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L’indécence touristique

CHRONIQUE / « C’est permis de prendre des photos à Auschwitz? » Ça, c’est moi, quelques mois avant mon quart de siècle. À l’auberge de jeunesse de Cracovie, en face de la gare principale, j’avais posé la question à une voyageuse qui arrivait d’une tournée des camps de concentration.

La jeune touriste avait formulé l’évidence : les portraits étaient déconseillés. Par respect, on évitait de se mettre en valeur et de sourire sur les clichés croqués sur les lieux d’une tragédie, d’un génocide. L’évidence, que je croyais.

Voyages

Le charme discret de Chiloé

CHRONIQUE / Chiloé, cette île de la côte ouest du Chili, est un peu la petite sœur discrète qu’on ne remarque pas devant les prouesses des autres enfants. Entre les montagnes de Patagonie, le désert d’Atacama, les lacs de la région du même nom et les vignobles qui s’étendent entre Santiago et Valparaiso, Chiloé peut paraître bien pâle.

Contrairement aux autres régions du pays, là, il faut remplir ses bagages de temps et disposer d’une voiture. Si on veut tâter le pouls de cette île de pêcheurs, on peut difficilement accepter d’être à la merci des horaires de bus, qui relieront néanmoins la grande ville de Castro et d’autres agglomérations d’importance, comme Ancud et Quemchi.

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Des momies et des troubadours

CHRONIQUE / Guanajuato, capitale de l’État du même nom au Mexique, sourit aux visiteurs avec ses couleurs vives et son immense basilique au creux des montagnes. La Basilica de Nuestra Señora de Guanajuato, rayonnante d’ocre et de rouge, peut être aperçue dans toute la vieille ville. Pareil pour l’université, avec son imposant escalier qui offre un point de vue pas mal du tout. Guanajuato est festive, avec ses mariachis qui chantent à tue-tête au Jardin de la Union, devant le grandiose Teatro Juárez, là où tous les arbres ont été émondés pour que leur feuillage prenne une forme carrée. On y trouve le musée de Don Quichotte, celui de Diego Rivera, et des dizaines d’ateliers d’artistes où se traîner les pieds. Pour peu qu’on aime l’art un brin, on espionne plus ou moins discrètement dans les fenêtres donnant sur les ruelles en espérant y trouver un repère artistique où s’engouffrer.

Guanajuato, c’est le meilleur repas que j’ai mangé dans tout le Mexique, sans exagération. Quand on retient un point d’exclamation pour chaque bouchée, ou pire, qu’on le laisse échapper, c’est qu’on a la papille contente. Chez Maztito, un restaurant familial, on restera marqué par le suprême de poulet au miel d’agave, à la poire cactus et aux arachides. Réserver est prudent et préférable.

Les gourmands romantiques voudront peut-être s’arrêter au Santo Café pour le petit-déjeuner. On préfèrera une des deux tables sur un pont enjambant une rue piétonne. 

Point de vue romantisme, la callejón del Beso (l’allée du Baiser) libère le Roméo ou la Juliette chez les touristes les plus sensibles (moyennant quelques pesos). L’allée la plus étroite de tout Guanajuato est surplombée par deux balcons qui se touchent presque. Eh oui, à la Roméo et Juliette, un couple dont l’amour était interdit utilisait ce stratagème pour nouer leurs lèvres le moins discrètement du monde. Fin tragique à prévoir.

Au hasard des rues de la vieille ville, on tombe forcément sur des musées d’art qui émoustillent l’œil. Le classique et le contemporain accessible se côtoient.

Ce qui relève moins du hasard et qui émoustille moins l’œil, c’est l’étrange Musée des momies. Suffit de prononcer Guanajuato pour qu’on vous demande si vous irez voir les momies. Le musée un peu lugubre, à longue distance de marche du cœur du vieux Guanajuato, relève de la curiosité. C’est qu’il semble plutôt désert et délaissé pour une attraction qu’on mousse sans ménagement.

Là, pas de trucages d’Halloween. Avant de voir la centaine de corps exposés derrière des vitrines, une vidéo explique la provenance des momies. Elles ont été retirées de leur crypte pour faire de la place dans le cimetière, principalement parce que la parenté des défunts avait cessé de payer pour le lot de l’enterrement. Plutôt que de trouver des squelettes comme elles s’y attendaient, les autorités ont plutôt découvert des corps momifiés.

On présume que les défunts sont morts dans les années 1830 lors d’une épidémie de choléra et exhumées une trentaine d’années plus tard. Tant des bébés que des adultes ont trouvé leur place dans cet étrange musée. Un fœtus momifié est même qualifié de plus petite momie du monde sur le panneau descriptif qui l’accompagne. Dans une autre pièce, on émet l’hypothèse qu’une femme a été enterrée vivante.

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L’art de (trop) faire confiance

CHRONIQUE / On a l’habitude de réserver des hôtels, des randonnées, des tours guidés sur internet. Des billets d’avion même. Sans toujours savoir à qui on a affaire, on établit notre niveau de confiance en fonction de la qualité du site internet. La plupart du temps, le reçu qu’on nous délivre servira de pièce à conviction si l’expérience tourne au vinaigre.

À l’étranger, pourtant, les critères de confiance varient selon le pays. On pourra tout réserver avant de partir, avec une agence de voyages de confiance ici. Vrai qu’on met ainsi toutes les chances de notre côté. Si on agit davantage sur un coup de tête, il faut accepter les mésaventures.

En Inde, la simple idée de négocier mon billet de train à la gare cacophonique de Delhi me décourageait. Beaucoup trop de passagers, de badauds aussi, qui traînent là dans l’espoir de je ne sais quoi. Et il y a ceux qui voudront absolument porter votre bagage ou vous indiquer sur quel quai attendre votre train. Ils y gagnent leur pitance, mais dans la foule qui nous assaille, il devient facile de s’égarer.

Je me suis donc tourné vers une agence locale aux prix vraisemblablement exorbitants.

Là, on n’a pas réservé que mon laissez-passer pour le train. Le propriétaire de l’agence m’a convaincu de planifier tout mon voyage. Cinq ans plus tard, je me demande encore pourquoi j’ai accepté, même si tout s’est bien terminé.

Je suis parti pour un mois de découverte, délesté d’une bonne somme d’argent, en espérant que les hôtels qu’on me promettait et les billets de train qu’on devait me fournir me seraient réellement livrés. À part un itinéraire et un numéro de téléphone, rien ne me garantissait les services achetés. Par exemple, pour certains trajets, il fallait attendre d’être sur place pour pouvoir mettre la main sur un billet.

En solo, à chacune des gares où j’arrivais, que ce soit à Véranèse, à Agra ou à Jaipur, un chauffeur de tuk-tuk m’attendait. C’était ça l’entente. Mais encore fallait-il faire confiance à l’homme qui me disait : « Je vous attendais. Je vous emmène. » Une simple vérification, à savoir qui l’envoyait ou le nom du voyageur qu’il attendait, suffisait souvent à me rassurer.

L’agence locale a finalement livré la marchandise. Quand le bus m’a déposé dans une ville au sud du pays, à une vingtaine de minutes de Varkala, ma véritable destination, il y avait quelqu’un au bout du fil pour trouver une solution. À mon retour à Delhi, l’agent en question m’a remboursé le taxi que j’ai pris ce jour-là, m’a payé le repas pour se faire pardonner et m’a même conduit à l’aéroport.

À Hanoi au Vietnam, j’avais placé la paranoïa à 8 sur une échelle de 10. Les vraies agences locales étaient souvent copiées. Rien n’empêchait une compagnie d’utiliser le même nom, avec une variante graphique mineure, et à s’installer dans la même rue que l’originale. Certains accrochent même une fausse adresse devant leur porte pour tromper les touristes.

À travers les agences Ocean Star, Oceans Star, Ocean Stars et The Ocean Star, difficile de savoir laquelle est réellement celle qu’on nous avait recommandée. Toutes offrent en théorie les mêmes produits, montrent les mêmes photos pour une croisière dans la baie d’Halong ou les rizières de Sapa.

Vous seriez peut-être tenté d’opter pour la moins chère, pour économiser. Ou alors pour la plus chère, en gage de qualité. Quand on paie le voyage, qu’on nous remet un reçu qu’on est incapable de lire, et qu’on nous promet de passer nous prendre à l’hôtel, on se croise les doigts.

Là encore, j’ai toujours fini par arriver là où je souhaitais aller, mais... Dans la baie d’Halong, le type de bateau utilisé pour une croisière variait selon l’agence qui nous servait. Si tous les clients avaient réservé sur un même grand bateau à voiles, certains se sont retrouvés sur de petites embarcations alors que d’autres se prélassaient sur d’énormes bateaux de croisière.

Idem pour les trajets en train. Pour le même produit annoncé, certains, comme moi, ont passé la nuit dans une cabine de base avec six couchettes. Quand un passager descendait, un autre prenait sa place sans que les draps ou les oreillers ne soient changés. Les autres avaient droit à une cabine climatisée et comprenant quatre couchettes... dans un autre train.

En Éthiopie, à Bahir Dar, on nous propose des visites dans des monastères ou des randonnées dans les monts Simien. Le propriétaire de l’hôtel a rapidement expliqué ses forfaits aux prix généreusement élevés.

Une promenade en ville a permis de comparer les prix, de trouver moins cher et de réserver avec un homme à qui il fallait payer tout le forfait à l’avance. Quelques heures plus tard, on comprenait que toutes les compagnies consultées travaillaient ensemble et se partageaient les profits.

Pour les monts Simien, une voiture nous prendrait à Gondar, une ville plus au nord, et nous y emmènerait. Très vite, j’ai réalisé que j’aurais bien peu de recours si ladite compagnie me plantait là, devant mon hôtel de Gondar. Je ne reviendrais certainement pas à Bahir Dar pour me faire rembourser.

Ma randonnée qui devait durer une demi-journée a plutôt été limitée à deux heures. Le chauffeur s’est pointé en retard, prétextant avoir oublié de faire le plein. Sur la route, nous nous sommes arrêtés plus d’une heure dans un café où les randonneurs s’agglutinaient. Le temps de régler la paperasse, disait le chauffeur. Sauf qu’en arrivant au parc national, nous avons constaté qu’il n’avait jamais acheté les permis qu’il devait nous obtenir.

De perte de temps en perte de temps, nous avons finalement pu nous joindre à un groupe qui commençait sa marche dans les montagnes. Deux heures plus tard, on nous annonçait qu’il fallait partir. Comme prévu, quelque part au nord de l’Éthiopie, il n’y avait nulle part de bureau de plaintes pour nous dédommager...    

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La deuxième chance de Thessalonique

CHRONIQUE / On a rarement une deuxième chance de faire une bonne première impression. C’est vrai pour les nouvelles villes ou même les nouveaux pays aussi. Ce premier sentiment nous mettra sur nos gardes pendant un temps ou nous poussera rapidement à vouloir en découvrir plus.

C’est un peu le talon d’Achille de l’Inde, un pays riche en traditions qu’il vaut absolument la peine d’explorer. Mais on raconte souvent qu’il n’y a pas de zone grise, en Inde : on aime ou on n’aime pas.

C’est qu’il faut parfois un temps d’adaptation, si nos sens sont sursollicités parce qu’il y a tant à voir, à entendre et à sentir. Tout nous paraît nouveau, si bien qu’on sera émerveillé... ou tenté de succomber à la panique. Laisser le temps au temps devient parfois la meilleure façon de changer ses perceptions.

Mais encore faut-il avoir le temps.

Quand j’y repense, je me congratule d’avoir offert un peu de temps à Thessalonique, au nord de la Grèce. La ville moderne, un brin branchée, figurait sur ma liste des incontournables pour une raison obscure. Juste un feeling, une impression que je m’y plairais.

Thessalonique partait avec deux prises. Même si la Grèce m’a offert des rencontres exceptionnelles, ça ne clique toujours pas avec le pays lui-même. Difficile de dire pourquoi. Les paysages magnifiques, la nourriture qui donne envie de se gaver sans arrêt, le soleil qui brille continuellement ne suffisent pas. Je ne connecte pas.

Et ce jour-là, j’arrivais de Kalambaka, village où j’avais égaré mon appareil photo. Je chiquais de la guenille en silence dans mon train de ne pas avoir eu plus de temps pour tenter de le retracer. Quand le train s’est vidé pour un transfert qu’on ne m’avait pas annoncé, je n’ai lâché ma guenille que pour pousser un soupir de mécontentement. Je suis passé à un cheveu de rester coincé au milieu de nulle part.

À mon arrivée à Thessalonique, le bus a sillonné la rue Egnatia, un grand boulevard achalandé un peu terne. Les bâtiments modernes construits à la suite de l’incendie majeur de 1917, parfois un peu austères, m’ont fait plisser le nez.

J’ai inspiré profondément avant de me diriger vers la Tour blanche, le plus célèbre monument de la ville, qui a autrefois agi comme une prison. Érigée en bordure du golfe de Thessalonique, elle propose une vue magnifique sur le boulevard de bord de mer qu’elle domine.

