Patricia Rainville
Le Quotidien
Patricia Rainville

La peur des mots

CHRONIQUE / Ne trouvez-vous pas qu’on a l’indignation un peu facile ?

Je signais un texte, plus tôt cette semaine, sur la comparution d’un individu accusé d’avoir eu en sa possession une poupée-enfant érotique.

L’accusé en question est d’origine chinoise. J’ai hésité à le préciser, puisque je savais bien que certains lecteurs crieraient au scandale, estimant que cette information était péjorative, voire à la limite raciste.

Si je l’ai indiqué, c’est que la comparution s’est déroulée en mandarin, au Palais de justice de Chicoutimi. Vous comprendrez que ce genre de détail n’est pas superflu.

J’ai tout de même reçu des messages concernant ce détail. Je me suis demandé depuis quand l’origine d’une personne est devenue péjorative.

Qui y a-t-il de scandaleux à préciser la nationalité d’un accusé, surtout s’il s’agit d’un élément d’information pertinent, étant donné que l’homme devait être soutenu par les services d’une interprète judiciaire ?

Nous n’avons tout de même pas titré qu’un Chinois était accusé de possession de pornographie juvénile. Là, il y aurait (peut-être) eu matière à s’indigner.

Mais de préciser simplement l’origine d’un accusé, dans le texte, on va se détendre l’indignation.

De toute façon, je me doutais bien que certains lecteurs seraient frileux de lire cette précision. On a tellement peur des mots, de nos jours.

On n’a plus le droit d’employer des mots aussi simples que « sourd », « aveugle », « handicapé », et j’en passe. Il faut dire malentendant, non-voyant et personnes à mobilité réduite. On ne doit pas dire « maladie mentale », mais plutôt « troubles de santé mentale ».

Pourtant, ces mots sont dans le dictionnaire et il n’y a pas la précision disant qu’ils sont péjoratifs.

Je me souviens qu’au début de ma carrière, toute jeune et naïve, on m’avait apostrophée parce que j’avais écrit que l’épilepsie était une maladie. J’aurais dû employer le terme « déficience physique ».

N’est-ce pas jouer avec les mots ?

Je peux comprendre que l’utilisation de certains termes soit proscrite.

Même si j’ai quelques réserves dans le fait de rebaptiser une oeuvre, je peux même comprendre qu’on change un titre en raison d’un mot considéré comme étant raciste depuis des décennies.

Mais il ne faudrait quand même pas virer fou. Le dictionnaire serait bien mince si on devait censurer tous les « mots méchants ».