Patricia Rainville

Ce mépris envers le journalisme

CHRONIQUE / Je suis habituée à subir du mépris et une certaine intimidation dans le cadre de mon travail. Je couvre l’actualité judiciaire et les journalistes affectés dans les palais de justice ne sont pas, disons, les plus appréciés. Je m’y fais, bien que ce ne soit pas facile tous les jours.

Mais depuis le début de la pandémie de COVID-19, j’ai bien l’impression que ce mépris envers les journalistes est monté d’un cran. Et je ne fais pas de distinction entre les journalistes judiciaires, économiques ou couvrant l’actualité du jour. Si beaucoup de corps de métier ont retrouvé leurs lettres de noblesse depuis le début de la crise, force est d’admettre que ce n’est pas le cas des journalistes. Et pourtant.

Je vais évidemment prêcher pour ma paroisse, mais je vais vous dire que ce mépris commence sérieusement à m’agacer.

« Les journalistes devraient aller travailler une journée en CHSLD et après, ils pourraient poser des questions. »

« On apprend plusieurs choses durant la pandémie. Comment faire du pain, comment prendre du temps pour soi et que les médias sont remplis de stupidité. »

« Les journalistes devraient s’excuser de poser autant de questions niaiseuses. Si j’étais M. Legault, je les enverrais promener. »

Ces trois commentaires, je les ai lus sur les médias sociaux en une seule journée. Et ce ne sont que de minuscules exemples parmi une tonne de commentaires qui vont dans le même sens, jour après jour, depuis deux mois.

J’ai le goût de leur répondre.

Premièrement, quel est le rapport entre aller travailler dans un CHSLD et poser des questions ? La proposition se tiendrait si un journaliste allait écrire ou dire que c’est facile, travailler en CHSLD. Mais je n’ai entendu ni lu aucun journaliste dire de telles choses.

Les journalistes judiciaires devraient-ils commettre un crime pour pouvoir couvrir un procès ? Les journalistes de faits divers devraient-ils travailler comme policier pour avoir le droit de poser des questions ? Les journalistes économiques devraient-ils être comptables pour oser écrire sur le budget ?

Certains disent que les médias sont remplis de stupidité. Laissez-moi vous dire que s’il n’y en avait pas, de médias, on ne saurait pas grand-chose de ce qui se passe dans les CHSLD, justement. On ne saurait pas non plus qu’il y a des gens incroyablement généreux et courageux qui font tout en leur pouvoir pour aider. Les histoires de solidarité seraient tues et passeraient inaperçues ; les grands drames se vivraient derrière des portes closes. Et si les médias ne posaient pas de questions, il n’y aurait toujours qu’un côté à une médaille.

Mais ma préférée : « Les journalistes devraient s’excuser de poser autant de questions niaiseuses. À la place de M. Legault, je les enverrais promener ».

Premièrement, quand un élu envoie promener les journalistes qui lui posent des questions, on appelle ça une dictature ou on appelle ça Donald Trump.

Et j’aimerais bien les voir, jour après jour, ces petits finfinauds, poser des questions à la santé publique, comme c’est le cas depuis deux mois maintenant.

Oui, ça se peut qu’un journaliste l’échappe une journée. Comme un politicien peut l’échapper aussi, tout comme un avocat, un juge, un policier, un caissier ou n’importe qui d’autre.

C’est certain qu’il y a des journalistes moins talentueux que d’autres. Et oui, il y a des erreurs qui sont parfois commises. Comme partout ailleurs. Et ça me dérange autant que vous lorsqu’un média en invente ou qu’il fait un titre sensationnaliste pour attirer les clics ou l’attention. Mais ce n’est pas une raison pour mettre toute la profession au bûcher.

Et à ceux qui méprisent les journalistes au front depuis le début de la pandémie, parce qu’eux aussi, ils prennent des risques pour vous informer, je les invite à un petit examen de conscience.

Je ne pense pas qu’il y en a beaucoup qui iraient faire des entrevues dans une file d’attente où toutes les personnes croient être atteintes du coronavirus.

Les journalistes ne font pas toujours ça pour le plaisir. Ils le font pour vous informer.