Très touristique, le lieu est entouré de vendeurs de bracelets qui usent de leur charme pour améliorer leurs ventes. Le stratagème de plus en plus connu dans les grandes villes d’Europe consiste à amorcer la conversation de façon très amicale. Le marchand attache ensuite un bracelet autour de votre poignet et ne tarit pas d’éloges pour dire à quel point il vous fait bien avant d’exiger une rétribution pour l’objet qu’il vient de vous offrir.

On nous sollicite aussi toutes les cinq minutes pour nous proposer un tour de bateau, quand ce ne sont pas deux musiciens de rue qui se battent pour occuper le même espace sur la promenade.

Des fois, on a juste envie qu’on nous foute la paix.

J’ai commencé à me réconcilier en soirée, quand le centre de la ville s’est animé sous un ciel obscurci. Les restaurants, les terrasses aux fumets appétissants et l’ambiance décontractée et festive m’ont plu. C’est sans compter les vestiges historiques éclairés d’une lumière blafarde.

Surtout, en remettant les compteurs à zéro, en invitant le sourire au jour deux de la visite, j’ai compris pourquoi plusieurs considèrent Thessalonique comme leur coup de cœur en Grèce.

Thessalonique m’a plu à cause d’Ano Poli, autrefois le quartier turc, qui compte des églises et des monastères inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Ses maisons à colombage ont survécu à l’incendie de 1917, même si le feu avait pris naissance dans ce quartier à flanc de colline. Le vent avait alors poussé l’élément destructeur vers la mer en épargnant ce vieux quartier.

En faisant travailler les mollets pour gravir les rues escarpées, on finit par s’offrir une vue panoramique sur toute la ville. On atteint aussi les vieux remparts et une ancienne prison érigée dans un édifice ottoman. La prison, qui a fermé ses portes en 1989, sert aujourd’hui de lieu d’exposition pour des œuvres d’art originales.

Thessalonique a aussi fini par me charmer avec sa promenade de front de mer qui s’éloigne du centre-ville. Les badauds se rassemblent avec raison près de la sculpture des parapluies de Georges Zongolopoulos. L’art, rassembleur, enjolive une promenade autrement très bétonnée. Il s’agit aussi probablement d’un des plus beaux endroits pour observer le coucher du soleil.

 Thessalonique fait la démonstration que les deuxièmes chances nous permettent parfois de changer d’idée.
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Ne tuons pas la beauté du monde

CHRONIQUE / «Faisons de la Terre un grand jardin pour ceux qui viendront après nous... » L’hymne à la beauté du monde de Plamondon a beau avoir 40 ans, elle n’en est pas moins actuelle. On entend de plus en plus que la dernière chance de la Terre, c’est maintenant qu’elle se joue.

Pas besoin d’avoir voyagé pour avoir envie de faire une différence, pour vouloir que les arbres et les animaux d’ici ou d’ailleurs survivent aux folies qu’on leur fait trop souvent subir. Mais il y a des fois, au cœur d’une nature tellement plus grande que soi, où on prend toute la mesure de cette folie.

Il y a un danger à vouloir voyager pour s’imprégner de la beauté du monde. À trop piétiner, grimper, fouler, déranger, on contribue à détruire ce qu’on souhaite pourtant trouver intact. Inviter les touristes à choisir les milieux naturels plus que les villes, pour les expéditions, représente un danger de destruction. Pourtant, le potentiel de sensibilisation est énorme.

Avant de partir pour l’Afrique, il m’était déjà inconcevable que des braconniers s’en prennent aux gorilles des montagnes vivant aux frontières du Rwanda, de l’Ouganda et du Congo. Mon envie de visiter ces gorilles s’est butée un instant à une question éthique : doit-on vraiment les exposer quotidiennement aux yeux des curieux?

J’ai quand même décidé de me rendre à Kinigi, au nord du Rwanda, et d’obtenir le dispendieux permis qui me permettrait de passer une heure avec les gorilles. Il suffit de les apercevoir, de plonger notre regard dans la profondeur abyssale de leurs yeux noirs pour secouer la tête d’incompréhension : qui peut bien être capable de tuer ces bêtes pour faire le commerce de leur dépouille?

Comme mes passages dans les pays victimes de génocide m’ont donné envie de combattre le racisme et la haine qu’entretiennent les hommes envers les hommes, me sentir infiniment petit dans une nature qui me domine d’une force tranquille me donne envie de plaider pour les générations futures.

Comment passer sous silence l’Amazonie, qui pourrait perdre un peu plus de sa biodiversité si les craintes à propos du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, se concrétisent? Comment rester insensible au pied d’un figuier de 300 ans dont on ne voit même pas la cime?

Ceux qui viendront après nous, j’espère qu’ils pourront encore entendre plus de 1000 espèces d’oiseaux jacasser dans une même forêt, qu’ils pourront eux aussi se perdre dans plus de 12 000 espèces végétales dans une réserve comme celle de Madidi en Bolivie.

Parmi les autres joyaux, le Vietnam exploite la baie d’Halong, où les formations rocheuses font écarquiller les yeux. Mais l’eau brune des plages où on nous promettait le paradis et les détritus flottant au milieu de la baie, où on nous invite à nous baigner, devraient sonner l’alarme.

Pas très loin, à Sapa, les rizières que dominent les nuages vaporeux prisonniers des montagnes sont vertes à perte de vue. On marche à travers les plantations de bambou, sur des routes en terre rouge, mais évidemment, la ville s’étend à une vitesse folle. Parce que les touristes. Parce que le développement économique.

Les amoureux d’espaces verts se sentiront peut-être chez eux au Sri Lanka où plus de 26 % du territoire est protégé. Là, comme en Afrique d’ailleurs, les grands éléphants m’ont fait ouvrir la bouche de stupéfaction. Dans certains parcs nationaux où la nature est très dense, comme à Wilpattu, les branches fouettent la carrosserie de la bagnole.

Si la nature ne vous a pas encore émerveillé, pensez aux chutes d’Iguazu, à la frontière du Brésil et de l’Argentine. Il s’agit de 250 cascades, dont la plus haute atteint 80 m, dans un environnement forestier foisonnant où les toucans et les coatis peuvent être aperçus. Attention à ces petites bêtes semblables à des ratons-laveurs, d’ailleurs, qui s’intéresseront à tous les objets que vous poserez au sol.

Que dire du Grand Canyon, qu’on sous-estime souvent au point de peiner à le gravir sur la route du retour? Et de la vallée de la Mort, un peu plus à l’ouest? Ou des chutes de Plitvice, en Croatie, que j’ai eu le bonheur de visiter en automne? Ses passerelles de bois, beaucoup trop populaires pour nous permettre de nous arrêter lors d’une promenade, sillonnent seize lacs reliés entre eux par 92 cascades. Au moins, en contrôlant le flux de visiteurs, on évite la détérioration du site.

Difficile de trouver plus impressionnant que le lac Inle, au nord de la Birmanie, où un village a été construit sur pilotis. Voir les villageois cueillir leurs légumes dans leur jardin flottant m’a grandement impressionné.

Quoique le nord de l’Éthiopie, avec son volcan Erta Ale, les lacs de sel de la dépression du Danakil et la formation sulfureuse de Dallol pourraient bien le supplanter. Dommage qu’on soit en train de goudronner une grande route pour s’aventurer plus facilement à proximité du volcan.

Les formations rocheuses de Tigré, dans le même pays, rappellent les déserts de l’Arizona et de l’Utah.

Somme toute, les sites naturels offrent la plupart du temps les plus beaux moments en voyage. Et si on se promettait de ne pas les gâcher, de ne pas tuer la beauté du monde? Et si on se promettait de les offrir à ceux qui viendront après nous?  

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Intentions de voyageur

CHRONIQUE / Les seules résolutions qui tiennent sont celles qu’on ne prend pas. Se donner des objectifs, en début d’année, c’est se mettre une pression qui nous écrasera dès que le rythme habituel du quotidien reprendra. Bus, boulot, dodo... et on procrastine aux résolutions de 2020 ces petits gestes qui devaient faire une différence.

À défaut de résolutions, songeons à tout le moins à une poignée d’intentions pour éviter que le tourisme tue le tourisme. Pour que le fait de s’éloigner de chez soi soit encore source de découvertes et de surprises. Pour qu’on ne soit pas que des bébés gâtés qui cochent une liste de destinations pour impressionner la visite. 

Presque toutes les grandes villes du monde ont leur McDonald’s. Leur Subway aussi. Dire que j’étais étonné d’apercevoir la chaîne de sandwichs en Europe de l’Est il y a dix ans. Aujourd’hui, on peut recréer notre environnement pratiquement partout. Mais est-ce que c’est vraiment ce qu’on veut?

Dans le même sens, les destinations soleil et les lieux historiques s’enfoncent et se détériorent sous le poids des touristes. Le Mexique et la Birmanie ne permettent presque plus qu’on monte sur leurs pyramides ou leurs temples. L’Islande balise ses sentiers. Le touriste a dénaturé le tourisme. 

Comment changer les choses? Pour 2019, pourquoi ne pas tenter de réduire le nombre de photos croquées chaque jour. Une aventurière m’a déjà confié ne prendre qu’un seul cliché quotidiennement. Chaque fois que l’envie de sortir son appareil photo lui prend, elle doit peser le pour et le contre en se demandant si elle trouvera mieux avant que l’horloge ne fasse un tour complet.

La vérité, c’est qu’on se donne des coups de coude et qu’on pousse de grands soupirs pour prendre la même photo que tout le monde. Avec les satanées perches à égoportraits, certains s’élèvent au-dessus de la mêlée et s’assurent qu’un bras télescopique gâchera la photo de tous ceux autour d’eux. Idem pour les foutus drones qui s’envoleront au milieu de votre coucher de soleil et s’inviteront dans le panorama que vous veniez de cadrer.

Un peu de respect!

C’est sans compter les compétitions pour avoir la meilleure photo Instagram. Sur le réseau social, on a tout vu avant même de voyager. On nous montre le monde sous tous ses angles, mais bien sûr, on veut tous un portrait au sommet du « Stairways to heaven » à Oahu à Hawaï pour collectionner les mentions « J’aime ». 

Mon souhait, ce serait d’abolir toutes ces photos que vous prenez, de dos, sur une plage paradisiaque, ou au sommet d’une montagne, en faisant semblant de retenir votre chapeau pour ne pas qu’il s’envole.

Idem pour les égoportraits, devenus tellement populaires qu’on ne fait plus la file pour monter dans la tour Eiffel, mais on se met plutôt en ligne pour se prendre en photo avec le monument en arrière plan.

Je m’ennuie du temps où on voyageait moins pour se montrer et plus pour découvrir le monde.

En 2019, pensons aussi à l’environnement. Prendre l’avion nuira un brin si vous avez signé le Pacte. Mais peut-être pouvez-vous compenser vos émissions de carbone en achetant des crédits carbone ou en plantant des arbres. 

Pensez aussi aux bouteilles qui permettent de décontaminer l’eau du robinet à l’aide de lampes UV. Dans les pays où le recyclage n’est pas encore chose courante, on consomme souvent une quantité énorme de bouteilles d’eau qui prendront rapidement le chemin de l’enfouissement. Heureusement, de plus en plus d’hôtels offrent l’eau potable dans d’immenses bidons. Il suffit de remplir sa gourde.

Respecter l’environnement, c’est aussi acheter ses souvenirs localement et éviter de ramener des objets qui ne serviront à rien. C’est choisir des hébergements écoresponsables ou des restaurants tenus par la population locale.

En 2019, n’attendez plus que le copain, le voisin ou le cousin se libère pour voyager avec vous. Partez. Oui, partez seul. À votre mesure, osez l’escapade dans Charlevoix qui vous dit depuis des lunes ou prenez un vol pour Shanghai. Voyager, c’est comme aller au cinéma : une fois que le film est commencé, on oublie qu’on est arrivé seul.

Le plus difficile, c’est de partir. Mais les découvertes vous rendront bien plus heureux que le temps où vous attendiez à la maison.

Osez aussi sortir de votre zone de confort. Choisissez un pays même si vous ne parlez pas sa langue. Évadez-vous de votre tout-inclus pour une journée. Quittez l’auberge de jeunesse pour l’hôtel, le temps d’un soir. Ou prenez le train pour une ville que vous ne connaissez pas et improvisez.

Les belles découvertes sont celles qu’on n’attend pas. Le confort et l’habitude en offrent bien peu de ces découvertes.

Si j’ai inscrit tout ça sur ma liste à moi, j’ajoute aussi d’apprendre à prendre le temps. Flâner dans une ville où on croit avoir tout vu nous surprend toujours. La sempiternelle liste de choses à voir ne cessera jamais de s’allonger, mais ralentir permettra aussi de profiter.

Enfin, mettons fin au règne de la peur. Peur des accidents, du terrorisme, de la nourriture qu’on ne connaît pas, des gens qu’on ne connaît pas, des toilettes qui paraissent plus rudimentaires, des petites bestioles qui ne mangent certainement pas les bestioles plus grosses qu’elles.

Vaincre la peur, c’est oser petit peu par petit peu. Et avancer vers de nouveaux horizons.

