, ils n’auront pas la même opinion des chefs au Québec.

Les gens qui ont croisé ma route avaient aussi bon espoir que Trump change Obamacare. Comme cette coiffeuse et mère de famille de Lake Worth. Elle paie plus de 300 $ par mois pour son assurance privée. Chiffres vérifiés, d’ailleurs.

C’est énorme, mais elle est quand même bien desservie que je me dis. Elle peut aller à l’hôpital et recevoir des soins sans avoir une facture monstre. C’est rassurant. 

Mais non. Elle a dû débourser 3000 $ lors de son accouchement et elle doit payer tous les médicaments. Ce n’est pas couvert par son assureur privé.

« Avant, je ne payais pas d’assurances. Si j’avais besoin de voir un médecin, j’y allais, et ça me coûtait quelques centaines de dollars. On payait quand on en avait besoin. Mais maintenant, je paie une assurance privée à 300 $ par mois, et quand je vais à l’hôpital, je paie encore », m’a défilé cette coiffeuse, en rogne contre ce système. 

Elle songeait d’ailleurs à stopper ses assurances et à payer l’amende de 700 $ donnée aux gens qui ne respectent pas la loi sur la santé. 

Si elle a un grave accident ou un cancer, qui paiera ses soins ? « Les surplus dans les hôpitaux servent à payer ça. Ils vont soigner les gens, même ceux qui n’ont pas d’assurances », me dit-elle, candidement. Difficile à vérifier, et on ne lui souhaite surtout pas de le tester. 

Force est d’admettre que l’ère du chacun pour soi semble loin d’être terminée aux États-Unis. Mais pour prévoir la suite, ne comptez pas sur moi.