Éric Salvail

Ces témoins qui préfèrent se taire

CHRONIQUE / Il était une fois deux mégafigures du showbizz québécois chassées dans la controverse et dans la honte en une seule journée.

On dirait le début d’un mauvais roman. Et pourtant…

En l’espace de quelques heures à peine, Éric Salvail et Gilbert Rozon ont été forcés de mettre un terme à leur carrière (du moins jusqu’à nouvel ordre) pour des allégations d’inconduite sexuelle pour le premier et d’agression sexuelle pour le deuxième.  

J’ai envie de vous dire, aujourd’hui, que je ne suis pas surprise. J’ai envie de vous dire que des gens qui se croient tout permis, il y en a à la tonne. Et surtout, j’ai envie de vous dire que j’en ai vraiment marre de ces personnes qui pensent que tout leur est dû et qui ne sont pas capables de retenir leurs commentaires déplacés et leurs comportements absolument dépassés. 

Un moment donné, ça fera. Et il semble que c’est ce qui est en train de se passer. 

Il est plus que temps que ces individus, qu’ils soient hommes, femmes, jeunes, vieux, puissants ou non, se fassent remettre à leur place une bonne fois pour toutes. 

Comme tout le monde, j’ai suivi cette chute vertigineuse de deux gros noms de la scène culturelle en direct sur les médias sociaux et à la télévision, après la bombe médiatique sortie par La Presse+, mercredi. 

Si les allégations ne m’ont pas surprise en soi, je dois admettre que l’espèce de loi du silence m’a levé le cœur. « Tout le monde le savait dans le milieu », a-t-on pu entendre et lire, à plusieurs reprises. Et il est là aussi, le problème. 

Honnêtement, je peux comprendre une personne victime d’intimidation, de harcèlement, voire même d’agression, de se taire. D’être terrorisée par la situation, d’être démunie face à l’autorité. Et, vous savez, ce ne sont pas tous les comportements qui sont passibles d’une accusation, si plainte formelle il y a. Mais ce n’est pas une raison pour que ces comportements soient tolérés, voire même acceptés.

Des témoins muets

Et, ce qui me reste vraiment au travers de la gorge, ce sont les témoins, les proches, les supérieurs et les bons amis de ces personnes en « powertrip » qui ne sont pas capables de les remettre à leur place. 

Si je peux comprendre, c’est que ce genre de situation, on la voit partout, dans toutes les sphères de la société. 

Comme bien des femmes, des mains sur les hanches, sur les cuisses, des « compliments » sur mon corps, des remarques niaiseuses sur mon physique, j’en ai vécu. Plusieurs fois. 

Et, beaucoup trop souvent, je me suis laissée faire, par peur de mettre de l’huile sur le feu. Je me suis dit que ce n’était pas bien grave, quand je voyais les autres rigoler de ces jokes plates. Je me suis dit que je m’en faisais sans doute pour rien. Que c’était normal. Mais seigneur que j’aurais aimé ça que quelqu’un dise haut et fort à ces individus de me lâcher un peu. 

Mais, toutes les fois, les témoins ont opté pour le rire. Certains en ont rajouté.

— Tu as des beaux yeux. Tu as l’air cochonne, qu’un interviewé m’a déjà délicatement lancé.

— Eille, c’est vrai, je n’avais pas remarqué, qu’un collègue a ajouté. 

J’aurais sans doute dû lui dire que c’était assez épais merci, comme remarque. Mais, comme bien des fois, c’est après coup que je m’en suis rendu compte.

Trop longue entrevue

Je me souviens aussi d’une fois, il y a de ça plusieurs années, lorsque je m’étais présentée dans un local désaffecté pour une entrevue. Je devais avoir 23 ans et je faisais une entrevue avec un groupe d’hommes d’un âge vénérable, qui demandaient à la Ville de rénover ledit local pour je ne me rappelle plus trop quoi. Tout au long de l’entrevue, j’ai dû subir des remarques niaiseuses du genre « c’est une bien belle créature, ça ». J’ai même eu droit à une profonde inspiration dans mon cou pour me faire dire que je sentais bon. Bref, l’une des plus longues entrevues que j’ai eu à faire.

Ils étaient plusieurs à en rajouter, à surenchérir sur les « compliments » dont je me serais pourtant bien passé. J’espérais tellement que l’un d’entre eux finisse par dire que c’était assez et que, visiblement, je n’en avais rien à faire de leurs commentaires. 

Mais ce n’est pas arrivé.

Et ils ont continué jusqu’à ce que je termine l’entrevue. 

Des bonshommes et des bonnes femmes qui se trouvent bien drôles avec leurs jokes cochonnes, il y en aura toujours. Des gars avec les mains baladeuses, ce n’est certainement pas encore une espèce en voie d’extinction. Des collègues vulgaires, sexistes, homophobes et racistes, il y en a probablement dans tous les quarts de métiers. Et des victimes gelées par la peur, il y a en aura encore. 

Mais des témoins qui se taisent, ça serait l’fun qu’il y en ait de moins en moins. Parce que se porter à la défense de quelqu’un, c’est probablement le plus grand pas en avant qu’on pourrait faire. Collectivement.