Vous et moi, on n’arrivera pas à faire tout ça cette année. Mais on se donne le droit d’essayer.

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2018 au rang des souvenirs

L’année 2018 s’apprête à s’installer définitivement dans la boîte à souvenirs. Avant de lui dire au revoir, j’ose à peine calculer mon empreinte de carbone pour les 365 jours qui viennent de passer. Je n’ose pas calculer les kilomètres parcourus, au-dessus des nuages, dans les 31 vols qui m’ont soulevé à un moment ou à un autre dans les 12 derniers mois.

31 vols! Ça donne le vertige. C’est plus qu’une fois aux deux semaines, si on fait une moyenne. La Terre ne me dit pas merci. Mais j’aurai commencé, cette année, à compenser mes émissions de carbone. 

2018 m’aura donné quelques leçons. Difficile de ne rien apprendre quand on décampe à une fréquence grand F et qu’on donne la parole à l’étranger.

À Tokyo, au Japon, j’ai été confronté à ce sentiment étrange de déjà-vu alors que je ne retrouvais pas tout à fait mes repères. Fou comme des souvenirs bénins, comme ceux des enseignes de magasins qu’on avait oubliées, font remonter des tas d’images.

En retournant dans la capitale nippone, j’ai eu à me demander par où commencer l’exploration de la deuxième chance, celle qui s’éloignerait de la surface, des mêmes attractions que la première fois qui ne me feraient rien découvrir. 

En m’intéressant aux préparatifs des Jeux olympiques de 2020, j’ai réalisé qu’on accorde trop peu d’importance aux Jeux paralympiques. Les Japonais l’ont non seulement réalisé, ils en profitent pour adapter leur société qui laissait bien peu de place aux citoyens à mobilité réduite. 

Ma recommandation au Japon : le quartier de Yanaka, avec ses maisons traditionnelles. On s’éloigne un peu du circuit touristique et on vit le Japon qui disparaît peu à peu. Et pendant qu’on y est, il faut manger une soupe ramen dans un restaurant typique.

En Haïti, j’ai vu la passion et la persévérance. Mon ignorance m’avait caché que la perle des Antilles était un pays de montagnes. Là-bas, la beauté est partout : dans la nature, dans les traditions, dans le carnaval où j’irai danser un de ces jours, dans le créole que je ne comprends malheureusement qu’à moitié. 

J’ai craqué pour la bonne humeur de Gesper, qui aime chanter autant que le café qu’il fait pousser. Pour les paysans de Vallue, aussi, qui exploitent la terre de leur communauté tout en évitant l’exode des jeunes. 

Ma recommandation en Haïti : s’attarder dans le secteur de Vallue et de Petit-Goâve.

Israël s’est révélé un petit bout de terre à la fois. Ce qu’il a de surprenant, ce petit pays, c’est qu’il renferme justement tellement d’histoire et de richesses dans un territoire aussi restreint.

Les sites du patrimoine mondial de l’UNESCO ont de quoi combler les férus d’histoire. Ceux qui s’intéressent à l’actualité seront peut-être, comme moi, impressionnés par le Golan, d’où on peut voir (et entendre) le territoire syrien, et la Cisjordanie, qui donne un très bref aperçu du conflit israélo-palestinien.

Il était très étrange de combiner, dans une même escapade de deux semaines, le village hyperconservateur de Safed, les sites religieux d’importance pour le judaïsme, l’islam et le bahaïsme, en plus d’assister au plus gros événement LGBTQ+ du Moyen-Orient, à Tel-Aviv.

Ma recommandation en Israël : visiter Jérusalem, Hébron et Bethléem pour comprendre la situation géopolitique du territoire.

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J’ai aimé des centaines de fois... pas longtemps

CHRONIQUE / «Seuls les nomades aperçoivent l’horizon. Les sédentaires, eux, ne voient que leurs quatre murs. » La citation n’est pas de moi. Elle n’est pas complètement fidèle non plus. Je l’ai captée à la radio, alors que je vagabondais quelque part sur la Lune, sans pouvoir retrouver son auteur.

L’horizon! Dieu qu’il est loin, parfois. Il se présente dans toutes les teintes, dans la lumière faiblarde du petit matin, un peu flou sous le soleil éblouissant du jour, ou à peine perceptible dans la pénombre qui le couvre. Des fois il est pentu, mouillé ou en altitude. Des fois, il faut que d’autres nous laissent monter sur leurs épaules pour qu’on puisse le voir.

Voir l’horizon, c’est tomber amoureux. C’est vouloir ne jamais le perdre de vue, parce qu’il nous montre toute la distance qu’il nous reste encore à parcourir pour avoir tout vécu. Plus on le regarde, plus il prend ses distances. Et on tombe amoureux de ceux qui nous prêtent leurs épaules, ceux qui, en espagnol, en polonais, en amharique ou en langue des signes, nous font détourner le regard vers leur propre horizon.

Lire aussi : Ces adieux qui se passent trop bien 

J’ai pris l’avion la première fois le cœur grand ouvert, prêt à m’émerveiller de toute la nouveauté qui me happerait minute après minute. Les panneaux de signalisation, la langue ou l’accent de la population locale, les plaques d’immatriculation, les plats typiques, l’architecture, les rues pavées, les découvertes avaient la même taille que ma naïveté démesurée.

Il m’a fallu quelques jours à peine pour tomber amoureux. Amoureux successivement de tous ceux que je rencontrais, tellement pareils et différents à la fois. Des amours éphémères, au sens large du terme, qui se sont multipliés de pays en pays. Quand ils vous font sourire, vous donnent des papillons, vous donnent l’impression d’exister, les gens, c’est que vous les aimez un peu. Le monde est rempli d’étrangers à aimer.

Trop de ces gens sont passés, ont façonné celui que je suis, et sont partis plus vite qu’ils n’étaient arrivés, avec un petit bout de ma naïveté. Tous m’ont propulsé vers le haut, m’ont appris la vie... m’ont appris ma vie. Tous autant qu’ils sont ont changé le monde d’un tout petit battement d’ailes. Ils ont changé mon monde à moi. Et des fois, j’ai eu envie de me payer des ailes pour les revoir un instant.

Suzanne, américaine, aura pavé la voie, dans un train à la frontière de l’Espagne et de la France. Elle aura été la première à me saluer, à me montrer que l’amitié n’a pas de drapeaux, de frontières, et qu’elle n’existe que dans le présent.

Matt l’a suivie quelques jours plus tard, croisant ma route par hasard trop souvent pour que ce soit un hasard. J’ai appris à faire confiance aux coïncidences et j’ai avalé la route jusqu’à Washington D.C. deux ans plus tard, entre autres pour partager le monde une nouvelle fois avec ce vieil ami.

Dès le premier regard, j’ai aimé Charlotte, une Suédoise intimidante de détermination. Sur une montagne de Nouvelle-Zélande, nous avons convenu de dompter l’altitude à deux. J’ai été rassuré de trouver quelqu’un qui aimait l’horizon encore plus que moi. De l’Australie où elle a étudié, elle est partie pour les États-Unis et le Brésil pour bosser comme biologiste. Si je ne l’ai jamais revue (encore), je m’inspire encore souvent de son impressionnante détermination.

Alex le Californien était beaucoup plus jeune que moi et avait l’intelligence d’écouter pour tirer des leçons de l’expérience des autres. Il m’a renversé d’un simple « merci » que je n’attendais pas. Un « merci » d’avoir été moi, d’avoir partagé quelques jours avec lui sous la chaleur d’Athènes. Il m’a appris que je ne disais pas « merci » assez souvent. Encore moins « je t’aime ». Et j’ai entrepris de remercier, au moins une fois l’an, tous ces petits bouts d’horizon qui me poussent en avant.

Janne, des Pays-Bas, a fait preuve d’une grande humanité. Elle s’est proposée pour accompagner le voyageur mal en point que j’étais jusqu’à un hôpital de Chiang Mai, en Thaïlande. Elle a refusé qu’un inconnu se sente seul au bout du monde. On a tous besoin, un jour, que quelqu’un nous tienne la main ou nous prête son épaule pour pleurer. Elle a passé sa route; m’a laissé à la mienne.

Biggy l’Islandais demeure un modèle d’intelligence et de joie de vivre. Toujours en contact avec son gamin intérieur, il s’amuse d’un rien. Fier et amoureux de sa famille, il confectionne chaque année des vidéos souvenirs pleines d’humour et de tendresse. Le jour où j’ai quitté Reykjavik, ses yeux trahissaient une petite averse intérieure. J’en ai fait mon modèle.

Bryan, un autre Américain, m’a surpris en prenant des nouvelles, plusieurs mois après notre rencontre au Maroc. Nous avions trouvé un restaurant étonnant caché dans un sous-sol, dans le nord du pays. Une panne d’électricité nous y avait plongés dans une obscurité totale. Il se souvenait de tous les détails de nos conversations et m’invitait à lui faire coucou un de ces jours. J’ai appris à ne pas sous-estimer la sincérité de ceux qui partagent notre table pour un soir ou deux.

Ils sont des centaines à être passés, à m’avoir bouleversé, à s’être lovés dans un coin de mon cœur, simplement pour avoir été eux-mêmes. Ils m’ont invité à leur mariage, m’ont envoyé des souhaits de Noël, m’ont proposé de reprendre la route avec moi, alors que nous n’étions à l’origine que des étrangers arrivés par hasard dans une même destination. Ils m’ont donné rendez-vous, sans me connaître, m’ont expulsé de ma zone de confort et font maintenant partie de ma famille. Ils m’ont changé. Ils sont partis, aussi.

On peut s’empêcher de tomber amoureux de peur de se faire mal. Ou on tombe amoureux des centaines de fois... pas longtemps, avec tous ceux qui se donnent la peine de nous prêter leurs épaules pour nous montrer l’horizon.

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J’haïs l’hiver... sauf à Québec

CHRONIQUE / Lorsqu’il se couvre de millions de minuscules flocons, le plafond noir de la nuit s’illumine au ralenti. Quand l’hiver s’impose coquettement dans la nuit, le temps se fige, surtout quand de petites ampoules rappellent que Noël approche.

L’hiver, c’est beau pour les cartes postales. Mais c’est trop froid pour mes vrais pieds et pour mon cœur de Grinch qui boude Noël 11 heures par jour. À part les engelures, l’hiver nous a donné un sport national comme religion, la Guerre des tuques et des excuses pour abuser du chocolat chaud. Peut-être aussi est-il responsable de mes envies de mettre dehors novembre et d’écourter le février malfaisant en m’envolant vers le soleil d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud.

À bien y penser, je ne me suis jamais lancé dans le tourisme hivernal. Quand l’occasion s’est présentée de traverser la Russie à bord du train transsibérien, j’ai enroulé mon enthousiasme sous mon foulard. L’idée de traverser le plus grand pays du monde pendant les mois les plus froids me déplaisait. Déjà que le lac Baïkal, en été, n’est pas reconnu pour être particulièrement chaud.

À part une escapade dans les Alpes pour une courte leçon de ski et une envie toute particulière de ranger le Grinch pour visiter Rovaniemi, en Laponie, où vit le vrai père Noël (oui, bon!), troquer de la neige d’ici pour de la neige ailleurs, c’est non.

Rempli de contradictions, j’ose quand même dire à qui veut l’entendre que le meilleur moment pour visiter le Québec et être dépaysé... c’est l’hiver. La neige, les températures sous zéro, la tire sur la neige, le ski de fond et la raquette, y’a de quoi s’offrir deux ou trois découvertes. Et mine de rien, quand on me prend au mot et qu’on débarque en même temps que le froid, c’est à Québec que j’amène les visiteurs.

La vraie vérité, c’est qu’en matière de paysage hivernal, Québec, c’est difficile à battre. Le fleuve, ses glaces, le vent froid qui nous fouette à coup sûr sur la terrasse Dufferin et le Château Frontenac qui se dresse au-dessus de la mêlée, c’est tout ce qu’il faut pour une belle carte postale.

Étrangement, j’y suis passé dernièrement pour saluer le château, justement, qui me narguait à longueur de jour quand j’apprenais le métier de communicateur dans un bureau juste à côté. Forcément, je passe de soir, comme une tradition depuis le jour où j’ai parcouru la vieille ville pendant des heures, en arrivant à Québec la première fois, tellement impressionné par toute cette beauté. J’avais les mêmes yeux que ces touristes qui viennent vivre le vrai hiver québécois.

Québec sait se draper de belles lumières à l’approche des Fêtes. Bien sûr, bien sûr, il faut se tenir tout en haut de l’escalier Casse-Cou, regarder de haut les ribambelles étincelantes accrochées près des toits en contrebas, et descendre, sans se casser le dos, pour marcher sous les ribambelles. C’est bien trop petit le Petit Champlain, mais c’est là que se trouve le Noël typique qui transforme les grands touristes en enfants éberlués. Trop petit parce qu’on en prendrait plus. Même pour moi, la chorale aux cantiques de Noël, devant l’église Notre-Dame-des-Victoires, semblait sortir tout droit d’un « vieux » film avec Macauley Culkin.

