Mes amis imaginaires

CHRONIQUE / Un collègue me disait, cette semaine, que s’il devait envisager un changement de carrière, il songerait à suivre son cours pour devenir camionneur. J’ai été quelque peu surprise d’entendre ça, car s’il y a un travail que je ne voudrais pas faire, c’est bien celui-ci. Voyez-vous, je n’aime pas particulièrement conduire. J’irais jusqu’à dire que je vois les longs trajets comme une épreuve de la vie.

J’arrive d’ailleurs de Montréal, où je suis allée passer quelques jours. La route et moi, on n’est pas les meilleures amies du monde. Et je préfère encore conduire jusqu’à Chibougamau que jusqu’à Montréal. Les routes désertes me font beaucoup plus de l’œil que les autoroutes. À vrai dire, ce n’est pas tant la route que j’ai en horreur, mais, évidemment, ceux avec qui je la partage.

Je déteste les automobilistes qui empruntent l’autoroute 20. Ceux qui roulent dans la voie de gauche en faisant semblant de dépasser. Ceux qui ne voient rien autour d’eux, surtout pas celui qui essaie de le faire accélérer pour enfin rouler à une vitesse raisonnable.

Je déteste les camionneurs qui en dépassent d’autres et qui ne peuvent le faire qu’à 90 kilomètres à l’heure. Je déteste quand la radio commence à gricher d’une région à une autre. Je déteste traverser Québec.

Et que dire de mon dégoût d’arriver à la hauteur du Ikea de Boucherville et de devoir presque «arrêter d’avancer» jusqu’au tunnel. Je ne vis pas en région éloignée pour rien. Avancer de cinq kilomètres en 30 minutes, c’est beaucoup trop pour moi.

Le pire dans toute cette histoire, c’est que je traverse le parc de nombreuses fois par année. Ça m’apprendra à m’ennuyer de mon monde. Si je devais choisir une seule chose que j’apprécie lorsque je fais de la route, c’est l’ami conducteur. Le chum de route, que je l’appelle. Je pensais que j’étais la seule à ressentir ce sentiment avant que je n’en parle avec d’autres personnes.

Vous savez, lorsqu’on suit le même conducteur sur une longue distance. On ne le connaît pas, mais on dépasse en même temps que lui, on apprécie sa vitesse alors on tient son rythme de croisière. Parfois, on mène le convoi. On alterne, mais on ne se lâche pas.

Je me fais toujours des chums de route sur la 20. Et lorsqu’il (ou elle, c’est parfois une fille) décide de prendre une sortie quelconque avant d’arriver à destination, je vis un petit deuil. Comme si ça se faisait, sortir à Saint-Liboire après avoir roulé presque deux heures en duo! Sans même un petit salut. Rien.

On partage quelque chose de profond avec les chums de route. On leur fait confiance presque aveuglément. On forme une équipe et si on pèse un peu trop sur le champignon, on sera deux à affronter les conséquences. Le chum de route pourrait aussi bien être un tueur en série, mais on s’en fiche. C’est seulement la route qui nous lie. On ne le reverra sans doute plus jamais. On l’oubliera aussitôt qu’on aura atteint notre destination. On ne connaît ni son nom ni même le son de sa voix.

Je croyais bien être la seule à fabuler avec cette histoire de chums de route. Eh bien non, il semblerait, après en avoir discuté avec quelques amis, que plusieurs ont ce genre de relation éphémère. Un autre sujet dont personne ne parle.