Les deux visages des sources anonymes

CHRONIQUE / « Une personne qui préfère conserver l’anonymat. » « Taire son identité par peur de représailles. » Vous lisez ou entendez ce genre de tournures de phrases assez régulièrement en consommant vos nouvelles. L’utilisation des sources anonymes demeure encore répandue dans notre milieu. Plus que jamais, diront certains, avec la difficulté d’obtenir certains documents officiels. Parfois, il faut user de dénonciations pour faire réagir les gouvernements et les organisations de tous les niveaux.

« On va mettre de la marde dans le fan », répète souvent un de mes collègues plus âgés. Il s’amuse à brasser la cage pour obtenir plus d’informations.

Ce qui n’est pas une mauvaise stratégie. Mais parfois – même souvent –, le danger est d’accorder plus de poids à la position de la source anonyme qu’à l’autre partie, et ce, même si l’autre partie représente la majorité. 

Les sources anonymes, ne l’oublions pas, ont un agenda. Elles donnent de l’information pour une raison. Et c’est assez rare que sauver le monde et servir l’intérêt de la population figurent au sommet de leurs motivations. 

Faire mal à la compétition, donner une jambette à un adversaire politique, tuer un projet qui ne fait pas son affaire, briser l’image d’un ancien employeur. Il y a autant de raisons que de sources anonymes.

Et souvent, ça fonctionne. Pourquoi ? La personne ou l’organisation attaquée va rarement aussi loin que la source anonyme dans sa réaction. Plutôt que de se défendre avec la même énergie que la source anonyme, elle demeure plus discrète, plus silencieuse sur les réelles circonstances de la crise.

C’est choquant, en fait, quand on y pense. Moi aussi, j’ai usé de cette stratégie pour sortir de bonnes histoires. 

Avec le temps, on devient plus méfiant. Certains grands médias ont d’ailleurs banni les sources anonymes de leurs pratiques, à quelques exceptions près. Parce que le recours aux sources anonymes peut mener à des dérapages. 

Je pourrais écrire dans un texte que j’ai parlé à trois sources sur un même dossier, mais en fait, n’avoir parlé qu’à une source. Personne ne va vérifier. En fait, c’est difficilement vérifiable. Nos patrons, nos collègues; personne ne connaît nos sources, nos contacts. Pas mal certaine qu’il existe plus qu’un [François] Bugingo.

Il ne faut surtout pas ignorer les sources anonymes. On doit simplement les rendre crédibles. C’est ce qu’on fait d’ailleurs, la plupart du temps. 

Elles deviennent le déclenchement d’une série de vérifications. Elles mènent à des documents officiels qui, eux, sont vérifiables.

Mais si c’était si facile ! Jumelez à ça la pression de l’instantanéité. Les journalistes ont de moins en moins de temps pour vérifier. Certains préfèrent sortir une histoire incomplète plutôt que de se la faire voler par un compétiteur.

Est-ce qu’on est prêt à accepter quelques fausses nouvelles ou informations bâclées pour sortir plus de vérités ? Il est là, le dilemme.