Alcool, cache-cou et dépaysement

CHRONIQUE / On oublie souvent la chance qu’on a d’avoir accès à des produits frais et à tout ce que l’on désire, un peu n’importe quand et n’importe où.

J’ai fait une escapade, il y a quelques semaines, dans le Nord-du-Québec. Je n’étais pourtant pas si « haute » que ça dans le Nord, mais j’étais tout de même à quelque 1000 kilomètres de chez moi. 

J’ai passé quelques jours dans une communauté crie où habitent environ 2600 personnes. À environ 700 kilomètres de Chibougamau ou de Val-D’or, tout dépendamment de la route qu’on emprunte. Enfin bref, j’étais loin.

Comme dans la plupart des communautés cries, l’alcool n’est pas permis. Des réserves sèches, qu’on appelle. Pas de bars, pas d’alcool dans les restaurants ni dans les dépanneurs ou épiceries et encore moins de SAQ. Je ne vous cacherai pas qu’il est tout de même possible de s’en procurer ou d’en apporter, puisque nos véhicules ne sont pas fouillés à l’entrée du village. Mais il reste que l’alcool n’y est pas toléré. Et j’ai respecté ça. Je ne suis pas débarquée avec ma caisse de douze.  

Honnêtement, je ne m’inquiétais pas vraiment pour moi, puisque je ne suis pas une grande consommatrice. J’y ai passé seulement cinq jours et je peux facilement ne pas boire une goutte pendant une, deux, voire trois semaines. Mais la différence, c’est qu’habituellement, si j’ai envie de boire une petite coupe de vin, il me suffit de prendre ma voiture et de conduire cinq minutes pour pouvoir m’en procurer. Là-bas, si l’envie nous prend de boire une bière, premièrement ce n’est pas légal et, deuxièmement, si la soif est plus forte que nous, il faut parcourir 350 kilomètres de voiture, dans le bois, pour mettre la main sur une bouteille de bière. Et un autre 350 kilomètres pour revenir la boire à la maison.

Samedi soir, l’idée de prendre un verre de vin ou un petit cocktail sucré m’a effleuré l’esprit. Hum, ça serait bon, me suis-je dit, me préparant à aller faire un tour à l’épicerie, l’une des deux seules de la communauté. Et lorsque je dis épicerie, je parle plutôt de petits magasins généraux, où on vend un peu de tout. Un Tim Hortons libre-service y est également disponible. Alors, j’enfile mes bottes jusqu’à ce que je me rappelle qu’il n’y en avait pas, d’alcool. À 350 kilomètres à la ronde. Flute. 

Nous savons tous que le Grand conseil des Cris a instauré cette réglementation pour contrer les problèmes de consommations au sein de la communauté. C’est sans doute le meilleur moyen que les décideurs ont trouvé pour contrer, ou du moins atténuer, les problèmes d’alcoolisme vécus au sein de leur nation. Et ce sont les mieux placés pour comprendre et améliorer leur propre réalité. Mesures drastiques pour grands problèmes. Et c’est bien malheureux, lorsqu’on y pense quelques secondes. 

À défaut de boire un verre de vin, je me suis tout de même dirigée vers l’épicerie afin de me récompenser de ma journée avec un bon sac de chips et un Pepsi. C’était samedi soir et il était 19 h

 Après être tombé nez à nez avec un joli renard qui me faisait de l’œil au milieu de la rue menant au commerce, je me suis rivée à une porte close. Le magasin général fermait ses portes à 18 h. Un samedi ! Adieu alcool, adieu sac de chips, adieu Pepsi. Je me reprendrais bien une fois de retour à la maison.

Le lendemain, c’était jour de tempête à la Baie-James. Je m’y étais préparée, même si nous étions seulement à la mi-novembre. Mais j’avais oublié de me couvrir le cou et les vents soufflaient un peu beaucoup ce jour-là. Je me dirige donc, encore une fois, vers le magasin général, en quête d’un cache-cou. 

J’en ai trouvé, il n’est pas là le problème. Mais le moins cher était vendu 32 $. Trente-deux beaux dollars. Et le plus cher ? Cinquante-quatre piastres. Parce que c’est aussi ça, vivre loin. C’est l’accès aux produits qui est impacté. Je n’ai même pas osé regarder le prix des fruits et des légumes… Mais s’aventurer sur le vaste territoire de la Baie-James et visiter les communautés qui y habitent vaut le coup de faire quelques sacrifices. Parce c’est dépaysant. Parce que c’est un autre univers. Un univers fascinant. 

Mais je peux vous dire que je m’en suis passé, du fameux cache-cou. Je suis une Saguenéenne, je suis quand même faite forte. Patricia Rainville