Ils sont venus de Californie, de l’Ontario, d’Autriche, du Mexique et de la Pologne pour me faire un coucou. Ils ont tous poussé le même « wow » à l’intersection des rues du Cul-de-sac et Notre-Dame. De là, la vue sur le château, avec les sapins éclairés, la neige et la bicyclette verrouillée au coin de la rue fait un malheur sur Instagram. La photo que j’y ai croquée attire beaucoup plus l’attention que celles de la Grèce, de la Colombie ou d’Haïti publiées plus tôt cette année. Pas mal.

L’hiver à Québec, c’est encore plus beau avec le Marché de Noël allemand. Celui-là, il n’existait pas quand je vivais dans la ville de Jean-Paul L’Allier. Ses dispositifs anti-camions béliers brisent un peu la magie des Fêtes, même s’ils sont un tantinet rassurants. Les pères Noël arpentant les rues, les kiosques de bois, le vin chaud, la fondue au fromage... L’Europe peut bien aller se rhabiller. On peut d’ailleurs en profiter jusqu’au 23 décembre.

Quétaine? Même les Grinch comme moi trouvent ça mignon. À Madrid, seule ville que j’ai visitée à l’approche du temps de la crèche, le marché de Noël avait constitué un produit d’appel non négligeable. Il paraissait bien pâle par rapport à celui de Québec.

Mon côté touriste ne peut s’empêcher de s’arrêter aux Anciens Canadiens, ce restaurant au toit rouge qui rappelle la maison de ma grand-mère. Le midi, pour les petits prix, j’y trouve tout le folklore québécois que je veux exhiber devant mes visiteurs : pâté à la viande, tourtière du Lac-Saint-Jean, ragoût de boulettes et tarte au sirop d’érable.

Y’a pas à dire, même dans ma tête d’enfant, l’hiver, c’était Québec. Je revois encore une image des chutes Montmorency glacées ou encore de la patinoire de la place d’Youville.

C’est sûr que j’amène mes visiteurs sur la rue Cartier, voir ces lampes géantes qui constituent une idée tellement simple, mais tellement géniale, et dans l’éternelle boutique de Noël du Vieux-Québec.

Je l’avoue, Québec, c’est ma définition de l’hiver. Son carnaval est mythique. Son hôtel de glace aussi. Et en moins de trente minutes, on fait de la raquette au parc de la Jacques-Cartier ou du traîneau à chiens à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier.

Le traîneau à chiens! Ça s’apprend en deux temps trois mouvements, même si j’ai eu toute la difficulté du monde à maintenir ma monture immobilisée tellement les bêtes étaient énervées. La balade en nature, suivie d’un chocolat chaud et d’une visite auprès des chiots, c’est le pendant hivernal du tipi au Canada.

J’haïs l’hiver... sauf quand c’est à Québec.  

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LE BOURLINGUEUR

Quand la Colombie fait de l’ombre à la Floride

CHRONIQUE / Si j’étais de mauvaise foi, je dirais que la Colombie fait de l’ombre à la Floride comme destination hivernale. Les pauvres petits Québécois cherchant à troquer les chaussettes trempées par la neige abondante pour du sable qui leur brûlera le bout des orteils ont trouvé chaussure à leur pied. Tout le monde visite la Colombie ces jours-ci.

Bon, peut-être pas tout le monde. Mais j’ai quand même croisé trois amis par pur hasard sur la plage de Tayrona, au nord, à la fin octobre. Depuis, mon fil Facebook et mon Instagram sont inondés de photos de la Colombie. Au moins une dizaine d’autres connaissances y dévorent le soleil hivernal.

Le prix du billet d’avion y est peut-être pour quelque chose. Cet automne, on pouvait se taper le corridor aérien vers Bogota pour moins de 500 $. Si la patience fait partie de vos qualités, même dans les aéroports les plus ennuyeux du monde, vous pouviez vous en tirer pour presque seulement 400 $ à condition de subir de longues escales. Ça devenait tentant de dire « bye-bye boss! » pour quelques jours.

« C’est pas dangereux, la Colombie? », qu’ils demandent, les gens. Pas à outrance. Pas si on fait preuve de la prudence élémentaire. Pareil comme au Pérou, en Équateur ou au Mexique. Non, vous ne risquez pas à tout moment de vous retrouver coincé entre deux groupes de narcotrafiquants faisant voler une pluie de balles et de grenades. La Colombie, la Bosnie, le Rwanda... L’imaginaire a retenu le danger, mais pas leur transformation... Ces trois pays sont pourtant magnifiques et sécuritaires.

Pourquoi la Colombie? Parce que c’est grand comme ça! Grand comment? Plus grand qu’un éléphant, je dirais. C’est peut-être parce qu’il faut beaucoup d’espace pour planter des palmiers grands de 60 m, pour planter quelques grandes montagnes aussi, et une bonne portion de forêt amazonienne. Il faut être grand pour toucher au Pacifique et à la mer des Caraïbes et se garder un peu d’espace pour faire pousser le café.

C’est tellement grand, la Colombie, que la distance entre les villes principales comme Carthagène, Medellin et Bogota prend des heures à franchir en autobus. Les compagnies aériennes à bas prix, bien que moins écologiques, font des sauts de puce en moins d’une heure. Avianca inclut les bagages, comme EasyFly, mais pas VivaAir.

Bien que les plages soient populaires, on boude à tort certaines grandes villes comme Bogota. La capitale, nichée dans les montagnes, a l’humeur changeante. Il fait frais souvent, si bien que la petite laine mérite à tout le moins d’être déposée dans la valise. Mais quand la chaleur se pointe, les coups de soleil ne mettent pas de temps à s’imposer.

L’ascension de Montserrate, où se trouve une église, présente un défi intéressant. La vue du sommet permet par ailleurs d’apprécier l’étendue de la ville. Les jambes plus fatiguées prendront le téléphérique ou le monorail, mais l’expérience ne sera pas la même.

On dit qu’il faut entre 60 et 90 minutes pour grimper les quelque 1500 marches menant au sommet de la montagne. C’est à peu près le temps que j’ai investi, si on en croit le chronomètre que j’ai maintenu sur pause pour plusieurs centaines de marches. C’est que l’altitude, voyez, ça vous tire un tantinet vers le bas. Prévoyez deux heures.

Le quartier de La Candelaria, la vieille ville, est agréable pour ses graffitis et son aspect colonial. Quelques bons restaurants serviront des plats traditionnels, comme la « bandeja paisa », une assiette de viande hachée, d’avocats, de riz, de fèves et de gras de porc. Ne croyez pas le serveur qui vous dira qu’une portion convient pour une seule personne. C’est énorme. Pareil pour la « parillada », une platée de viandes grillées. L’ajiaco, un bouillon de poulet à la crème avec du maïs sur l’épi, réchauffe par temps froid et remplit l’estomac pour une bonne douzaine d’heures.

Il ne faudrait pas ignorer le Musée de l’or, qui offre des tours guidés gratuits en fin d’après-midi tout en racontant des histoires fascinantes, même pour ceux qui détestent les musées. J’en suis. Idem pour le petit Musée Botero, qui expose les œuvres originales de l’artiste du même nom.

Dans le domaine de la gastronomie, on peut goûter des jus faits à base de fruits dont on ignorait l’existence. On peut aussi se défoncer les tympans et manger beaucoup trop dans un des Andres Carne de Res, forts en originalité. Les prix y sont un peu élevés, comme la musique trop forte, mais les touristes fêtards ont tendance à s’y rassembler. Si c’est votre première visite, des musiciens se déplaceront à votre table et vous proposeront de porter une banderole comme celles des concours de Miss.

Sinon, les autres grandes villes présentent aussi un intérêt. Medellin a été, pour moi, beaucoup plus attirante que Carthagène. Moins jolie au premier coup d’œil, et moins touristique aussi, Medellin est pourtant séduisante. Son métro, ses téléphériques et le rythme de la vie quotidienne m’ont charmé.

À Carthagène, en dehors de la saison touristique, la vieille ville est quand même prise d’assaut par les touristes, donc du même coup par les vendeurs de babioles qui se font compétition comme des hyènes pour un minuscule morceau de viande. Suffit d’en revirer un pour que dix autres s’essaient à vous vendre le même bidule. Je n’ose pas imaginer la haute saison, quand les bateaux de croisière se déversent sur la ville. Haut-le-cœur.

Mine de rien, on fait vite le tour des bâtiments coloniaux animés pour le pur plaisir des étrangers. À l’extérieur des fortifications, le château de San Felipe Barajas vaut le détour pour son importance historique. Il a entre autres empêché les Anglais de prendre Carthagène.

Enfin, plus au sud, à Salento par exemple, on peut s’amuser au tejo, ce « sport » semblable à la pétanque où on lance une pierre dans un bac d’argile dans l’espoir de faire exploser quelques pétards. Peut créer une dépendance!

La Colombie, c’est trop grand pour ne pas vouloir y retourner. 

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Le Bourlingueur

Le quartier le plus violent de Medellin

CHRONIQUE / On dit Medellin et tout de suite, on pense à Pablo Escobar, ce baron colombien de la drogue. Pendant plusieurs années, la grande ville située à l’ouest de Bogota était considérée comme la plus dangereuse de toute la Colombie, notamment en raison de la présence des narcotrafiquants.

Aujourd’hui, les touristes s’y aventurent, fréquentent son métro, la fierté de toute la ville, et flânent dans les populaires boutiques du centre-ville. On s’attarde aussi dans un parc ponctué de dizaines de sculptures offertes par Fernando Botero, cet artiste qui s’amuse à jouer avec les proportions et qui représente des personnages aux formes très rondes. Ou on prend un des téléphériques pour survoler les quartiers bâtis à flanc de montagne, pour atteindre le parc Arvi.

Depuis six ans, les visiteurs sont aussi amenés à visiter la Comuna 13, autrefois reconnue comme le quartier le plus violent de Medellin... La communauté aux allures de favela, de bidonville, bâtie de maisons empilées les unes sur les autres dans les montagnes, accueille les étrangers sous la forme de tours guidés organisés par des jeunes habitants de l’endroit.

Ils ont appris l’anglais, le perfectionnent au contact des touristes, et racontent comment eux et leurs voisins se sont retrouvés coincés entre deux feux. Comme dans les quartiers pauvres de Rio de Janeiro, pendant un temps, les enfants rêvaient d’être chef d’une bande criminalisée. Le « respect » et l’argent qui accompagnent le titre étaient convoités.

Aujourd’hui, à voir les artistes couvrir les murs de graffitis, à interagir avec les guides et les touristes, ils sont plus nombreux à rêver d’une carrière plus traditionnelle, qui de guide touristique, qui de traducteur, qui de muraliste. L’art, sous forme de musique et de danse aussi, vient à la rescousse d’une jeunesse en redéfinition.

La situation géographique du quartier explique en partie son statut particulier. Du haut de la montagne, le territoire était facile à défendre. D’en bas, il était pratiquement impossible à conquérir. Les groupes armés comme les FARC et l’ELN s’y frottaient aux narcotrafiquants alors qu’on se servait du bidonville pour faire transiter la cocaïne.

Les histoires que nos jeunes guides nous raconteront n’auront rien de bien jojo. Entre autres, on rappellera qu’en 2002, le maire de Medellin, Luis Pérez, se dirigeait vers l’inauguration d’une maison pour les personnes déplacées en raison des violences quand son escorte policière lui aurait fait faux bond. Son autobus, par ailleurs rempli de journalistes, a été pris pour cible par un tireur perché dans la Comuna 13.

Écrasé au sol pour se protéger des balles, le maire a survécu, comme les journalistes, grâce au sang froid du conducteur de l’autobus, qui a refusé de s’immobiliser. L’épisode aura poussé le premier magistrat de la municipalité à interpeller le président Andres Pastrana, l’invitant à envoyer une milice dans le bidonville pour régler les problèmes de violence une fois pour toutes.

C’est plutôt le nouveau président, Alvaro Uribe, qui prendra les choses en main. Il a lancé 10 opérations militaires, dont l’opération Mariscal, en mai 2002, qui a coûté la vie à neuf civils, dont trois enfants.

Plusieurs des graffitis recouvrant aujourd’hui les murs de la Comuna 13 font référence à cet épisode, qui a vu s’affirmer une forme pacifique de solidarité. Une mère de famille, voulant intervenir pour amener deux de ses fils à l’hôpital, a agité un drap blanc pour mettre fin aux tirs croisés. Plusieurs de ses voisins ont fini par l’imiter, signifiant le début de la fin de l’opération Mariscal.

En pleine visite, on s’arrête devant un graffiti qui illustre trois éléphants tenant avec leur trompe un bout de tissu blanc. Là, l’artiste a voulu rendre hommage à cette mère de famille. Les autres œuvres tracent elles aussi une ligne entre le passé et l’avenir en racontant l’histoire de la communauté.

Aussi, dans la Comuna 13, il est interdit de recouvrir un graffiti à moins de proposer un projet plus beau, plus grandiose que le précédent.

Ce jour-là, ma guide nous racontait qu’il existe encore des violences dans sa communauté, même si les conflits sont plus circonscrits. Avec les touristes, elle saura contourner les secteurs où une certaine agitation se manifeste. La semaine dernière encore, une grenade explosait dans ce quartier de Medellin.

