Au petit aéroport de Lalibela, en Éthiopie, on peut traverser le tarmac vers le terminal en transportant soi-même sa valise...

Trois sièges en attente

CHRONIQUE / Mine de rien, l’Éthiopie figure au 27e rang des pays présentant la plus grande superficie. C’est plus grand que la Turquie, la France ou l’Allemagne. La terre africaine ne dispose toutefois pas des moyens de transport d’une grande efficacité qu’on trouve au nord de la Méditerranée.

Les « autoroutes », en Éthiopie, ne sont souvent rien de plus qu’une route à une voie de chaque côté, relativement étroite, qui ralentit chaque fois qu’elle traverse un village. Et ces villages, ils sont parsemés à distance régulière, si bien que les véhicules n’atteignent jamais une vitesse de croisière élevée.

À moins d’avoir envie de jouer les sardines pendant une dizaine d’heures sur une banquette étroite d’une camionnette sursollicitée, on se retrouve devant deux choix pour les voyages intérieurs : embaucher un chauffeur ou prendre l’avion.

Étonnamment, le premier choix s’avère presque toujours plus coûteux et plus exigeant en temps. Il faut négocier, négocier encore, et s’assurer d’inviter le conducteur pour les repas en cours de route. Au contraire, voler en Éthiopie, c’est presque comme prendre le bus en Europe.

Les aéroports, petits, ne posent aucun problème de navigation. Les bagages sont livrés sur l’unique convoyeur ou directement à l’arrière de la remorque ayant transporté les valises sur le tarmac. Le tarmac, il faut d’ailleurs le traverser à pied pour monter dans l’appareil.

L’avion en Éthiopie, c’est comme prendre le bus en Europe parce qu’il reste toujours des sièges libres jusqu’à la dernière minute. Pas besoin de faire de plans : on se pointe au bureau d’Ethiopian Airlines 24 h avant le décollage et il n’y a jamais de problèmes... ou presque.

C’est contre-intuitif, c’est vrai, de ne pas avoir son billet d’avion en main même plusieurs jours avant le départ. Surtout que les petits appareils de la compagnie africaine comptent peut-être un peu moins d’une centaine de places. D’un autre côté, sur place, avec une preuve qu’on est entré dans le pays avec les services d’Ethiopian Airlines, la compagnie nous refile 60 % de rabais sur tous nos autres trajets.

J’ai donc fait confiance au destin en planifiant mon itinéraire éthiopien. J’ai réservé avant mon départ la liaison qui me mènerait à Lalibela, un village connu pour ses impressionnantes églises monolithiques. J’y rejoindrais des amis et nous verrions à nous diriger vers Axum, pas moins de 400 km plus au nord, avec le moyen le plus économique. En voiture, avec beaucoup de chance, on pouvait prévoir un peu plus de sept heures. En avion? 40 minutes.

Dès notre arrivée à Lalibela, nous nous sommes rendus au bureau d’Ethiopian Airlines dans l’espoir d’obtenir des billets pour le lendemain. Le seul pépin possible : un immense pèlerinage à Axum verrait converger des centaines de milliers de personnes vers le nord quelques jours plus tard. Nous espérions éviter la cohue, mais d’autres malins comme nous avaient peut-être eu la même idée.

« Bonjour! Trois billets pour Axum pour le vol de demain s’il vous plaît. »

Patientez vingt secondes. Ajoutez des bruits de clavier.

« Désolé. Le vol est plein demain. »

Lalibela est un village connu pour ses églises monolithiques inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO.

On m’avait pourtant juré qu’il était pratiquement toujours possible d’obtenir un billet pour n’importe quel vol. En planificateur averti, j’avais gardé une journée tampon à la fin du voyage pour un imprévu comme celui-là.

« Et pour après-demain? »

Encore plein, le vol. Misère!

C’était parti pour toutes sortes de scénarios : le bus, qui n’a pas de trajet direct, un détour par la capitale, Addis-Abeba, où nous aurions peut-être plus d’options pour repartir au nord, ou un changement de plan pour aller au sud.

Le directeur du bureau s’est pointé sur l’entrefaite. Il avait deux sièges libres pour le lendemain, mais ne pouvait rien garantir pour la troisième personne. En réservant immédiatement, nous risquions toutefois une autre mauvaise surprise.

La loi éthiopienne, expliquait-il, oblige la compagnie aérienne à offrir un siège à tout VIP, un ministre par exemple, qui se pointerait sans avertir. Les derniers à avoir réservé un billet ne peuvent alors pas monter à bord, sans remboursement possible, semble-t-il. Et comme le pèlerinage approchait, il ne fallait pas écarter cette possibilité, plaidait l’homme.

« J’ai sept passagers qui n’ont toujours pas payé leur billet. Peut-être l’un d’entre eux ne se présentera pas. Je propose de vous placer sur la liste d’attente. Venez à l’aéroport demain matin et nous verrons. »

Parce qu’on peut faire ça, aussi, en Éthiopie : bloquer un siège dans un avion sans payer le billet. Fascinant.

Il fallait un peu de foi pour accepter le marché. Nous avons fait un petit paquet serré avec tous nos espoirs et l’avons confié à cet homme. Le lendemain, il a fallu une heure sur une route de campagne pour arriver à l’aéroport. On nous a fait patienter dans un coin pendant qu’on enregistrait les passagers qui, eux, avaient plus de chance que nous.

Une fois la file d’attente épuisée, l’homme au comptoir nous a fait signe d’approcher. C’était notre jour de chance!

Une autre heure plus tard, nous décollions pour Axum comme nous l’avions espéré. En regardant autour de nous, nous pouvions compter encore au moins cinq sièges inoccupés...

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