Les A.A. 2.0

CHRONIQUE / Être saoul, ça paraît mal. Mais être sobre aussi.

On se montre toujours un peu étonné lorsqu’une personne refuse un verre. On se pose mille et une questions. Est-ce une alcoolique ? Est-ce qu’elle est enceinte ? Elle n’aime pas le goût de la bière ?

J’étais à un gala, récemment, et j’étais assise à côté d’une pure inconnue. Une connaissance m’avait informé que ma voisine ne consommait pas. Il voulait me prévenir pour éviter que je la questionne et crée un malaise autour de la table.

Pourtant, je ne devrais pas être si surprise. J’en ai des amis qui ne boivent plus. Bon, Trump a dit la même chose avec ses amis musulmans pour se défendre d’être raciste.

Mais je réagis probablement ainsi parce que la consommation d’alcool fait partie de notre culture. On la glorifie, surtout chez les femmes. 

Ça n’a pas toujours été comme ça, évidemment. L’alcool et les tavernes ont longtemps été une affaire d’hommes. Et ce sont les femmes qui étaient derrière bon nombre de campagnes de tempérance qui ont mené à la prohibition. Le visage de l’alcoolisme a longtemps été masculin.

Les femmes rejoignent de plus en plus les hommes sur le chemin de la consommation excessive. Les médias et la mode ont peut-être joué en notre défaveur. C’est ce que prétendent les études.

En y pensant bien, c’est vrai que je ne pouvais écouter Sex and the city sans mon verre de vin. Cette émission me donnait tellement le goût de boire et de fumer. Une cigarette dans la bouche de Carrie Bradshaw, c’était beau !

Aujourd’hui, l’envie d’un verre de vin rouge me prend lorsque j’écoute Scandal. Olivia Pope a toujours un ballon à la main qu’on suppose remplie d’un cran cru. Heureusement pour moi, je peux me contenter d’un verre.

Mais ce n’est pas la même chose pour tout le monde.

« Il y a une incompréhension entre les non-alcooliques et les alcooliques. Les deux types de personnes ne se comprennent pas. L’alcoolique se demande comment l’autre fait pour ne boire qu’un seul verre. Le non-alcoolique se demande pourquoi l’autre n’est pas capable de se contenter d’un seul verre », résume une de mes amies, Éliane Gagnon, alcoolique en rétablissement.

La comédienne vient de démarrer Soberlab qui se veut le « quartier général d’une génération devenue dépendante à presque tout ». La communauté s’adresse aux alcooliques, mais aussi aux gens aux prises avec toutes sortes de dépendances. 

Éliane cherchait un lieu, une communauté pour l’appuyer dans son cheminement. Il existe les A.A., mais il lui manquait autre chose. Pourquoi ne pas le créer ? Elle vient de mettre en place une plateforme numérique qui permet notamment la discussion en ligne et, dans le futur, elle veut offrir des ressources professionnelles 24 heures sur 24.

« Lorsque t’arrêtes de boire, si tu n’as pas les bons outils, tu peux compulser dans des comportements pouvant être néfastes. On cherche tous la sobriété émotive », m’explique Éliane. 

« Il existe déjà des ressources comme les A.A. qui font bien leur travail. Mais pour certains, ça les rejoint moins. Je veux que les gens soient fiers de leur rétablissement. »

Un objectif ambitieux

Son objectif ultime est ambitieux. Elle veut que la sobriété soit socialement acceptée au même titre que la consommation d’alcool. Mais on ne parle pas de campagnes de tempérance comme à l’époque. Pas question d’avoir un discours moralisateur, pour la fondatrice de Soberlab. Mais pourquoi ne pas créer des événements ou des campagnes qui glorifient la sobriété ?

« Il faut faire contrepoids à ce marketing de la consommation. Je veux un jour que ça soit aussi normal de rester sobre que de boire dans un 5 à 7. Mais pour y arriver, il faut en parler, il faut le voir », insiste Éliane, qui continue de travailler sur son concept.

Je lui ai promis de contribuer à sa vision. Plus jamais je ne vais demander à quelqu’un de me justifier sa sobriété. Personne ne me demande pourquoi je bois, moi ! Laura Lévesque