Originaire de Chicoutimi, Claudie Laberge est directrice du service de gestion des urgences à la Croix-Rouge canadienne, section Québec.

Claudie Laberge, 30 ans à la Croix-Rouge

Le déluge du Saguenay, la crise du verglas, la tragédie de Lac-Mégantic, l’accueil de réfugiés syriens. Autant d’événements qui ont marqué le Québec, mais aussi la carrière de Claudie Laberge.

La Chicoutimienne, qui célèbre cette année 30 ans d’implication à la Croix-Rouge canadienne, occupe un rôle hautement stratégique. Au fil des ans, la bachelière en activité physique s’est hissée au rang de directrice du service de gestion des urgences. Aujourd’hui, elle est une référence au plan national en ce qui a trait à la formation, à la mise en place d’équipes de bénévoles et au déploiement de plans de rétablissement.

Amoureuse de plein air et de natation, Claudie Laberge a fait ses premières armes à la Croix-Rouge comme bénévole. Alors qu’elle étudiait à l’UQAC en vue de l’obtention de son bac, la jeune femme dispensait des cours en sécurité aquatique et participait aux activités de financement de l’organisme d’aide humanitaire. En 1987, Claudie Laberge a obtenu un poste de coordonnatrice sur une base contractuelle. C’était le début d’une grande aventure qui allait permettre à la Saguenéenne de développer un savoir-faire inégalé en matière de services d’urgence et d’aide aux sinistrés. C’étaient aussi les balbutiements d’une carrière qui, au plan humain, n’aurait pu s’avérer plus riche.

En 1988, un premier grand sinistre a propulsé Claudie Laberge sur le terrain, alors qu’un entrepôt de BPC partait en fumée à Saint-Basile-le-Grand.

«Il fallait évacuer et les services d’urgence ont fait appel à la Croix-Rouge pour mettre en place un centre d’hébergement. Je me suis retrouvée à Sainte-Julie pour ouvrir ce centre-là avec mes collègues. À l’époque, on avait beaucoup moins d’expertise et on n’avait pas les centres d’hébergement qu’on a aujourd’hui. Avec les moyens du bord, beaucoup de bonne volonté et tout l’humanisme de la Croix-Rouge, on y est arrivés», raconte Claudie Laberge, rencontrée au bureau régional de l’organisme, à Chicoutimi.

Dans la foulée de ce sinistre, on a offert à Claudie Laberge de travailler au programme de services d’urgences, avec pour principale responsabilité de développer des programmes de formation. Si elle parlait peu anglais à l’époque, la directrice se souvient d’avoir travaillé en collaboration avec des collègues de l’Ontario et des États-Unis pour mettre en place un programme étoffé destiné aux bénévoles.

Le déluge du Saguenay fut sans contredit le sinistre le plus marquant pour Claudie Laberge, qui s’est rapidement retrouvée au coeur de l’intervention de la Croix-Rouge.

Le déluge, un tournant

Entre 1988 et le milieu des années 90, peu de grands sinistres ont ébranlé les Québécois. Au cours de cette période, Claudie Laberge a continué de former des équipes et de transmettre ses connaissances. Puis, est arrivé juillet 1996. Celle qui avait demandé à être rapatriée au bureau de Chicoutimi quelques mois plus tôt était de garde, ce vendredi soir fatidique du 21 juillet. Claudie Laberge, qui n’occupait pas un poste de direction à l’époque, s’est retrouvée au coeur d’une opération d’envergure visant à secourir des centaines de personnes. Rapidement, elle s’est dirigée à l’ancien hôtel de ville de La Baie, où un centre d’accueil temporaire avait été aménagé pour les sinistrés.

«Je suis seule avec quelques collègues et il faut organiser des services de masse. Mon premier sentiment, lorsque j’arrive dans la salle du conseil, c’est cette vue imprenable sur la baie des Ha! Ha!. On accueille les sinistrés. Plus ça arrive, plus on constate l’ampleur de la situation. Au lever du soleil, là, on voit sortir tous les débris avec la traînée de boue, les arbres, les galeries et les chalets qui défilent devant nos yeux. C’est un choc», relate la directrice.

Dès lors, le système D s’enclenche, l’adrénaline fait son oeuvre. Claudie Laberge s’est ensuite retrouvée aux premières loges de ce qui a très rapidement pris la tournure d’un scénario catastrophe où se jouaient drame humain et pertes matérielles.

«On déménage ensuite vers la Base de Bagotville et on m’explique ce qui se passe et ce que la Croix-Rouge peut faire. En tout, on a accueilli des milliers de personnes. Encore aujourd’hui, ça reste ma plus grosse intervention et celle qui a nécessité le plus d’organisation et de collaboration. Des centaines de bénévoles sont venus aider de façon spontanée. On a eu une collaboration remarquable des gens de la base», énonce Claudie Laberge.

La femme de 54 ans n’oubliera jamais l’arrivée de cet autobus gorgé d’hommes provenant de Ferland-et-Boilleau, la détresse imprégnée dans les traits de leurs visages.

«Les femmes et les enfants avaient été évacués en premier. Il y a des hommes qui ont attendu des heures sur les toits d’immeubles avant d’être secourus par un hélicoptère. Quand ils sont arrivés, ils étaient mouillés et couverts de boue. C’était vraiment triste à voir», se remémore-t-elle.

De retour au bureau, elle a saisi le téléphone pour appeler un directeur et demander des services.

