N'ayons pas peur des mots

CHRONIQUE / Je suis fascinée par la culture autochtone. Leur histoire me passionne, leur façon de voir la vie m’intéresse. Suis-je raciste parce que je suis curieuse d’en savoir plus sur eux, sur leur communauté, leur langue et leur culture? J’espère que non. Du moins, je ne me suis jamais perçue comme une fille raciste, loin de là. J’ai toujours eu en horreur ceux et celles qui mettent tout un chacun dans un même panier. Vous savez, les phrases du genre «les musulmans sont des terroristes», les «Noirs sont des voleurs» ou «les Autochtones sont des alcooliques» me lèvent le cœur. C’est simplement statistiquement impossible que ce soit le cas. Alors, arrêtons un peu.

Mais être fasciné et curieux devant une autre culture (on n’ose plus dire le terme race de nos jours, il paraît que le simple fait d’employer ce mot est raciste) fait-il de nous des êtres racistes? Poser des questions sur l’origine, sur les habitudes culturelles, sur la religion pratiquée, sur les autres formes de spiritualité, serait-ce un manque de respect? Si c’est le cas, je me confesse de cette curiosité. 

Il y a de ça quelques semaines, j’ai réalisé une entrevue avec l’Innue Natasha Kanapé Fontaine. Vous savez, cette poétesse qui campe magnifiquement une détenue autochtone dans la série Unité 9. Elle me racontait que la Réconciliation entre nos peuples passerait par une plus grande compréhension de nos perceptions. «Les Premiers peuples et les Québécois, on ne voit pas les choses de la même manière. Une fois que les différentes perceptions seront mieux comprises, nous pourrons commencer cette Réconciliation. Et pour ça, il faut discuter», m’a-t-elle dit. Et, pour comprendre, il faut commencer par poser des questions. Chose que bien d’entre nous, moi y compris, n’osons pas faire. 

L’automne dernier, j’ai fait un petit voyage en terre crie, dans le Nord-du-Québec. Une communauté (une réserve, si on n’a pas peur des mots) de quelque 2000 habitants, vivant aux abords de la baie de Rupert. J’ai adoré m’imprégner (bien peu) de cette culture que trop de gens préfèrent ignorer lorsqu’on descend plus au sud. Mais, encore une fois, ma curiosité et mon intérêt ont été loin d’être assouvis. Parce que je n’ai pas osé. Je n’ai pas osé poser les 10 000 questions qui me passaient par la tête. Je n’ai pas osé, parce que j’avais peur de passer pour une ignorante. Ou pire, une raciste. 

J’aimerais ça, moi, savoir ce que les Autochtones pensent de nous. J’aimerais ça avoir leur opinion sur le concept des réserves. J’aimerais en apprendre plus sur leur manière de voir la société. J’aimerais savoir ce qu’ils souhaitent, connaître les rêves qu’ils caressent. J’aimerais comprendre. 

Mais je n’ai pas osé. Par peur de leur manquer de respect. Et pourtant. L’ignorance est sans doute le plus grand mal de nos sociétés. Et en censurant nos propres questions, comment voulez-vous que ces idées préconçues soient brisées?

J’en ai d’ailleurs discuté avec Natasha Kanapé Fontaine. Elle m’a expliqué que bien des Autochtones, dont elle, en avaient marre de cette image négative véhiculée. Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir. C’est pourquoi lorsqu’une journaliste, comme moi, débarque dans une communauté éloignée, ses habitants restent sur leur garde, croyant que je vais, comme bien d’autres l’ont fait avant, sortir des histoires qui n’aideront en rien leur image déjà bien trop entachée. Je n’étais pourtant pas là pour ça. Mais je n’y suis pas restée assez longtemps pour adoucir leurs soupçons. Dommage, car avec toute ma naïveté, j’aurais aimé qu’ils me fassent confiance. Mais la confiance n’est pas quelque chose qui se gagne en 7 jours. Surtout après des décennies de souffrance. 

Je n’ai peut-être rien à voir personnellement avec ce que les Autochtones ont pu endurer. Mais collectivement, on a tous notre part de responsabilité. Et ce n’est malheureusement pas avec des excuses qu’on va amorcer cette Réconciliation tant attendue. C’est avec des questions, qui mèneront à une compréhension. Et si certains croient que questionner est une forme de racisme, je leur répondrai que c’est plutôt une forme de respect. Parce qu’à mes yeux, ce sont l’ignorance et l’indifférence qui sont synonymes de racisme. Arrêtons d’avoir peur des mots. Les mots peuvent faire mal, mais pas autant que le silence.