«C'était l'été entre la maternelle et la première année. Je suppliais ma mère de m'acheter un bikini, chose qu'elle refusait catégoriquement.»

Le bikini de Patricia

CHRONIQUE / Je suis allée passer un peu de temps avec mes deux neveux et ma nièce, le week-end dernier, à Québec. Je jouais à la famille avec ma charmante filleule de 7 ans dans sa chambre, lorsqu'elle m'a demandé si j'avais des « gilets bedaine ». Bon, pour ceux qui se demandent c'est quoi, jouer à la famille, ce n'est pas bien compliqué. Ma filleule était la maman, moi la grande soeur et nous avions à nous occuper du bébé, en l'occurrence une poupée. Voilà, fermons la parenthèse.
Donc, le plus sérieusement du monde, Sarah-Maude me demande si je porte des « gilets bedaine ». Je lui réponds que non, pas vraiment, et elle renchérit en m'avouant qu'elle aimerait vraiment en avoir un, mais que sa mère refuse. Vous aurez deviné que sa mère, c'est ma soeur.
« Je voudrais aussi avoir des tops », qu'elle me dit, en sortant de son rôle de maman qu'elle campait pour le jeu. Après discussion, je comprends qu'il s'agit d'un petit haut de style brassière de sport.
Comme toute bonne marraine, je lui réponds qu'elle n'a que 7 ans et qu'elle aura en masse le temps de porter des « gilets bedaine » et des tops de sport lorsqu'elle sera plus grande. Elle recommence alors à jouer, visiblement déçue par ma réponse.
J'ai repensé par la suite au désir de Sarah-Maude. Je me suis souvenue comment j'étais, moi, à cet âge. Et ça m'a rappelé une anecdote.
J'avais 6 ans. C'était l'été entre la maternelle et la première année. Je suppliais ma mère de m'acheter un bikini, chose qu'elle refusait catégoriquement. Probablement qu'elle me trouvait bien trop jeune pour me balader la bedaine à l'air. Et, aujourd'hui, je la comprends. Mais du haut de mes 6 ans, je voyais ma grande soeur et ses amies en bikini et je les enviais. Ma mère m'avait pourtant acheté un magnifique maillot de bain une pièce coloré, mais il ne faisait pas mon bonheur.
Insatisfaite, je m'étais enfermée dans ma chambre, en quête d'une solution. La solution m'était apparue dans une paire de ciseaux. J'avais eu l'idée du siècle. J'allais me fabriquer un bikini.
Je me revois, assise par terre dans ma chambre, mon maillot une pièce dans une main et la paire de ciseaux dans l'autre, à découper en deux mon costume de bain. Inutile de vous dire que le résultat n'avait rien de ce que j'avais imaginé quelques minutes plus tôt. C'était évidemment désastreux. Je ne pouvais pas porter cette horreur et, comble de malheur, il faisait 30 degrés à l'ombre ce jour-là et ma soeur se faisait bronzer sur le patio, se demandant bien ce que je pouvais fabriquer.
Je ne pouvais pas la rejoindre avec mon nouveau bikini, alors, j'avais enfilé mon kit de gymnastique noir lorsqu'elle m'avait demandé de sortir dehors au lieu de rester enfermé entre quatre murs.
Ma mère, en revenant de travailler ce jour-là, c'était bien aperçu que quelque chose clochait, en me voyant dans cet accoutrement.
Heureusement, j'avais pris soin de cacher mon maillot saccagé dans une vieille sacoche, en dessous de mon lit.
Mais ma mère et ma soeur n'étaient sans doute pas aussi dupes que je le croyais. Mes souvenirs font défaut un peu ici, puisque je ne me souviens plus combien de jours mon bikini est resté caché dans cette vieille sacoche avant que ma mère ne le découvre. Quoi qu'il en soit, elle a fini par le découvrir, mais elle ne m'a rien dit. Et, le lendemain, lorsque je suis rentrée à la maison, un magnifique petit bikini m'attendait sur la table de la cuisine. Ma mère avait réalisé mon rêve.
Je vais me souvenir toute ma vie de mon premier bikini. Multicolore, il avait même des petits froufrous vert lime sur le côté des petites culottes. Une véritable merveille.
Ma mère ne m'a jamais vraiment reparlé de mon désastre. Elle ne m'a pas chicanée non plus. Je crois même qu'elle était un peu fière de voir que sa petite fille avait un côté créatif, même s'il n'était pas encore vraiment développé. Bien qu'elle ne m'ait pas punie, elle a signé une chronique dans Le Quotidien de l'époque (ma mère aussi, écrivait dans le journal), intitulée Le bikini de Patricia. J'ai encore ce billet, que ma mère a conservé dans ma boîte à souvenirs. Ça devait être en 1993, environ.
Alors, en 2017, lorsque ma filleule m'avoue qu'elle aimerait avoir un gilet bedaine, je suis bien mal placée pour lui faire la leçon. Mais ça, elle n'est pas obligée de le savoir. Du moins, pas encore. Et je ne lui ai pas conseillé de découper l'un de ses chandails pour passer un message à sa mère. Parce qu'elle est bien trop jeune pour connaître mes trucs.