Cette maladie invisible

Chronique / La santé mentale touche tout le monde. C’est le slogan de la journée Bell cause pour la cause, qui aura lieu le 31 janvier prochain. On ne le dira sans doute jamais assez. Oui, personne n’est à l’abri de la maladie mentale. Oups, excusez-moi, d’un problème de santé mentale. Parce qu’on n’a plus le droit d’utiliser le terme «maladie». Ça ne sonne pas bien aux oreilles de monsieur et madame Tout-le-monde. Si je me permets d’utiliser ce méchant mot, c’est que moi aussi, j’ai été aux prises avec des problèmes de santé mentale.

Je vous l’ai déjà raconté. Il y a de ça quelques années déjà, on m’a diagnostiqué un trouble d’anxiété généralisée, accompagné d’une tendance hypocondriaque. Voilà qui est dit. J’ai été soignée puis guérie, mais cette maladie me suivra sans doute toute ma vie. Et j’ai dû apprendre à vivre avec. Comme mon chum a dû apprendre à vivre avec les conséquences de son traumatisme crânien. Comme mon père a dû réapprendre à vivre après son infarctus. Comme ma mère a dû réapprendre à vivre après son cancer. Des exemples, je pourrais vous en sortir à la tonne. Mais quand on doit parler de maladie mentale, surtout de la nôtre, voilà que ça nous coince au fond de la gorge. Et on n’en parle pas sur le coup. On en parle une fois que la tempête est passée. 

Aujourd’hui, je n’ai aucun malaise à vous dire que j’en ai fait, des crises de panique. Oui, mon anxiété m’a poussée à me présenter à l’urgence, puisque j’ignorais ce qui m’arrivait. Non, ça ne se voyait pas physiquement. Oui, c’était entre mes deux oreilles. Et, à l’époque, j’avais honte d’en parler. Plus aujourd’hui. Pourquoi? Parce que la maladie mentale est invisible aux yeux de ceux qui ne la comprennent pas. 

«Voyons, arrête d’angoisser.» «Arrête de penser au pire.»

Voilà des phrases qu’on m’a dites et redites. Mais demander à une personne anxieuse de se calmer les nerfs, c’est comme demander à une personne qui a la grippe d’arrêter de tousser. J’ai déjà lu cette comparaison quelque part et je l’avais trouvée bien bonne. Parce que c’est tellement vrai.

On se plaît à dire que la maladie mentale est de moins en moins taboue. Permettez-moi d’en douter. Bon, il est clair que l’opinion publique a évolué au fil des années. Mais il y a encore et toujours ce malaise généralisé face à l’incompréhension. Cette tendance à ignorer ce qu’on ne voit pas. 

Pourquoi les consommateurs d’antidépresseurs se gardent une petite gêne lorsqu’on leur demande s’ils doivent avaler un médicament quotidiennement, alors que ceux qui consomment une médication pour le cholestérol s’en balancent de le dire à la planète entière? 

Pourquoi félicite-t-on ceux qui «réussissent» à s’en sortir sans médication et méprise-t-on ceux qui se tournent vers les pilules (prescrites, faut-il le préciser) pour arriver à voir la lumière au bout du tunnel? 

Pourquoi est-on mal à l’aise lorsqu’un collègue revient d’un congé maladie pour épuisement professionnel, alors qu’on demande immédiatement des nouvelles à celui qui rentre au boulot après une opération à coeur ouvert? 

Pourquoi se sauve-t-on des schizophrènes alors qu’on prend en charge les personnes souffrant de démence et d’Alzheimer? 

Pourquoi minimisons-nous les symptômes d’une crise de panique alors qu’on se précipite pour aider une personne en fauteuil roulant coincée dans la neige? 

Bon, ok, je pense que vous avez compris le message. 

Je ne suis sans doute pas mieux que les autres. J’ignore comment on pourrait faire, en tant que société, pour «détaboutiser» la santé mentale. 

Mais sans doute qu’en parler, et de l’écrire ici, ne peut pas faire de tort. Parce qu’on peut se sentir bien seul lorsque la maladie mentale frappe. Et n’essayez pas de comprendre lorsqu’un proche en est atteint. Il y a des professionnels pour ça. Écoutez-le. Ça peut faire toute la différence du monde.