Il y a pourtant bien peu pour ébranler le sentiment de sécurité lors d’un passage dans la Comuna 13. Ses citoyens nous accueillent à bras ouverts. Les petites galeries d’art attirent l’œil et tous se font une fierté des escaliers roulants construits en plein air qui permettent de gravir la montagne sans trop d’efforts. Ici, c’est la règle, on ne marche pas dans l’escalier. Il faut aussi s’appuyer pendant toute la montée pour éviter de tomber. Sinon, quelqu’un vous le reprochera.

Tout en haut, une troupe de danse présente ses talents de hip hop en échange de pourboire. L’art, une fois de plus, vient à la rescousse de la jeunesse. Et pendant que les touristes tapent des mains devant les prouesses des danseurs, les enfants vivant tout près de là s’essaient à quelques mouvements pour imiter les grands. Ils ont désormais des modèles positifs.

L’histoire de Comuna 13 est plus violente encore. On nous la raconte en mots ou en images symboliques. S’attarder aux graffitis un peu plus longtemps que pour un selfie, c’est se donner la peine de comprendre le passé qui a forgé le présent.
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Le Bourlingueur

Au jardin, nom de dieu 

CHRONIQUE / Jérusalem, Nazareth, Bethléem... Visiter Israël et la Cisjordanie, c’est fouler des terres saintes. Le judaïsme et l’islam s’y côtoient sur des sites sacrés, hautement symboliques et incontournables.

Bethléem est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. À Jérusalem, une promenade dans les jardins de Gethsémanie figure certainement sur liste des pèlerins en visite. Les jardins du mont des Béatitudes, particulièrement joli, entrent dans la même catégorie.

C’est toutefois un autre jardin, que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, qui figure au patrimoine mondial de l’UNESCO. Lui aussi est un haut lieu religieux, mais relève d’un culte dont l’existence m’était aussi inconnue.

Quand on parcourt la liste des sites à protéger en Israël, les magnifiques jardins Bahaïs, à Haïfa, sont de ceux qui font écarquiller les yeux. Leur inscription est beaucoup moins connue ou évidente que celle de la vieille ville de Jérusalem.

Haïfa est la troisième plus grande ville d’Israël, après Tel-Aviv et Jérusalem, et se trouve à environ une heure de voiture ou de train de la première, en pleine ligne droite vers le nord. L’excursion se fait bien en une journée, mais on en profite plus en y passant au moins une nuit.

Les jardins Bahaïs, sur les flancs du mont Carmel, avec ses 19 terrasses et le mausolée du Bab (le fondateur du bahaïsme) en son centre, constituent la principale attraction. Par ailleurs, le mausolée a été dessiné par un architecte canadien. Arrivé en début de soirée, j’ai marché vers le quartier de la colonie allemande, connue pour ses magasins et ses restaurants. Elle se situe au pied des terrasses, qui s’illuminent une fois le ciel obscurci. De toute beauté.

À mon avis, pour visiter les jardins, qui jusque-là n’étaient encore que des jardins dans ma tête, il faut absolument participer à un tour guidé. Celui en anglais part à midi tous les jours. Une seule plage horaire. Une seule possibilité de visiter. On n’attend pas les retardataires et on ne lésine pas sur les règles plutôt strictes. En haute saison, les files d’attente peuvent être longues. Premier arrivé, premier servi. Certaines zones restreintes sont néanmoins accessibles sans visite guidée.

Mesdames, et Messieurs, couvrez vos épaules et genoux. Le lieu est sacré. Les hommes bénéficieront d’une plus grande tolérance pour les genoux dénudés, mais quantité de demoiselles s’en sortent en s’enroulant un foulard ou une autre pièce de tissu autour de la taille. La vulgaire serviette ne pourra par contre pas se transformer en jupe. Pas permis. Blasphématoire, même. Les jardins Bahaïs d’Haïfa sont l’un des deux sites les plus saints de la foi bahaïe, l’autre étant situé tout près, à Acre.

Le tour, quoique très intéressant, constitue une expérience particulièrement désagréable. Comme à la maternelle, on vous grondera pour vous être écarté du rang, pour vous être immobilisé dans un escalier, et on vous poussera à avancer parce qu’il faut avoir quitté la propriété au bout de 45 minutes. On se foutra que tout le monde soit arrivé pour commencer à raconter les histoires et on se foutra aussi de ceux qui souhaitent croquer quelques clichés. Le problème, c’est probablement la courte durée de l’activité.

Le bahaïsme mise sur une spiritualité universelle, un dieu unique et éternel et vise l’abolition des injustices. Dans cette religion, les Moïse, Bouddha et autres prophètes ont tous livré un seul et même message. Les hommes et les femmes y sont égaux, alors que la science et la religion cohabitent en harmonie.

Selon notre guide, un des éléments importants du bahaïsme : la circoncision n’est pas obligatoire. Il est aussi impossible de naître bahaï et il faut choisir sa foi à l’âge de 15 ans.

Ironiquement, les Israéliens ne peuvent pas se convertir au bahaïsme, même si leur pays compte deux lieux saints bahaï. Les autres fidèles, qui se compteraient au nombre d’environ sept millions, se doivent de faire un pèlerinage à Acre ou Haïfa, sinon les deux, au moins une fois, si leur santé leur permet.
CHRONIQUE-texte:       Les jardins sont entretenus par des bénévoles de partout des jardins orientés vers Acre, le lieu le plus sacré de la religion, et comptent des centaines de plantes exotiques, ainsi que plusieurs fontaines. Il s’agit probablement d’un des meilleurs endroits pour observer la ville d’Haïfa et son port, un peu plus bas.

Sur la route du retour, on peut s’arrêter dans le quartier de Wadi Nisnas, constitué d’édifices étroits en pierre, pour apprécier l’atmosphère d’une vieille ville du Moyen-Orient. On y erre principalement pour l’ambiance. Les amateurs d’art apprécieront le musée à ciel ouvert constitué de plus de 100 œuvres d’art, tantôt des graffitis, tantôt des sculptures tellement discrètes qu’on pourrait ne pas les voir si on ne portait pas attention.

Les musées sont légion, mais l’heure de la visite des jardins, à midi, est un peu inconvenante pour planifier des activités, à moins de décaler les repas.

Enfin, le transport en commun efficace permet de se rendre aisément à l’une des plages, dont Hof HaCarmel, la plus populaire, qui est aussi beaucoup plus calme que les étendues de sable de Tel-Aviv. Si l’envie vous prend de vous y rendre en train, il faut prévoir une fouille sommaire des sacs à dos dans les gares.

Haïfa, ville culturelle moderne, offre une escale beaucoup plus calme que les deux autres grandes villes du pays.
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Au pied des palmiers géants

CHRONIQUE / Avant que l’autobus ne s’élance de la ville de Pereira, à l’ouest de Bogota, au centre de la Colombie, mieux vaut avoir posé un couvercle sur le café qu’on vient de s’acheter. Le café, c’est d’ailleurs un choix naturel, puisqu’il pousse précisément dans cette région du pays sud-américain.

Pourquoi le couvercle? Parce que les bus roulant vers Salento, base idéale pour visiter toute la région, ont tendance à attaquer le bitume à vitesse grand galop. À bord de ces véhicules, qui mettent une heure environ pour atteindre la petite base coloniale, 45 minutes quand le galop est particulièrement rapide, toutes les courbes paraissent prononcées.

Salento, c’est vraiment le cœur de tout. On y arrive souvent de Pereira, ville des affaires, ou d’Armenia, plus au sud. Pratique, pratique, le bus nous abandonne à la place centrale, bordée de palmiers et entourée de commerces. De là, en 8,22 minutes, on peut atteindre tous les recoins du village.

À Salento, on trouve au moins... une grande rue commerciale, ponctuée de restaurants et de boutiques. Sur les rues perpendiculaires, certains marchands se risquent en affaires surtout s’ils sont visibles de la calle Real, aussi appelée carrera 6.

Lové au creux des montagnes, le village vit des profits du café et des piscicultures de truites. Les promenades à dos de cheval y sont populaires. Mais avec une population oscillant autour de 4000 habitants, on risque surtout d’y croiser des touristes. Partout. Ceux qui mangent leur spaghetti en parlant vraiment fort. Ceux qui font retentir la musique tard le soir. Ceux qui hablan español juste un poquito mais qui préfèrent qu’on leur réponde in english.

Salento, ce serait tellement, tellement charmant sans les touristes. Ironie, quand tu nous tiens.

La beauté de la région, néanmoins, se trouve à environ 30 minutes de Jeep de la place centrale. Personnellement, je ne l’ai pas trouvée dans les plantations de café, qui offrent pourtant des paysages de cartes postales. Ma visite y a été expéditive et sans grandes explications. Rien d’impressionnant ou d’éducatif en comparaison avec la naissante Route du café que j’ai visitée en Haïti.

Mon bout de Colombie préféré, il était plutôt dans la vallée de Cocora. Aux heures, les Jeeps se remplissent de touristes prêts à randonner deux, trois ou cinq heures dans la vallée et la jungle colombienne. Combien de jeunes âmes peuvent monter à bord d’un seul véhicule tout terrain? 13, sans compter le conducteur. Trois passagers seront d’ailleurs debout, bien cramponnés à l’arrière.

Cocora, c’est la nature et la (presque) sainte paix. Dans un océan de verdure, rachitiques et énormes à la fois, se dressent, presque nus, les palmiers à cire du Quindio. Ces arbres, un des symboles de la Colombie, peuvent atteindre 60 mètres dans des conditions idéales et ne sont qu’un long tronc grisâtre coiffé de longues feuilles vertes. Ils sont tellement chétifs qu’on ne les croirait jamais aussi grands, vus de loin, si ce n’était de la perspective et des comparaisons avec tout ce qui les entoure.

Les palmiers à cire sont les plus grands palmiers du monde et sont maintenant protégés parce qu’ils sont menacés d’extinction. La cire qui couvre le tronc a longtemps été utilisée pour produire des chandelles.

Mon premier contact avec ces géants s’est fait de loin. Je les voyais dodeliner de la tête quelque part à l’horizon. Perchés sur des collines, ils rendaient ridicule tout randonneur, tellement minuscule, qui s’en approchait dans le lointain.

La vallée de Cocora, pour plusieurs, c’est l’occasion d’une superbe randonnée en nature. Les plus impatients commenceront par la fin en réalisant une boucle de deux ou trois heures directement vers lesdits palmiers. Les autres mettront cinq heures avant de dire qu’ils ont mérité de s’asseoir parmi les géants.

Après moins de dix minutes, on traverse un premier pont de corde et de bois. Vivement la fibre équilibriste. On s’improvise Indiana Jones, au moins un peu dans notre tête. On mettra une bonne demi-heure pour en revenir de la beauté qui nous enveloppe. On côtoie tantôt les vaches, tantôt quelques chevaux, avant de nous enfoncer dans la jungle.

On traversera la rivière une bonne dizaine de fois, toujours sur des ponts bringuebalants qu’il est recommandé de n’affronter qu’une personne à la fois. Deux bonnes heures plus tard, une halte est prévue pour la consommation de boissons chaudes. On s’y émerveille devant les buvettes des colibris. Les minuscules volatiles, par dizaines, virevoltent au grand plaisir des visiteurs. Ils se permettent presque de prendre la pose.

Un peu gagas, nous nous arrêtons longuement pour les observer.

Ce qu’il y a de beau, avec la plus longue route, c’est que l’ascension vers le sommet nous force parfois à ralentir pour reprendre notre souffle. Là, on lève la tête pour apercevoir un oiseau jaune, rouge ou bleu, ou on baisse le regard vers des fleurs et des champignons qui nous étaient encore inconnus.

C’est sur la voie du retour que les palmiers s’offrent vraiment au regard. Garanti, personne n’a l’œil assez grand pour en toiser un de pied en cap. Nenon. On fixe un billot gris ou on se casse le cou à essayer de voir la cime. Les photos qui rendent bien le phénomène ne se trouvent probablement nulle part. Zéro.

Il y a les figuiers plusieurs fois centenaires de l’Amazonie ou les séquoias de la côte Ouest. Ceux-là m’ont étiré les joues d’ébahissement. Les palmiers de Cocora paraissent toutefois bien plus irréalistes tellement ils sont longilignes. Et ils prouvent une fois encore que la nature nous fascinera toujours bien plus que n’importe quelle construction de l’homme.

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LE BOURLINGUEUR

Le déluge de Santa Marta

CHRONIQUE / La nuit s’affalait tranquillement sur Bogota, deux heures top chrono avant le décollage de mon vol vers Santa Marta, au nord de la Colombie. Pourtant, j’en étais encore à boucler mes bagages, à l’hôtel. Sans être en avance, pour un vol intérieur, j’hésitais à croire que j’étais en retard.

À mon arrivée à l’aérogare, sur le grand écran à côté du vol d’Avianca, clignotait le mot « delayed ». Retardé. Jurons intérieurs. Avec le retard, j’arriverais à destination en milieu de nuit. C’est que de l’aéroport de Santa Marta, il fallait prévoir une bonne heure de route pour trouver mon hôtel, à l’orée de la jungle du parc national de Tayrona.

