La lobotomie des retrouvailles

CHRONIQUE / Ce soir a lieu un grand événement.

Plus de 600 finissants d’Arts et technologie des médias (ATM) se retrouveront à Jonquière, histoire de célébrer les 50 ans du programme. Le seul programme de journalisme dispensé au niveau collégial. Des finissants des 50 dernières années et venant des quatre coins du Québec, ça se fête. J’ai moi-même décroché mon diplôme en 2008. Mais je brillerai par mon absence en cette soirée de retrouvailles. 

J’ai déjà un autre engagement et, à vrai dire, je ne suis pas friande des retrouvailles. S’il y a un sentiment que je ressens rarement, voire jamais, c’est bien celui de la nostalgie. Je passe vite à autre chose lorsqu’une étape de la vie est terminée. Je ne suis pas ennuyeuse, et mes amies aiment me taquiner en me qualifiant de «sauvage». 

C’est vrai que je suis un peu farouche. Pire encore, je suis lobotomisée lorsque je vois toutes ces personnes excitées à l’idée de se retrouver des années plus tard. Je ne comprends juste pas. Avec tous les moyens de communication mis à notre disposition, il me semble que les retrouvailles ne sont plus ce qu’elles étaient. On sait tout sur tout le monde en surfant sur Facebook. On sait qu’une telle a aujourd’hui cinq enfants. On sait qu’un tel a fait le tour du monde huit fois. On a même la chance d’en voir quelques-uns à la télé ou dans les journaux. 

Personnellement, ce genre d’événement représente plus une corvée qu’un plaisir. Et, avec le temps, je me suis promis de plus m’écouter. Je sais très bien qu’on va me trouver plate, mais si j’avais accepté d’y aller, ç’aurait été plus pour faire plaisir aux autres qu’à moi-même. Et surtout, pour éviter, justement, qu’on me trouve plate. Parce qu’elle est là, la pure vérité : je suis mal à l’aise dans ce type d’activité. Il va bien falloir que je l’accepte un jour ou l’autre.

Il faut dire que le cégep n’a pas été une étape charnière de ma vie. Plusieurs étudiants d’ATM proviennent de l’extérieur de la région, ce qui fait en sorte qu’ils vivent le cégep comme une immersion. Ils tissent rapidement des liens forts avec les autres étudiants. Ils participent aux initiations, aux fameux partys, ils vivent en colocation avec d’autres étudiants; bref, leur passage à Jonquière représente quelque chose de fort. Il laisse des traces, forge leur personnalité. 

Nous, les natifs, comme les autres nous appelaient, on continuait notre petite vie, on travaillait, on voyait nos amis des autres programmes ou des autres cégeps de la région. On ne vivait pas ATM de l’intérieur. On vivait chez nos parents. On était même un peu rejetés, avouons-le. 

Pourtant, il y a des personnes qui ont marqué mon passage en ATM. Mais je les compte sur les doigts d’une main. Je vous l’ai dit, je suis zéro nostalgique et je m’attache difficilement. Ce n’est pas parce qu’il n’y avait personne d’intéressant. Au contraire! C’est probablement moi, le problème. La lobotomie, je vous l’ai dit.

Si j’exclus ceux et celles avec qui j’ai étudié et que je continue aujourd’hui de côtoyer – parce que oui, j’ai encore des amis! –, il n’y a qu’une seule personne que je n’aurais pas voulu manquer. Et je savais que cette personne serait la grande vedette des retrouvailles, alors, possessive que je suis, je l’ai retrouvée en comité restreint pour en profiter comme elle le mérite. Une fille absolument extraordinaire qui n’a pas simplement marqué mes années de cégep, mais qui a marqué celle que je suis. 

On peut me reprocher de ne pas être nostalgique, mais on ne peut pas me reprocher de ne pas être fidèle en amitié. Et même si je ne suis pas celle qui a besoin de grandes retrouvailles pour le souligner, revoir ces quelques personnes qui ont marqué des époques de ma vie, après quelques années, me fera toujours un immense plaisir. Pour ça, je n’ai pas encore subi de lobotomie.  

Sur ce, je souhaite, sincèrement, de belles retrouvailles aux 600 finissants des dernières générations de ce programme qui m’aura quand même permis de faire ce que j’aime aujourd’hui! Amusez-vous! Je sais que vous êtes capable de le faire comme il se doit. Je n’y serai peut-être pas, mais j’aurai une pensée pour vous. Je ne suis quand même pas si sans coeur.