Exclusif: j'ai écrit cette chronique

CHRONQUE / J’ai écouté le film Le Post, la semaine dernière. Un film peut-être excellent, mais qui m’a quelque peu déprimée. Ce n’est pas la téléspectatrice qui était déprimée, mais plutôt la journaliste.

Pour ceux qui ignorent de quoi parle Le Post, je vous en fais un résumé. Au début des années 1970, des journalistes mettent la main sur des documents confidentiels du gouvernement américain, concernant l’action militaire des États-Unis au Vietnam. L’histoire des Pentagone Papers, c’est l’un des premiers vrais gros scoops journalistiques de l’histoire récente. Et voir les journalistes de l’époque aller, c’est ça qui m’a un peu déprimée. 

Suivre les péripéties de ce groupe de journalistes, se dépêchant pour livrer les articles à l’heure de tombée, m’a fait réaliser que j’aurais tellement voulu être journaliste à cette époque. Imaginez, le premier journaliste qui a sorti cette bombe avait pu éplucher les documents durant deux mois. Aujourd’hui, si on est capable de garder une nouvelle sécrète durant deux jours, on parle ici d’un tour de force. Un scoop, dans les années 70, 80 et 90, c’était lorsque la nouvelle était bien étampée en une d’un journal. Il n’y avait ni Twitter ni Facebook, et les fuites étaient plutôt rares. Le stress était lié à l’heure de tombée. Les journalistes ne craignaient pas de se faire scooper par un autre média. Ou pire, par Facebook.

Combien de fois mes boss m’ont demandé si on pouvait garder ma nouvelle ou mon reportage pour l’édition de la semaine suivante et que j’ai répondu non, parce que je craignais que mon interlocuteur parle à un autre média ou raconte sa mésaventure sur les réseaux sociaux ? 

Combien de fois les journalistes doivent publier quelque chose en catastrophe parce que l’histoire est sortie ailleurs ? Des dizaines et des dizaines de fois par année.

En visionnant Le Post, je me suis également questionnée sur la fameuse notion de l’exclusivité. Parce qu’on s’entend pour dire que des documents confidentiels gouvernementaux, c’est toute une exclusivité. Mais, aujourd’hui, les médias ont l’exclusif assez facile merci. 

On est le premier à publier une nouvelle via les médias sociaux, même si tous les autres médias ont la même nouvelle, mais qu’ils ont été moins vite sur le Facebook ? Envoye, un exclusif ! On est le premier média qui apprend que tel ou tel commerce ouvrira ses portes le 2 juin ? Envoye, un exclusif ! 

Un moment donné, il ne faudrait pas charrier. Je me demande d’ailleurs si le lecteur ou le téléspectateur est vraiment intéressé par cette notion d’exclusivité. Je ne parle pas ici d’une vraie exclusivité, du genre le maire démissionne dans la controverse. Mais la date d’ouverture d’un commerce, est-on vraiment obligés de spécifier que nous avons annoncé cette nouvelle en premier ?

Un tel exclusif amène-t-il vraiment des cotes d’écoute, des auditeurs et des lecteurs ? Honnêtement, j’aimerais bien savoir ce que monsieur et madame Tout-le-Monde en pensent. 

Mais, en tant que journaliste, ce n’est pas de se faire scooper ou l’abus d’exclusifs qui me met hors de moi. Le pire, c’est lorsqu’un autre média décide de reprendre ton idée, en attendant une ou deux semaines, histoire que le reportage initial ait eu le temps d’être oublié. Ça m’est arrivé à quelques reprises, de relire l’histoire que j’avais dénichée moi-même dans un autre média.

D’entendre les mots que j’avais choisis dans la bouche d’un autre journaliste. Et ça, c’est pas mal ce qu’il y a de plus insultant dans la profession. Parce qu’imaginez-vous que nous, les journalistes, on n’a pas vraiment de droits d’auteur. On a beau plancher des heures sur un texte et prendre le temps de choisir les mots qui raconteront une histoire, même s’ils sont repris ailleurs, ça ne nous donne rien. Mais bon, au fil des ans, je m’y suis fait. Et, j’ai fini par me convaincre que l’imitation est le plus beau des compliments...