Misère de misère!

Je ne me doutais pas encore de la raison du retard de ce vol. Je ne comprendrais que deux heures plus tard, quand la carlingue de l’avion s’agitait de gauche à droite juste avant l’atterrissage sur une piste plus que détrempée. Les éclairs illuminaient la piste. Du haut des airs, on apercevait les voitures immobilisées le long de la route, les quatre clignotants en fonction. Des automobilistes se risquaient à poursuivre leur route malgré l’eau qui atteignait presque le bas des portières. L’appareil s’est posé comme une tonne de brique.

Alors que j’attendais mon sac à dos au carrousel à bagages, un flot de voyageurs inattendu s’est dirigé en courant vers la sortie. Tous les vols en attente venaient d’être annulés. Ceux qui nous avaient précédés avaient apparemment été détournés vers Barranquilla ou Carthagène. Grâce à une toute petite éclaircie, je m’étais pourtant posé à destination. Bonne ou mauvaise nouvelle? Ça restait à voir. Les sorties étaient prises d’assaut.

Les taxis ne suffisaient pas à la tâche devant ce tout petit aéroport. Parce que trop peu nombreux pour les voyageurs entassés à la pluie battante, les chauffeurs faisaient grimper leurs prix. Certains passagers potentiels se chamaillaient, si bien que le calme et la patience étaient de mise.

Un chauffeur a accepté de réduire son prix à condition de pouvoir faire monter une autre cliente qu’il laisserait en chemin. Marché conclu.

Au volant, le jeune homme avait l’air à peine adulte. Il avait pourtant 27 ans et jamais il n’avait vu pareille averse. Les essuie-glace brossaient frénétiquement le pare-brise sans parvenir complètement à éliminer toute l’eau qui n’en finissait plus de tomber. À l’intérieur, impossible d’attacher nos ceintures de sécurité. Il fallait se cramponner et faire confiance.

Filant à toute vitesse, le taxi a ralenti au moment d’apercevoir plusieurs phares immobiles sur la route. Certains véhicules circulaient à contresens. En aval, des policiers bloquaient la route, inondée de plus d’un mètre d’eau.

Le jeune chauffeur a fait demi-tour avant de s’engager dans une rue perpendiculaire particulièrement cahoteuse. L’autre passagère, se tournant vers moi, s’est montrée autoritaire : « Verrouillez les portières ».

Le conducteur s’est emparé de son radio-transmetteur pendant que je valsais au rythme des grosses pierres que nous attaquions de front. « J’entre dans le secteur Libano. Je répète, je suis dans le secteur Libano. S’il arrive quoi que ce soit, je vous avertirai. Je suis dans le secteur Libano. »

Me voilà rassuré! (Pas vraiment!)

Faut croire que les bandits aussi trouvaient que ce n’était pas un temps à coucher dehors. Pas d’incident malheureux à déplorer.

Après nous être délestés d’une passagère, nous avons contourné l’inondation pour retrouver la route principale : celle s’enfonçant aux abords du parc Tayrona. « Faites attention aux arbres qui sont tombés et aux glissements de terrain qui obstruent la route », prévient la préposée au péage qui ne voyait certainement pas beaucoup de passants par de telles conditions.

Le ciel coulait depuis plus de cinq heures et ne semblait pas vouloir se calmer. Déjà deux ou trois coulées de boue nous avaient forcés à louvoyer sur la grand-route quand nous nous sommes engagés dans un chemin non pavé. Un panneau annonçait mon hôtel à quelque 300 mètres, mais aucun véhicule ne s’y rendrait. Les pneus s’enfonçaient dans la boue bien tendre. Il faudrait faire le dernier bout à pied.

Le chauffeur, avec moi, a bravé les cordes qui tombaient pour se buter à un torrent bouillonnant. La route, devant nous, était coupée par une rivière qui, de toute évidence, n’a pas l’habitude de faire son lit à cet endroit. Sur la rive opposée, on apercevait la clôture de l’hôtel. Il aurait toutefois été beaucoup trop périlleux de tenter quoi que ce soit pour dormir dans le lit que j’avais réservé.

Le conducteur de la bagnole jaune comme allié, je suis reparti sur la route principale pour m’arrêter partout où le mot hôtel avait été placardé dans l’entrée.

Toc! Toc! Pas de réponse. Ding! Dong! Pas de réponse non plus.

À la cinquième halte, au moment d’abdiquer à nouveau devant une petite maison identifiée comme Hostal El Indio, une lumière s’est allumée. Un vieillard, une serviette autour de son corps presque nu, a déverrouillé. L’endroit, qu’aucun autre client n’avait trouvé, n’était pas tout à fait prêt à recevoir des visiteurs. Vitement, l’homme a jeté des draps sur un lit en s’excusant. Il s’est retiré pour passer la nuit dans un hamac, sous une gloriette située à l’extérieur.

J’étais finalement au sec, après avoir offert un généreux pourboire au chauffeur du taxi. Mais ironiquement, par temps de grande pluie, certains hôtels, comme celui où je me trouvais, sont privés... d’eau courante.   

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Le Bourlingueur

Une ondée chez l’habitant

CHRONIQUE / La pluie finit toujours par tomber. C’est de même! À moins d’être extrêmement chanceux, il y aura toujours une journée ou deux, pendant les vacances, où le ciel décidera de tomber un peu, beaucoup ou passionnément.

Pour les amateurs de photographie, la pluie offre des paysages tout gris ou des occasions incontournables de capturer des éclaboussures et des défilés de parapluies. Pour les moins habiles comme moi, c’est probablement l’occasion d’inonder un appareil photo qui rendra l’âme indubitablement avant la fin de l’ondée.

Ma stratégie revient généralement à garder les visites prévues à l’intérieur pour la fin de mon périple. Si le temps ne me permet pas de mettre le nez dehors, je pige dans la réserve de musées et d’autres expositions qui me faisaient envie. Si le crachin est faible, comme chacune des pluies qu’il m’a été donné d’expérimenter en Australie, je sors quand même sans hésitation.

En Asie du Sud, la saison des pluies, qui commence souvent avec le printemps, ne fait pas de cachettes. Ça le dit : il pleuvra. Ce qu’il y a de beau, c’est que les précipitations ne durent souvent que 30 minutes ou une heure. Réguliers comme une horloge, presque, les nuages ont même tendance à se présenter autour de la même heure, jour après jour.

C’était du moins le cas au Sri Lanka, où la saison des pluies sévissait surtout en région montagneuse, au début du mois d’avril. Pendant que le nord du petit pays fondait sous un soleil de plomb, le sud goûtait aux précipitations.

À Ella, ville montagneuse entourée de plantations de thé, le mot se passait que les nuages se liquéfiaient vers les 15 heures. Sauf que dans la région, à part quelques usines à thé, les occasions de se réfugier à l’intérieur ne sont pas légion, à moins de retourner à l’hôtel. Ella, c’est la nature et la contemplation.

Comme la plupart des touristes, pendant que le soleil brillait encore bien haut, je me suis dirigé vers le chemin de fer, véritable autoroute piétonne. Pour passer du point A au point B, à Ella, c’est probablement la route la plus courte. Loin des routes, en altitude, les points de vue sont magnifiques. La matinée est aussi le meilleur moment pour s’aventurer vers les hauteurs, pendant que l’horizon n’est pas obstrué par les cumulonimbus.

Bourlingueur

Voyager sans se ruiner

LE BOURLINGUEUR / Tout est dans le titre. On veut savoir comment, par miracle, on pourrait avoir le beurre et l’argent du beurre. Les articles sur les façons de trouver des billets d’avion à bas prix pullulent. Font cliquer à n’en plus finir sur la toile. Mais la vraie façon d’économiser en voyage, c’est souvent la flexibilité, la débrouillardise et le sacrifice d’un peu de confort.

Vrai de vrai qu’on peut trouver des rabais alléchants grâce à des erreurs de prix (voir des sites comme Yulair ou Yuldeals), qu’on peut profiter de rabais inopinés de dernière minute sur des sites de réservation comme Booking ou Trivago, mais il y a plus que le « couponing » de l’ère moderne.

Oui, la plupart du temps, je paie toutes mes dépenses en voyage. Oui, j’y passe une grande partie de mon budget de loisirs. S’il faut accepter de dépenser pour voir le monde, on peut éviter de dégarnir le portefeuille avec quelques trucs.

D’abord, en magasinant un billet d’avion en ligne, il importe d’effectuer ses recherches au moins deux mois d’avance, sur plusieurs sites différents. Des fois, on économise des miettes, mais à l’occasion, les épargnes se comptent par dizaines de dollars. Et oui, les sites de vente vous espionnent et gonfleront les prix si vous effectuez la même recherche trois jours de suite. Pensez à faire des recherches sur votre ordinateur et sur les applications mobiles des comparateurs de vols et des compagnies aériennes. Les tarifs sont parfois différents. Une application comme Hopper peut par ailleurs vous guider à savoir si c’est le bon moment pour acheter.

À destination, certains hébergements offrent le petit-déjeuner gratuitement. Si le prix est compétitif, on économise ainsi plusieurs repas. Les auberges de jeunesse, qui ne s’adressent pas qu’aux jeunes, sont des options économiques en dortoir, mais parfois aussi pour des chambres individuelles. La proximité des autres voyageurs permettra parfois de profiter de leurs trucs pour tirer le meilleur prix d’une activité, ou de partager le prix d’un taxi ou d’une excursion.

Les options du Couchsurfing, pour dormir chez l’habitant gratuitement, ou du camping, peuvent aussi être considérées.

Pour manger, les restaurants remplis de touristes auront toujours des factures plus salées. Idem pour ceux ayant une vitrine sur un grand boulevard ou une rue achalandée. Au contraire, les bouis-bouis locaux, les cafés de fond de ruelle, proposent généralement des plats plus « authentiques » à un prix plus raisonnable. Si la population locale s’y aventure, c’est probablement un gage de qualité également. Dans le même sens, votre bouteille d’eau sera bien entendu moins chère à l’épicerie qu’au dépanneur du coin.

Du point de vue du transport, le transport public local, souvent moins rapide, moins confortable, mais plus économique, demeure la meilleure option. On y fait aussi souvent des rencontres agréables qui peuvent être utiles pour apprendre à négocier ou pour connaître les meilleurs endroits à fréquenter. Vous voulez engager un chauffeur de tuk-tuk? Si vous réservez ses services à l’hôtel ou si vous interpellez celui qui patiente devant l’établissement, il y a fort à parier qu’il chargera un peu plus cher. Souvent, il verse une commission à l’hôtel.

Dans le même sens, si un déplacement s’annonce long, mieux vaut parfois prévoir un autobus ou un train de nuit. Non seulement on économisera l’hôtel, mais on se déplacera au même moment et on évitera de perdre une journée complète dans le transport. Certains trains de nuit sont aussi confortables qu’un hôtel. Mais si on ne dort pas, ça fait au moins une histoire à raconter.

S’informer sur les moyens de transport et les distances à parcourir peut être une excellente idée. En Asie, en Thaïlande par exemple, on nous propose des tuks-tuks pour tout. Si leur prix n’est pas élevé, il arrive souvent que la distance puisse être franchie gratuitement, à pied, en découvrant le quartier. Marcher, c’est bon pour la santé et c’est très économique. Idem pour le vélo. Vous avez le temps? Louez un vélo plutôt que de prendre un taxi.

Dans d’autres occasions, comme en Birmanie, le train est beaucoup, beaucoup moins cher que l’autobus. Il faut toutefois arriver à se plier à l’horaire de transport et composer avec des bancs de bois un tantinet trop raides.

Parmi les arnaques fréquentes, celle qu’on veut éviter est la surcharge des taxis dans les aéroports ou les gares. Dans plusieurs pays, les prix pour une course au départ de ces endroits sont fixes. On le trouve parfois sur un panneau, parfois sur un billet qu’il faut acheter à l’avance. Sinon, le chauffeur demandera peut-être trois fois le prix en refusant d’utiliser le compteur.

Ainsi, apprendre à dire non, à solliciter un autre chauffeur, ou même à s’éloigner pour héler un taxi à partir d’une autre rue, peut générer des économies. Si le chauffeur essaie de gonfler le prix en cours de route, il faut demeurer ferme. Il tente sa chance, mais sait très bien que vous avez convenu d’un prix.

Négocier, pour un taxi, mais aussi pour des souvenirs, une excursion, ou de la nourriture dans un grand marché en plein air, c’est normal dans un tas de pays. N’opinez pas trop vite quand le marchand annonce son prix. Connaître un natif du pays qui négociera pour nous peut être une option.

Bien sûr, pour visiter des endroits hyperpopulaires, on s’évite certains soucis en faisant appel à une compagnie touristique. Souvent, on peut réaliser la même visite par soi-même pour la moitié du prix, sans que ce soit trop compliqué. On peut aussi s’intéresser aux activités comme les tours guidés gratuits...

