Le rang Saint-Martin, qui relie La Baie à Chicoutimi, propose des vues splendides.

Ces coins de pays sous-estimés

CHRONIQUE / Lorsque mon Kamouraskois de chum m’a amenée pour la première fois dans son village natal, il m’a fait visiter son rang. « Mon » rang, qu’il disait. Et il n’avait pas tout à fait tort, puisque le rang de l’Embarras, en arrivant dans le pittoresque village du Bas-du-Fleuve, n’était, jadis, habité que par les Gagnon, la famille de sa mère. Aujourd’hui, bien que les membres de sa famille occupent toujours une place importante dudit rang, d’autres familles y ont élu domicile.

« Ça, c’est la maison où j’ai grandi. À côté, c’est ma tante et mon oncle et en face, c’est la ferme de ma grand-mère, qui est aujourd’hui à mon cousin. Plus loin, c’est aussi mon oncle et là-bas, c’est la maison à mon autre tante », me disait-il, lors de ma visite guidée du rang familial. Il a continué comme ça durant plusieurs minutes, puisque la famille Gagnon, c’est une bien grande famille de Kamouraska.

Je n’ai pas vécu ça, moi, les intrigues et les histoires de rangs. Je suis née en plein coeur de Chicoutimi et j’ai surtout vécu en appartement, avec ma mère. Le week-end, j’allais chez mon père, qui était, lui aussi, loin de vivre dans un rang. La seule chose quelque peu similaire que j’ai connue, c’est à notre maison de campagne à Sainte-Rose-du-Nord, où je me retrouvais la fin de semaine avec mon père et sa blonde. Mais j’étais surtout entourée de personnes bien plus âgées que moi, ce qui fait en sorte que je m’ennuyais de la ville la plupart du temps.

Je n’ai donc jamais fait de mauvais coups dans les boisés derrière le rang. Je n’ai jamais passé mes journées à faire du quatre-roues pour ensuite aller m’empiffrer de biscuits chez ma grand-mère, en face de chez nous. Je n’ai jamais passé tout mon été entourée de mes cousins et mes cousines. Je ne sais pas si c’est quelque chose qui m’a manqué, puisque je ne l’ai jamais connu. Mais j’apprends à découvrir, à 30 ans, ces petites merveilles que sont les rangs qui nous entourent. Des secrets en banlieue des villes, bien cachés derrière les champs et les forêts.

Depuis quelque temps, je m’amuse à circuler dans les rangs qui relient Chicoutimi à La Baie, La Baie à Laterrière et Laterrière à Chicoutimi. Les rangs Saint-Joseph, Saint-Martin, Saint-Roch et Sainte-Famille, entre autres.

L’autre jour, je discutais avec un charmant monsieur qui demeure dans l’un de ces rangs. « Je suis né là, en face. J’ai ensuite bâti ma maison. Tu vois les maisons aux alentours, ce sont tous des membres de ma famille, ou presque. Là-bas, ce sont des étrangers », me dit-il, me pointant une résidence à quelques mètres de chez lui. De la manière qu’il m’a lancé cette phrase, ça n’avait rien de péjoratif, je vous l’assure. Mais ça m’a tout de même un peu dérangé. Bon, c’était simplement pour m’expliquer que la famille s’était dissipée au fil des années, que certains étaient restés dans le rang, tandis que d’autres familles s’y étaient établies. Je me suis alors dit que ça ne devait pas être si facile que ça, dans le temps, de s’installer dans un rang déjà bien occupé par une famille. Et habiter un rang ne devait pas être palpitant tous les jours, alors quoi de mieux que quelques intrigues et un peu de commérage...

Quoi qu’il en soit, je me fais aujourd’hui un réel plaisir de découvrir ces artères (particulièrement mal entretenues côté chaussée, on va se le dire). On peut cueillir des camerises ou monter à cheval dans le rang Saint-Martin. On peut déguster du fromage dans le rang Saint-Joseph. On peut s’acheter un gros bouquet de fleurs dans le rang Sainte-Famille, de même que des légumes et des produits frais un peu plus loin. On peut y faire du vélo sans trop risquer de se faire envoyer promener par les automobilistes et les plus téméraires, comme moi, peuvent même se trouver un petit coin secret pour faire trempette dans le Saguenay.

Les rangs, c’est un peu comme les coulisses des villes. Peu savent ce qui s’y passe, mais lorsqu’on s’y attarde, on se rend bien compte que le plus intéressant s’y trouve, bien caché derrière les rideaux. Patricia Rainville