«J’ai dit : ‘‘on est en train de vivre une situation catastrophique. On a besoin de monde et de matériel!’’», narre Claudie Laberge, précisant qu’un directeur est arrivé au Saguenay dès le lendemain. Elle-même sinistrée, sa propre situation nécessitait une prise charge. En quelques jours seulement, des sommes colossales en dons ont été amassées par la Croix-Rouge et Claudie Laberge a ensuite travaillé à l’implantation d’un plan de rétablissement destiné aux victimes.

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UNE RÉFÉRENCE NATIONALE

Deux ans plus tard, la tempête du verglas a touché des centaines de milliers de Québécois. 

«On m’a envoyée en Outaouais et en Montérégie pour déployer des services et former des bénévoles», met en contexte la directrice du service de gestion des urgences à la Croix-Rouge canadienne.

À partir de ce moment, et dans la foulée du dépôt du rapport Nicolet, après le déluge, il est devenu impératif que le gouvernement du Québec se dote d’un plan d’intervention en bonne et due forme en cas de sinistre majeur. La Croix-Rouge, son savoir-faire et son armée de bénévoles dévoués sont devenus des incontournables.

En 2000, Claudie Laberge était basée à Chicoutimi. Ses patrons lui ont demandé d’agir comme experte-conseil en situation d’urgence. Pendant un an, elle a fait la route Saguenay-Montréal pour occuper cette fonction centrale au développement des programmes de formation et du recrutement. C’était un rôle-clé pour celle qui était alors âgée de 36 ans. 

«On assistait à un changement majeur au Québec. L’intervention d’urgence devenait un programme phare. À l’époque, on couvrait à peu près 300 sinistres par année. Il faut comprendre que 90 pour cent de ces sinistres sont des incendies résidentiels. Même si ça peut paraître petit, pour les personnes affectées, qui se retrouvent à la rue et parfois sans assurances, c’est une tragédie», fait valoir la directrice. À titre comparatif, ces sinistres sont aujourd’hui au nombre d’environ 1100 annuellement, soit l’équivalent de quatre par jour au Québec. 

Nommée en 2008

Claudie Laberge s’est hissée à la barre de son service en 2008. Cinq ans plus tard, le déraillement d’un train à Lac-Mégantic allait changer le cours de sa vie. Ce fut une expérience charnière, autant au plan professionnel qu’humain.

«Ç’a été marquant pour moi en raison de l’ampleur des dommages, mais aussi pour tous les impacts que cette tragédie a eus sur la communauté. Ça a vraiment démontré la force des leaders locaux. La mairesse de l’époque, Claudette Roy-Laroche, a été l’une des personnalités les plus importantes que j’ai rencontrées dans ma carrière. Elle est devenue une icône au Québec et elle est reconnue partout dans le monde. J’admire cette femme», confie Claudie Laberge, qui ajoute que La Dame de granit, comme on connaît maintenant l’ex-mairesse, siège à certains comités de la Croix-Rouge canadienne.

Cinq ans après les événements de Mégantic, l’organisme affiche toujours une présence dans la municipalité pour aider au déploiement de programmes psychosociaux en soutien aux victimes. 

Quand la tragédie est survenue, Claudie Laberge était à Chicoutimi et a géré l’opération à distance. Quatre jours plus tard, elle était dans l’oeil du cyclone. Jamais elle n’oubliera les gens de l’endroit. 

«Ce n’est pas fini. On est toujours présents là-bas», dit-elle.

Claudie Laberge, ici accompagnée du maire Régis Labeaume, a supervisé un exercice de préparation en cas de sinistre réalisé en collaboration avec les services d’urgence de la ville de Québec.

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«QUAND ON DEVIENT ÉMOTIF, C'EST DIFFICILE DE PRIORISER»

La crise d’Oka a aussi été un fait saillant dans la carrière de la Saguenéenne, principalement en raison du fait qu’il s’agissait d’un conflit armé. 

«Je suis une jeune professionnelle à l’époque, qui a l’habitude de donner des services aux sinistrés. Là, ce n’est pas ça du tout. Il y a le risque que ça dégénère. Ça devenait soudainement comme des crises à l’international où il y a des risques d’évacuation des municipalités autour», se souvient-elle.

Parlant d’international, de nouvelles perspectives se sont ouvertes à Claudie Laberge à partir de 2006, avec l’accueil de ressortissants Libanais, puis, quelques années plus tard, d’Haïtiens victimes des tremblements de terre.

«C’était la première fois que des gens arrivaient d’ailleurs. L’international venait à nous. En 2016-2017, 12 000 réfugiés syriens sont passés par nos centres de bienvenue à Montréal. C’est énorme», pointe Claudie Laberge.

Si elle convient que son métier vient avec son lot de stress, Claudie Laberge n’y changerait absolument rien. Le sigle de la Croix-Rouge, brodé sur sa chemise, est aussi tatoué sur son coeur. «Les bénévoles font un travail extraordinaire et il ne faut pas sous-estimer ce qu’ils font. Ils ont une expérience de vie qui est très riche et ils sont généreux de leur temps. Je pense que l’une de mes forces, c’est d’être capable d’échanger avec eux sur le terrain. Les systèmes d’alerte et de mobilisation, je les ai mis en place. Je sais ce qu’ils vivent. Je sais d’où on est partis», dit Claudie Laberge.

Cette «personne très sensible» a su, au fil de sa carrière, mettre l’émotivité de côté pour être la plus efficace possible dans ses actions. Pas toujours facile, convient Claudie Laberge, qui pense toutefois être arrivée à séparer la tête du coeur.

«Quand on gère une situation d’urgence, il faut être à l’écoute, mais il ne faut pas personnaliser les choses. Mon travail, ce sont les besoins de masse et il ne faut pas qu’un cas particulier vienne teinter une décision. Quand on devient émotifs, ça devient difficile de prioriser», conclut la directrice.