Le désastre de l’innocence

CHRONIQUE / La cyberintimidation et le leurre informatique sont les sujets de prédilection des auteurs de téléromans et de séries cet automne. Ils n’ont pas à se creuser les méninges très longtemps pour imaginer leurs histoires, ils n’ont qu’à s’inspirer de ce qui se passe dans la vraie vie.

Des ados filmés à leur insu dans le vestiaire. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux. Des jeunes filles filmées en plein ébat sexuel. Une autre vidéo publiée sur Internet. Des jeunes inconscients, d’autres dévastés.

Imaginez que vous avez 14, 15 ou 16 ans. Votre personnalité est en train de se forger. Votre confiance et votre estime ne tiennent parfois qu’à un fil. Et voilà qu’on vous aperçoit, nu, sur Internet. Un désastre assuré.

Lorsque j’étais adolescente, des amies s’étaient planifié une petite séance de photos olé olé. C’était en secondaire 3. Elles s’étaient prises en photo, les seins cachés par les mains ou torse nu, de dos. Bref, vous imaginez le genre. Rien de bien méchant. Mais ces jeunes filles avaient gaffé. Elle avait fait développer ces photos. Ça se comprend, elles avaient fait cette séance grâce à une caméra jetable. Impossible de voir le résultat, à moins de faire développer lesdites photos.

Pour une raison obscure, ces photos s’étaient mises à circuler entre les murs de l’école. À très petite échelle, évidemment, puisqu’il n’y avait que quelques rares copies en circulation. Les réseaux sociaux étaient encore loin d’exister. Mais ces quelques photos, sur lesquelles on ne voyait pas grand-chose, je vous le répète, avaient fait un mal fou aux adolescentes. Elles avaient été traitées de noms toute l’année, elles avaient perdu bien des amies et cette mauvaise réputation les avait suivies jusqu’à la fin de leur secondaire, ou presque. Mon souvenir est un peu flou, mais il me semble qu’une des filles avait manqué quelques jours d’école, après les événements.

La grosse tempête n’a pas duré, comme tous les mini scandales qui éclatent, et les autres élèves se sont désintéressés de ces photos, mais ils n’ont jamais vraiment oublié. Les jeunes filles, elles, ont dû rebâtir leur réputation, leur confiance et, surtout, leur estime d’elle-même. À 15 ans, une estime fragile perdue, c’est la fin du monde. Vraiment la fin du monde.

Mon histoire ne finit pas mal. Ces filles sont devenues des femmes accomplies, elles sont mamans et elles sont sans doute heureuses. Elles ont probablement regretté leur geste, mais bon, elles ont fini, elles aussi, par oublier. Ou peut-être pas.

L’intimitaion ne se limitait qu’à l’école, elle ne se poursuivait pas à la maison, via les médias sociaux. Imaginez ce que les jeunes d’aujourd’hui ressentent lorsqu’on ne les lâche pas une seule seconde.

«Elles ont juste à ne pas se photographier toutes nues», répondront les moins compréhensifs. Ce n’est pourtant pas si simple. J’ai été une ado et je me souviens de ce profond désir de plaire, d’être aimée. Je me souviens aussi de cette candeur et cette belle naïveté qui poussent les adolescents à poser des gestes qu’ils regretteront. J’aurais bien pu me faire prendre au piège, moi aussi, si j’avais eu accès à autant de technologie, à 15 ou 16 ans. Je me serais peut-être ramassée en petite tenue sur Internet. Parce que lorsqu’on est adolescent, on est un peu con. Et notre jugement n’est pas tout à fait développé. Il ne faut pas leur en vouloir.

J’imagine qu’on n’est pas au bout de nos peines. Et je ne sais même pas s’il y a une solution à ce désastre.

Mais je dirais simplement une chose à ceux ou celles qui auraient envie de filmer et de sacrer sur Internet une vidéo d’une ou d’un ado nu. Une accusation de production et de distribution de pornographie juvénile, c’est pas mal plus honteux qu’être en vedette tout nu sur le Web. Patricia Rainville