Voici la vision que j’avais au volant de mon véhicule, durant une heure, pendant que j’étais prise au piège.

Fin du monde blanche

CHRONIQUE / Je vous racontais, la semaine dernière, me sentir en sécurité dans un rang. Je crois bien avoir provoqué la colère des Dieux, et Éole a voulu me montrer de quel bois il se chauffait. J’ai bien failli y rester, lundi soir, dans le chemin Grande-Anse, entre Chicoutimi et La Baie, lors de la tempête qui a paralysé le réseau routier du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Pour une raison que je n’arrive toujours pas à expliquer, la route menant à chez moi n’avait pas été fermée à la circulation, contrairement à la plupart des rangs de la région. Après ma journée de travail, je me suis donc aventurée dans cet enfer blanc, croyant bien arriver à bon port. Et pourtant.

Je vous jure que je n’avais jamais vu des conditions routières aussi difficiles. Ce n’était pas une ou deux rafales intermittentes, mais bien une rafale monstre en permanence. J’ai essayé tant bien que mal de garder le cap, mais la force des vents m’a fait dévier de ma trajectoire et, à 10 kilomètres à l’heure, j’ai fini grimpée dans une lame de neige, en sens inverse de la circulation, bien coincée dans un banc de neige dur comme le roc. Même ma traction intégrale refusait de me venir en aide.

Prise au piège au milieu de nulle part, je ne pouvais ni marcher ni me réfugier, puisque je ne voyais ni ciel ni terre et que je savais que les maisons les plus proches étaient trop loin pour que je m’y rende à pied. Seule au monde dans cette fin du monde blanche, j’ai contacté un service de remorquage, après que la police m’ait dit que ce serait plus rapide si j’appelais la remorque moi-même.

En attendant les secours, plusieurs scénarios me sont évidemment passés par la tête, puisqu’être piégée dans la tempête est propice à la dramatisation.

Premièrement, j’ai pensé à ces personnes qui ne sont pas secourues à temps et qui meurent de froid ou intoxiquées au monoxyde de carbone. J’ai bien évidemment vérifié l’arrière de ma voiture, mais avec les rafales de la mort, je craignais que ma voiture soit de plus en plus ensevelie sans que je ne puisse rien y faire.

J’ai aussi pensé à mon chum, qui me répète sans cesse de ne pas emprunter cette route. Il me répète que les lames et les rafales de neige, c’est vraiment dangereux. Je sous-estimais le danger jusqu’à lundi, croyant que si on ne roule pas vite, rien ne peut nous arriver. J’avais visiblement tort.

Dans mon délire, j’ai aussi pensé à Émilie Bordeleau, qui a accouché de sa Blanche en pleine tempête, dehors.

Et je me suis aussi dit que j’avais mon sujet de chronique pour cette semaine.

Après 50 minutes d’attente, je n’en pouvais plus. Ça peut paraître court comme laps de temps, mais lorsqu’on attend seule, dans un tourbillon de neige, et que la panique embarque, je peux vous confirmer que c’est une éternité.

«Madame, le remorqueur ne vous trouve pas», me dit la dame de la répartition, au téléphone. C’est à ce moment que j’ai vu des phares approchés. Un jeune homme, en tracteur de ferme, m’avait vu au loin. Je lui aurais sauté au cou tellement que j’étais contente de voir un humain. Il m’a dit de monter dans son tracteur, puisque mes mains étaient frigorifiées, car j’étais à l’extérieur pour éviter une intoxication imaginaire au monoxyde.

C’est à ce moment que le remorqueur est arrivé. «Occupez-vous en bien, elle commençait à avoir peur. Je vous la laisse», a dit le gars au tracteur, qui commençait, lui aussi, à souffrir d’hypothermie en essayant de sortir mon char de là.

J’ai grimpé dans le camion et j’ai attendu qu’on me sorte de là, en me réchauffant les mains sur le chauffage.

Une fois la voiture embarquée sur la plateforme du camion, nous avons repris la route pour sortir de ce chemin apocalyptique. «Les vents nous font dévier de la voie. On est en sens inverse, je vais essayer de reprendre le contrôle», m’a dit le remorqueur. Simplement pour vous donner une idée de l’ampleur des vents.

J’ai joué un peu la diva et j’ai demandé au remorqueur de me ramener à Chicoutimi.

Pendant ce temps, mon cher chum avait réussi à se rendre jusqu’à Mistissini, au nord de Chibougamau. Tirez-en vos propres conclusions. Patricia Rainville