Enfin, évitez l’erreur de début que je commets à tout coup, soit de ne pas demander le prix avant de commander. Au risque de paraître obsessif, demandez si ce verre que vous n’avez pas commandé est inclus ou si cette pause café, qui n’apparaissait pas dans l’itinéraire, est incluse.

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Bourlingueur

Un concert de cris pour Sarajevo

CHRONIQUE / «Dans un jardin c’est beau les fleurs. Il n’en reste plus pour les tombeaux. Il y a plus de morts qu’il y a de fleurs. C’est un peu triste Sarajevo. »

Ce sont les paroles de Dan Bigras, tirées de sa chanson Sarajevo. Je l’ai entendu les réciter, au hasard d’une séance de zapping, et les images de la capitale de la Bosnie Herzégovine me sont revenues.

En 2014, cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, Sarajevo célébrait sa première présence en Coupe du monde de soccer. Une trentaine de minutes après mon arrivée, alors que les rues se remplissaient de partisans fiers, on m’offrait de me joindre à un tour guidé, le lendemain. On y raconterait le siège de Sarajevo pendant la guerre de 1992-1995.

Ce matin-là, nous étions deux à nous être pointés. Je me souviens du guide, Jasenko Pasic, un acteur qui ne racontait pas son histoire de gaieté de cœur. Mais s’il ne le faisait pas, disait-il, on n’entendrait pas la version de ceux qui avaient vécu la guerre. La rencontre avec Jasenko demeure à ce jour une des plus marquantes de tous mes voyages. Il décrivait les tireurs d’élite, les grenades, les cicatrices qui marquent encore ses concitoyens, avec un réalisme à en faire frissonner.

Jasenko m’a permis d’être beaucoup plus qu’un touriste et de sentir vibrer le cœur de Sarajevo. Dès lors, les milliers de stèles blanches, dans les cimetières qui couvrent une bonne partie de la ville, prennent une tout autre signification.

En 2014, Jasenko m’avait montré dix minutes d’un documentaire sur lequel il travaillait. J’avais gardé sa carte de visite dans mon portefeuille depuis, avec la promesse de le visionner quand il serait disponible. Scream for me Sarajevo est finalement sorti en juin 2018.

Le documentaire m’a donné les mêmes frissons que ma visite de Sarajevo en 2014. On y raconte l’improbable concert donné par Bruce Dickinson, le chanteur d'Iron Maiden, dans une ville assiégée, en décembre 1994. Pendant une soirée, le peuple bosniaque retrouvait un brin d’humanité.

Dans ce film dirigé par Tarik Hodzic et produit par Adnan Cuhara, on montre d’abord les débuts de la guerre. Ceux qui rendaient d’abord les enfants heureux de manquer quelques jours d’école, alors qu’on ignorait vraiment ce qui s’en venait.

« Il y avait tellement d’obus que les oiseaux gisaient dans la rue », dit un homme.

« Tout prend son sens quand on est aussi proche de la mort », dit un autre.

Les images de la ville en feu sont difficiles à regarder. Celles des habitants qui essuient les balles des tireurs d’élite encore plus. La guerre n’a rien de beau. Scream for me Sarajevo ne le cache pas.

Le concert de Bruce Dickinson paraît alors bien anecdotique alors que des familles sont forcées d’allumer des feux sur leur balcon pour cuire leur repas. C’est pourtant une histoire d’exception qui mérite d’être racontée.

BOURLINGUEUR

Le détour obligé en territoire palestinien

LE BOURLINGUEUR / La flambée de violence à Gaza ne s’apaisait pas. Quelques jours avant mon départ pour Tel-Aviv, les chaînes de nouvelles en continu me renvoyaient des images de Jéricho et de Bethléem, en Cisjordanie, barricadées. Les rues, même en plein jour, semblaient désertes. La situation politique apparaissait tendue.

Bien entendu, les touristes ne sont pas admis à Gaza. Au moment des combats, même une partie du sud d’Israël était déconseillée aux touristes. Un tir de mortier s’est d’ailleurs frayé un chemin dans la région du désert de Negev, où je considérais de m’aventurer. En août, une roquette s’est échouée près de la ville de Be’er Sheva.

Il m’apparaissait tout à fait essentiel, à tout le moins, de visiter la Cisjordanie pour comprendre la réalité des territoires palestiniens occupés. Il faut toutefois considérer le moyen de traverser le mur qui sépare Israël de la Cisjordanie. Par exemple, certaines compagnies de location refusent que leurs voitures traversent en Cisjordanie. Les tours guidés et l’autobus deviennent des options plus faciles.

À partir de Tel-Aviv et Jérusalem, plusieurs compagnies proposent effectivement de visiter Ramallah, Bethléem et Jéricho dans une même journée. D’autres suggèrent plutôt de s’attarder à Hébron. Mea culpa, mon horaire ne me permettait qu’une courte journée à Bethléem, ce qui est largement insuffisant.

Insuffisant parce qu’on veut bien s’imprégner de l’atmosphère, déambuler nonchalamment dans les rues, faire un crochet par le marché public et manger au carré... Manger. Si on veut comprendre toute la dynamique des relations tendues dans ce coin du monde, peut-être est-il préférable d’y passer la nuit, de se trouver un guide non seulement pour les attractions principales, mais aussi pour s’aventurer dans un camp de réfugiés. Pourquoi pas?

J’ai pris le transport public près de la porte de Damas, aux limites de la vieille ville de Jérusalem. L’autobus nous conduit directement à Bethléem, sur le bord d’une route. Bien qu’on ait pu apercevoir un poste de contrôle, personne n’a demandé de voir notre passeport.

Dès lors, des chauffeurs de taxi proposent de nous conduire d’un site à l’autre pour un prix tout à fait raisonnable. S’ils sont fermes et qu’ils n’abandonnent pas au premier refus, ils ne se montrent jamais agressifs comme certains marchands dans les villes touristiques ailleurs dans le monde. C’est d’ailleurs une caractéristique qui m’a sauté aux yeux : l’amabilité de gens de Bethléem.

Au carré Manger, j’ai acheté des cartes postales en oubliant que je ne pourrais pas les poster, avec leur timbre palestinien, une fois rentré à Jérusalem. Pour presque rien, j’y ai mangé un plat typique, le musakhan, composé de poulet, d’oignons, d’amandes et de pain arabe. Et dans une boutique de souvenirs à quelques pas de là, le propriétaire m’a offert de grimper un escalier, dans l’arrière-boutique, pour apprécier la vue qu’il a de son toit.

Bourlingueur

La ville ultrareligieuse de Safed

CHRONIQUE / Malgré la chaleur accablante pesant sur Israël, en début d’été, il fallait prévoir de quoi se couvrir pour les soirées fraîches à Safed, dans les hauteurs de la Galilée, à proximité du Golan. Même dans le jour, personne ne se battait pour les quelques parcelles d’ombre qu’on pouvait trouver.

Safed, à 900 m d’altitude, compte environ 32 000 habitants. C’est aussi le lieu de naissance du leader palestinien Mahmoud Abbas. Le principal défi, en arrivant, est de déterminer comment écrire le nom de la ville. Outre Safed, on l’appelle aussi Tsfat ou Tzfat.

De l’ouest du pays, la route vers cette ville mystique est particulièrement jolie. On gravit des montagnes sur des routes aux courbes infinies. Et la navigation dans la ville elle-même requiert un brin d’étude puisque les principales rues, à sens unique, peuvent nous forcer à de longs détours pour revenir en arrière.

J’ai dormi au Safed Inn, un bed and breakfast situé aux limites de la ville, dans un coin à l’opposé du vieux quartier. L’établissement, avec son énorme jardin et son offre de copieux petits-déjeuners, se trouvait à deux pas d’une base militaire. Deux pas exactement. Du jardin, en se mettant sur le bout des pieds, on voyait les jeunes hommes et femmes s’entraîner de l’autre côté d’un mur surmonté de barbelés.

On les voit d’ailleurs partout en ville, les jeunes enrôlés, avec leurs uniformes, déambulant nonchalamment. Au premier coup d’œil, ça surprend un peu. Mais dans un pays où le service militaire est obligatoire, c’est chose commune.

Le premier soir, je me suis échoué dans un restaurant irakien complètement vide. Le repas typique, un bouillon avec des boules de semoule et un peu de viande, mijotait dans une grande casserole. Le chef, un costaud moustachu, m’en a servi plusieurs louches en me regardant d’un air amusé.

Une promenade dans la nuit neuve m’a fait aimer Safed immédiatement. La ville sainte, très religieuse, est la capitale de la kabbale, un courant mystique du judaïsme. À n’en point douter, à la lumière faiblarde éclairant les rues piétonnes de la vieille ville, on sent tout de suite une atmosphère étrange mais apaisante. Safed a une âme.

Il y a aussi ce sentiment d’immensité quand on se tient tout en haut du grand escalier, Ma’alot Olei Hagardom, qui traverse la vieille ville pour descendre vers l’ancien cimetière juif. La vallée, à l’horizon, n’est que l’immensité d’une épaisse obscurité parsemée de quelques flambeaux lumineux.

Les allées, où les boutiques bourdonnent en plein jour, sont désertes une fois la nuit tombée. Les volets des fenêtres sont fermés. Des ribambelles de fanions aux couleurs d’Israël flottent nonchalamment. À l’occasion, on entend le bruit des pas sur la pierre quand des hommes quittent la synagogue pour rentrer à la maison.

Assis dans le grand escalier, j’ai regardé ces passants, majoritairement des juifs hassidiques, se déplacer avec une détermination évidente. Pas de pertes de temps en chemin. J’ai rapidement compris pourquoi, comme touriste, il est préférable d’éviter Safed un jour de sabbat. Déjà en soirée, c’est le calme plat. Les journées de repos sont donc forcément encore plus silencieuses.

On se perd avec joie dans les ruelles étroites de la vieille ville, où les portes et les volets bleu ciel tranchent sur des murs blancs. Comme dans un labyrinthe, on se surprend à passer deux fois devant la même synagogue, devant la même galerie d’art.

Bourlingueur

Vie d’aéroport

CHRONIQUE / Chaque fois que je sors d’un aéroport, j’ouvre grands les yeux et j’inspire un bon coup. Je m’imprègne instantanément du climat, de l’odeur, des couleurs de ce nouveau pays. Ce moment, qui ne dure qu’une fraction de seconde, demeure un de mes préférés en voyage.

Je me souviens de la chaleur accablante, même à trois heures du matin, à Colombo, au Sri Lanka. Je revois aussi les palmiers de Cancun, ou de cette ville, au loin, quand le train a quitté l’aéroport d’Osaka pour me conduire vers la grande ville japonaise.

Ce qu’on oublie souvent, par contre, c’est que la première impression d’un pays nous vient de son aéroport. Il y a ceux dans lesquels on arrive à destination, et ceux dans lesquels on est obligé de transiter pour quelques heures. La gentillesse du personnel, la propreté des toilettes, la facilité à s’orienter viennent toutes jouer sur notre jugement. 

Je suis tombé sur un classement des meilleurs aéroports compilé par Airhelp.com à l’aide de données trouvées sur Twitter. On y tient apparemment compte de la ponctualité des vols, de la qualité des services et du sentiment général des voyageurs. 

Selon ce site, l’aéroport Hamad international de Doha, arriverait en tête de liste. L’immense aéroport possède un petit côté ludique, avec son immense ourson en peluche au milieu du bâtiment. Une fois la sécurité passée, quand on se trouve en transit, on descend un escalier roulant au bout duquel nous attend un dinosaure robotisé.

Et pour les enfants, des terrains de jeux aux allures de sculptures géantes donnent envie de s’amuser. Deux larges salles, avec des bancs inclinés cordés comme des sardines, permettent aussi de tenter de s’assoupir, si on s’y trouve pour une partie de la nuit. 

Un autre site, sleepinairports.net, recense quant à lui les meilleurs aéroports pour dormir. Au bas de la liste, le Sud-Soudan, le Nigeria, l’Arabie saoudite... et plusieurs petits aéroports grecs. Au contraire, il paraît qu’on dort bien à l’aéroport de Singapour.

Parmi les autres aéroports obtenant de très bons résultats généraux, notons celui d’Haneda, à Tokyo au Japon. Celui-là, en plus de ses nombreuses boutiques aux produits culturels fascinants, nous permet d’acheter une pensée, dans une machine distributrice, et de l’accrocher sur un grand mur où pendent les bonnes fortunes des autres voyageurs. Une grande terrasse, où se rassemblent quantité de curieux, donne une vue imprenable sur le tarmac et les avions qui décollent. Pour passer le temps, c’est assurément plus divertissant qu’une série de iPad publics à la porte d’embarquement. Génial. 

Parmi mes autres coups de cœur, notons l’aéroport Wayne County, de Détroit. Son monorail traversant le terminal est particulièrement pratique. Mais j’aime surtout le tunnel reliant le terminal A aux terminaux B et C. Munis de deux tapis roulants, il est coloré de faisceaux lumineux oscillant au son de musique Motown. Parfait comme accueil.

Le Bourlingueur

Vertige aux Météores

CHRONIQUE / Il ne restait plus de sièges dans le train. Que des billets « debout » pour les cinq heures du trajet en matinée. J’ai hésité. La caissière s’est aussitôt impatientée. « Vous voulez faire quoi? », qu’elle demande. Minute, papillon! Je réfléchis.

