«Est-ce qu’il a une boule, ton père?»

CHRONIQUE / Mon père m’en veut un peu depuis que je n’habite plus dans son quartier. Je ne vais plus prendre mon café hebdomadairement et je crois qu’il m’en tient rigueur. Je lui ai pourtant répété à de nombreuses reprises qu’il pouvait venir me rendre visite chez moi, dans mon rang. Mais je crois que la distance le rebute. Je ne lui en veux pas, c’est vrai que c’est loin, chez nous.

Il y a quelques semaines, j’ai enfin réussi à l’attirer avec un pot de ketchup maison et une douzaine d’oeufs de mes poulettes. Ceux qui ne demeurent pas dans un rang, entourés de champs, ne peuvent pas comprendre que l’hiver, lorsqu’il vente, c’est la tempête tous les jours. Parlez-en à ma copine de chronique, cette Brunoise séquestrée chez elle une journée sur deux.

Alors, pendant une journée de tempête, mon père me dit qu’il vient boire un café chez moi. Je regarde dehors et je le trouve bien courageux, mais je me dis qu’il en a vu d’autres. C’est lorsque je l’ai vu arriver, en regardant par la fenêtre de la salle à manger, que je me suis rendu compte que mon père serait un petit bout sans venir me rendre visite. C’est qu’il avait foncé tout droit dans le banc de neige que le vent avait créé dans mon entrée.

Je sors en panique, voyant bien qu’il est enlisé pas à peu près. Je vois son visage de découragement. Je le vois débarquer de son auto qui refuse de bouger. Il sort tous les mots de l’Église qu’il connaît avant de me demander une pelle.

Je sais très bien qu’il n’arrivera à rien avec ma petite pelle turquoise. Je crains la crise cardiaque en voyant son visage viré au rouge lorsqu’il essaie de déneiger ses roues. Et je ne sais pas si vous le savez, mais des bancs de neige créés par des rafales de neige, c’est assez dur merci.

«Je vais aller voir le voisin d’en face, c’est sûr qu’il a quelque chose pour nous aider», lui dis-je, en courant de l’autre côté du rang.

«Bonjour, excusez-moi de vous déranger, mais mon père est pris dans mon entrée, auriez-vous des plaques d’adhérence?», ai-je demandé au voisin.

Bon, j’avoue, je n’ai pas utilisé ce terme, je lui ai plutôt demandé des tracks pour mettre sous les roues, mais je romance un peu mon histoire. «Est-ce qu’il a une boule [d’attelage] sur son auto, ton père? Je vais le tirer avec mon quatre par quatre?», me répond-il, le moins stressé du monde.

Cinq minutes après que mon père eut foncé dans le banc de neige, il en était sorti indemne, tiré par mon très cher voisin. Ni vu ni connu.

Mon père est finalement resté une petite demi-heure chez moi. Le temps de se remettre de ses émotions. Depuis, il me taquine que je demeure dans Les Pays d’en haut. Je ne haïs pas ça, je me trouve chanceuse d’avoir des voisins qui sont capables de tirer une voiture enlisée en cinq minutes.

Le lendemain, c’est un autre voisin qui est venu me voir, ayant été mis au fait de notre mésaventure. Mes deux voisins sont frères, donc j’imagine qu’ils se racontent les péripéties du rang. «Si tu as besoin, tu peux venir me voir, j’ai un tracteur aussi», me dit-il, gentiment.

Certains craignent parfois de se sentir isolés et bien seuls, en vivant dans un rang où il fait tempête huit fois par semaine. Mais cette journée-là, je ne me suis jamais sentie autant en sécurité. Parce que des voisins qui ont des tracteurs, c’est pas mal rassurant. Patricia Rainville