Le bruit de la honte

CHRONIQUE / Je suis la propriétaire d'une Mazda 3 2008. Elle est payée depuis quelques années déjà et je savoure la vie sans avoir à débourser un montant mensuel pour mon véhicule. Je paie l'essence et les réparations lorsqu'elles sont nécessaires, mais je vais vous dire un secret, je suis quelque peu négligente concernant l'entretien de ma voiture. Assez négligente pour trouver qu'elle fait parfois pitié. Je la délaisse.
J'imagine que je suis comme bien des filles sur ce point. Je DÉ-TES-TE aller au garage. Je préfère aller chez le dentiste, c'est bien pour dire. 
Donc, lorsque j'entends un bruit bizarre provenant de ma voiture, je préfère l'ignorer. « C'est quoi ce bruit ? », me demandent souvent les passagers qui montent à bord de mon auto. « Un bruit ? Quel bruit ? », que je réponds à tout coup, évitant le sujet. Je me dis que si j'ignore la chose, elle n'existe pas. C'est philosophique. 
Mais il y a quelques semaines, un bruit peu commun a fait son apparition. Il se trouve qu'une tôle de métal s'était détachée et pendait sous ma voiture. Au fil des jours, la tôle a commencé à frotter sur l'asphalte, provoquant un raffut quelque peu humiliant. 
J'ai bien tenté de l'ignorer comme je le fais si bien depuis des années, espérant qu'un jour, peut-être, ce bruit disparaîtrait comme par enchantement. Mais, jour après jour, la tôle frottait de plus en plus. Je n'osais presque plus me présenter dans les services à l'auto tellement j'avais honte. Ma voiture a pourtant une apparence plutôt correcte, mais j'avais l'air de me balader dans un vieux bazou 1985. 
Mon charmant chum, préférant se sauver dans le Grand Nord québécois plutôt que d'arracher cette cochonnerie qui pendouillait, m'avait laissée toute seule avec mes problèmes « mécaniques ». J'étais épuisée d'attendre et je n'avais pas la moindre envie de me présenter dans un garage pour ça (je sais très bien que je serais ressortie de là avec une liste de réparations à effectuer et que je ne connais tellement rien là dedans que j'aurais accepté sans m'obstiner). J'ai donc fait une femme de moi. Je me suis couchée sous ma voiture et j'ai forcé quelques instants pour arracher cette satanée tôle qui pourrissait ma vie depuis des semaines. Toute seule comme une grande. 
J'étais tellement fière de moi que j'ai poussé un peu plus loin mon audace. Je suis allée m'acheter des essuie-glaces neufs, que j'ai changés moi-même. 
Bon, je ne vous dirai pas combien de temps tout cela m'a pris, mais j'y suis arrivée. Et ça valait le coup, je peux vous le dire, puisque je ne voyais plus grand-chose lorsqu'il pleuvait... 
Cette journée-là, j'ai roulé les vitres baissées, sans avoir besoin de mettre la musique à tue-tête pour enterrer le bruit de la tôle frottante. Le sourire fendu jusqu'aux oreilles et le coeur rempli de fierté, j'avais l'impression de me promener derrière le volant d'une voiture neuve. Rien de moins. 
Je sais, il ne m'en faut pas beaucoup pour être heureuse. J'étais tellement contente que j'étais prête à faire mon propre changement d'huile. Mais je me suis calmé les ardeurs et j'ai pris rendez-vous chez le garagiste. J'imagine qu'on ne peut pas être bonne dans tout !