Ces couples qui n'ont jamais le temps

CHRONIQUE / Nadia et Jordan n’avaient jamais le temps et remettaient souvent à plus tard. Ils n’arrivaient pas à joindre les deux bouts, prisonniers d’un tourbillon de choses à faire et à refaire. Leur carrière respective les obligeait à un boulot qui les absorbait à part entière. Ils n’en finissaient plus de s’excuser de leurs absences, de leurs retards, de leurs mauvais choix, de leurs impatiences, de ne pas être assez disponibles pour leur couple et leurs enfants. Ils avaient l’impression de carburer dans toutes les directions sauf la bonne, celle qui leur aurait permis d’être plus stables et à l’écoute de leurs réels besoins.

Pourtant, ils avaient bien planifié leur agenda : deux soirs par semaine à la maison, deux fins de semaine par mois en congé, quatre semaines de vacances par année : aux fêtes, à la relâche, à l’été. Cela devait suffire pour être en famille et se procurer un peu de bon temps. Et malgré leurs bonnes intentions, ils se sentaient constamment bousculés, stressés, agités intérieurement et, à certains jours, déprimés. Affirmer que tout allait pour le mieux aurait été loin de la vérité.

La peur du vide

Tout va très vite dans nos sociétés modernes. Nous vivons dans un environnement qui nous conditionne, au quotidien, à vivre en mode accéléré, style « fast food ». Nous consommons à un rythme effréné. À grand renfort de publicités, nous en sommes arrivés à réduire notre bonheur à la satisfaction pure et simple de nos besoins. C’est la frénésie du « plus on en a, plus on en veut ». Donc, on se gave de tout à satiété, mais à quel prix ?

De nombreux couples et parents tels que Nadia et Jordan ne savent plus comment arriver à composer avec ce « trop plein » d’occupations et de frustrations, tout en se sentant coupables de ne pas pouvoir « performer » davantage, pour assumer leurs responsabilités.

Gérer son temps : une belle illusion

Il y a une foule d’experts en gestion du temps. Ils proposent une panoplie de trucs pour arriver à « sauver » du temps et ainsi en faire toujours plus. Ils supposent qu’établir ses priorités est l’enjeu ultime pour rester « zen ». Font-ils vraiment la différence entre une vie bien remplie et une vie pleine de sens ?

Première prétention évidente : croire que l’être humain est Maître du temps et qu’il en a le contrôle. Ici, le dieu Chronos doit étouffer son rire ; il sait qu’il nous a à sa merci de toute façon, même quand on a tout bien planifié. 

Deuxième prétention mensongère : croire que nous pouvons « gérer » efficacement nos rapports humains et affectifs dans les limites d’un temps donné. En relation interpersonnelle, le temps s’estompe, il ne compte plus. La présence à l’autre est un choix le plus épuré et gratuit possible, être simplement là sans calcul, qu’importe le temps et l’intensité du moment. Autrement dit, on ne gère pas une relation. On ne peut que la nourrir d’attention bienveillante.

Une sagesse millénaire

Nous ne pouvons pas repousser les limites du temps, encore moins en changer le cours. Le temps est une porte ouverte sur le bonheur à cueillir ici et maintenant. « Carpe diem », disait le sage Horace de l’Antiquité : « Cueille le jour… comme un fruit mûr sur l’arbre du temps pour aussitôt le savourer, car demain il sera trop tard ». On retrouve le même écho dans la parole de Jésus à la foule : « Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6,34).

Peut-être osons-nous penser que cette sagesse millénaire est d’une époque révolue ; que pour réussir dans la vie, il nous faut nous dépenser à fond ? Ou peut-être sommes-nous en train de considérer l’urgence de passer de l’avoir à l’être et à un mode de vie moins encombré, donc moins stressant ?

L’éloge de la lenteur

Nadia et Jordan n’aspirent-ils pas, au fond d’eux-mêmes, à simplifier leur vie et à ralentir ? Voilà un enjeu existentiel pour être heureux en couple et en famille là où se tissent des liens affectifs et durables que la consommation effrénée ne pourra jamais compenser.

Un bon rapport au temps ramène à l’essentiel : respirer, vivre et aimer. Un bon usage de la lenteur permet de profiter pleinement du temps qui passe, d’enrichir sa vie de sens et de présence bienveillante et même d’être plus productif parce que plus détendu et mieux disposé intérieurement. « Sois toujours au temps d’aimer. C’est le seul temps pour faire la noce avec l’éternité » (Étienne de la Boétie).

Michel Desbiens

Centre de développement personnel et conjugal

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