C’était à la gare d’Athènes. Pour monter vers le nord, vers Kalambaka, pour être précis, il y avait le train de 8 h 20 ou celui de 16 h 15, si on voulait le trajet le plus court.

J’ai pris le billet « debout », qui permet en réalité d’occuper n’importe quel siège vacant jusqu’à ce que quelqu’un nous en chasse parce qu’il détient une place réservée. J’ai donc valsé de banc en banc pendant cinq heures. C’est long, cinq heures!

Dans la dernière portion du trajet, après la dernière grande ville, Trikala, on commence à apercevoir les pitons de grès. Ceux-là mêmes qui attirent les touristes dans le petit village de Kalambaka, qui compte environ 12 000 âmes. Les Météores, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, surplombent la vallée du Pénée. Ces monastères, construits au 15e siècle, nous dominent avec autorité.

Les quelques dizaines de touristes encore dans le train sont descendus à la petite gare déserte et se sont disséminés dans le village, qui ne compte qu’une grande rue, mais plusieurs petites voies le long desquelles sont perchées de bien coquettes maisons.

Ils sont nombreux, les groupes organisés, à se pointer en bus, le matin, à envahir les monastères en altitude pendant les premières heures d’ouverture, formant de longues files d’attente, et à repartir aussitôt. Pas de considérations pour Kalambaka. Pas de considérations pour le village voisin de Kastraki non plus. Juste le temps de prendre quelques photos et d’acheter une effigie de la Vierge Marie.

Pour ceux qui choisissent de séjourner au pied des pitons rocheux, deux ou trois bus montent chaque jour vers le sommet et redescendent autant de fois. Ou il est possible de marcher, par la route principale qui louvoie entre les monastères, ou par une piste rocheuse qui cache son embouchure près du monastère Agias Triados.

Sinon, en début de soirée, le rendez-vous populaire se situe sur un des rochers nus, quelque part au milieu de tous ces monastères anciens, pour voir le ciel se teinter de rose-orange et laisser le vent qui se lève pousser le soleil vers son lit. Majestueux. Unique!

Bourlingueur

La richesse du café haïtien

CHRONIQUE / Confession! Le café, j’aime pas trop. Je me réveille sans. Je traverse ma journée sans. Mais j’en bois quand même à l’occasion. Et il m’arrive de le trouver bon.

J’ai souri dans ma tête quand Gesper Myrtil, pépiniériste à Fond Jean-Noël, une commune de Marigot, en Haïti, a affirmé solennellement que là, ça ne se dit pas qu’on n’aime pas le café. Pas au cœur de la plantation dont il prend soin avec un amour débordant. Je n’avais rien dit de toute façon. Et heureusement, parce qu’entre vous et moi, même pour ceux qui ne s’émoustillent pas au contact des effluves caféinées, il est franchement délicieux le café de Fond Jean-Noël. Délicieux, rien de moins.

Elle a non seulement bon goût, cette boisson chaude, mais elle est aussi fascinante quand on s’attarde le long de la Route du café, route solidaire inaugurée en 2014 en collaboration avec Vue sur mer et le RENAPROTS (Réseau national de promoteurs du tourisme solidaire). On y rencontre des encyclopédies vivantes comme Gesper, on peut goûter une noix de coco fraîche, voir un jeune villageois randonner avec son cochon ou des enfants s’amusant d’une simple roue qu’ils font tourner avec un bâton.

Le Bourlingueur

Monterrey aller-retour

CHRONIQUE / Comment savoir qu’on est accro ? Quand l’objet de notre dépendance occupe tous nos temps libres ? Quand on y revient toujours, même quand on ne peut y consacrer qu’un temps très limité ?

Comment savoir qu’on est accro ? Quand l’objet de notre dépendance occupe tous nos temps libres ? Quand on y revient toujours, même quand on ne peut y consacrer qu’un temps très limité ?

En matière de voyage, c’est probablement quand toutes nos vacances se passent à l’étranger. Ou quand même les longs week-ends nous fournissent une excuse pour monter dans le prochain avion...

Coupable ! Je suis accro.

D’abord, avec l’excuse de visiter un ami, je me suis payé de longues fins de semaine à Toronto. En voiture, bien sûr, pour la liberté de mouvement. Il m’apparaissait plus logique, et moins cher aussi, de passer sept heures sur la route que sept heures dans un avion pour un week-end à Paris, par exemple. Et je visitais mon Canada.

J’ai pris goût à partir dès qu’on m’accordait un lundi de congé. Toronto m’a revu sept ou huit fois. Ensuite, avec la même excuse en poche, je me suis envolé vers la ville des vents pour « célébrer » l’Action de grâces canadienne. Trois grosses journées de beau temps pour voir la Cloud Gate, cette fève géante dans le Millenium Park, ou la Crown Fountain, juste à côté, avec ses visages humains projetés sur d’énormes colonnes.

Dieu que j’ai aimé Chicago, son architecture, son métro aérien, ses bars de blues et sa « deep dish pizza ».

Trois jours, c’est court. Mais justement, trois jours, ça nous évite de nous éparpiller. Pas le temps de s’étendre dans tout l’Illinois ou de déborder au Wisconsin ou en Indiana. Pas le temps de tout voir, non plus, mais assez pour contempler, tout simplement.

Pour le dernier long congé, j’ai poussé encore un peu plus. On est accro ou on ne l’est pas. M’assurant qu’un divan saurait m’accueillir à destination, j’ai arrêté mon choix sur Monterrey, au Mexique. Je sais, ils sont nombreux à avoir froncé le sourcil, à m’avoir dévisagé comme si j’étais un demeuré de m’absenter pour une si courte période. Ma dépendance venait d’être soulignée au feutre rouge.

Étrangement, mes vacances, je les trouve en m’installant dans mon siège dans l’avion. Peut-être est-ce la déconnexion complète de l’internet ou l’obligation de ralentir, de m’attarder devant un film ou un bon livre. Mais je décroche enfin.

Sous les 37 degrés au nord du Mexique, j’ai fait connaissance avec Monterrey, surnommée la Pittsburgh mexicaine en raison de ses fonderies. Pourtant, ce qui saute aux yeux, ce sont les dizaines de centres commerciaux qui longent les autoroutes. Monterrey, eldorado de la consommation.

Le Bourlingueur

Retour au Pella Inn

CHRONIQUE / À une semaine de décoller pour Athènes, j’hésitais encore. Retourner ou pas au Pella Inn, cette auberge qui renfermait tellement de souvenirs de mon précédent passage dans la capitale grecque. Au moment de réserver, il s’agissait, comme il y a six ans, de la seule réelle option envisageable après avoir comparé avec les autres établissements disponibles. Le sort en était jeté.

L’avion s’est posé en début de matinée. C’est fou comme le chaud soleil d’été rappelait l’été d’il y a six ans. Les images de la passerelle menant à la station des trains de banlieue me sont revenues. J’ai eu des flashbacks en remontant sur le tapis roulant qui nous transporte sur une centaine de mètres en avant et je suis monté instinctivement dans le train qui roulerait pendant près d’une heure vers le centre-ville.

Je connaissais le chemin. Tout en haut des marches de la station Monastiraki, je sortirais sur la place du même nom. La vieille église sur laquelle flotte un drapeau grec, au fond à droite, n’a pas bougé d’un poil. Sur la gauche, l’animation du marché aux puces, avec ses babioles destinées aux touristes, n’a pas faibli.

J’ai marché à travers la place, où les mendiants sévissaient déjà et où les touristes avaient bien entamé leur quête d’aventure. En atteignant la rue Ermou, instinctivement, j’ai pris à gauche et j’ai marché sans m’arrêter.

La rétine inondée de soleil, j’ai levé la tête et j’ai aperçu les grosses lettres de l’enseigne qui se découpaient sur le ciel bleu. Pella Inn! Comme on se retrouve. Les jambes m’ont ramolli à peine une seconde.

En 2012, l’auberge de qualité moyenne avait sa porte d’entrée sur une rue transversale, entre deux étals de vendeurs de livres d’occasion. On empruntait un court couloir au bout duquel un escalier menait à la réception, au deuxième étage. Les plus courageux pouvaient s’emmurer un instant dans le monte-charge, exigu et vieillot, qui ne pouvait accueillir que deux personnes de taille moyenne à la fois.

J’ai cherché un instant la porte à l’endroit où j’espérais la trouver... Plus rien. Un tout nouveau vestibule, au rez-de-chaussée, donnait directement sur la grand-rue. Entièrement vitré, couvert de plancher flottant et agrémenté de deux grands fauteuils, il avait plus fière allure que le tout petit guichet que j’avais connu, percé à travers d’un mur à l’étage. Le monte-charge, lui, n’avait pas rajeuni.

Les chambres aussi avaient changé. Plus grandes, elles comptaient maintenant leur propre salle de bain. Les douches communes, qui projetaient leurs jets plus vers le plafond que le plancher, avant, avaient disparu. Mon Pella Inn rivalisait maintenant avec les auberges modernes.

J’ai franchi les quelques marches qui me séparaient du toit, de son bar, de sa vue imprenable sur la ville. Là encore, le mobilier avait changé. D’autres s’étaient approprié l’endroit. D’autres destins s’y étaient croisés. J’ai salué le Parthénon qui, lui, n’avait pas bougé. Lui se souvenait peut-être, comme moi, des gamins qui avaient scellé une amitié inébranlable sur le toit de cette vieille auberge de la rue Ermou, quelque part en 2012.

Le Bourlingueur

La Fierté de Tel-Aviv

Début juin. Le magnifique boulevard Rothschild, à Tel-Aviv, était bordé de milliers de drapeaux aux couleurs de l’arc-en-ciel. La métropole aux allures européennes affichait ses couleurs en pleines festivités de la Fierté. En regardant à gauche, avant de traverser la rue, on aperçoit deux hommes qui s’embrassent éperdument. Et tout le monde s’en fout.

Saisissant! Pas que deux hommes nouent leurs lèvres pendant de longues secondes, mais plutôt de sentir une ouverture immense en plein Moyen-Orient. On ne s’y attend pas nécessairement quand on se trouve à quelques kilomètres de villes plus conservatrices, comme Jérusalem et Tsfat, ou d’un pays, comme la Syrie, où l’État islamique a lancé une véritable chasse aux homosexuels.

« Ce n’est pas toujours comme ça. Tel-Aviv est plus conservatrice quand ce n’est pas la Fierté gaie », m’assure un touriste qui n’en est pas à sa première visite en terre israélienne.

Quand on voyage, il arrive qu’on tombe par hasard sur de grands événements, ou des plus petits, qui teintent le visage de la ville ou du pays que nous avions choisi. C’est arrivé en Australie, à Melbourne, où je suis arrivé comme un chien dans un jeu de quilles en pleine semaine du Grand Prix de Formule 1. Idem en Roumanie, où un énorme festival électro compliquait largement le choix d’hébergement. Ou au Japon, où la semaine en or, composée de quatre fériés, influe grandement sur le taux d’occupation des hôtels.

À Tel-Aviv, c’est la célébration de la diversité LGBT qui s’imposait. Des spectacles musicaux, des soirées enflammées se tenaient aux quatre coins de la ville. Mais sans les centaines de drapeaux partout, partout, partout le long des boulevards, le touriste moyen ne se serait probablement rendu compte de rien.

Mine de rien, les visiteurs arrivent de partout pour participer aux célébrations qui lancent la saison des défilés de la Fierté un peu partout sur la planète. Il s’agirait du plus grand événement du genre non seulement au Moyen-Orient, mais sur tout le continent asiatique. Tout ça en terre sainte, alors que les festivités suivant le défilé étaient prévues en plein sabbat et en plein ramadan.

Créé à l’origine pour revendiquer l’égalité des droits, l’événement est devenu une grande célébration internationale misant d’abord et avant tout sur l’inclusion. Une fête qui place avantageusement Tel-Aviv parmi les destinations prisées par la communauté LGBT.

C’est ce qui déplaît encore à certains Israéliens de la communauté. L’un d’entre eux déplorait l’absence de revendications politiques dans cet événement alors que le mariage gai est toujours interdit en Israël. De surcroît, pour être pleinement lui-même, il a dû quitter sa ville natale pour s’installer à Tel-Aviv. Jamais ses parents, ultrareligieux, n’accepteraient ce qu’il est. 

Il rappelait alors des attaques au couteau survenues pendant le défilé de la Fierté, à Jérusalem, en 2005 et 2015. Du même souffle, il rejetait toute forme de fête alors que des roquettes pleuvaient encore sur Gaza. 

Sans pouvoir comparer, parce que je n’ai jamais assisté à un défilé de la Fierté ailleurs sur la planète, j’ai décidé de prendre un bain de foule et de voir comment on célèbre la communauté LGBT au Moyen-Orient. Déjà, la veille, lors d’une promenade en vélo, j’avais été soufflé par le bruit beaucoup trop tonitruant de la plage gaie non officielle de Tel-Aviv. On la manquait difficilement alors que les plages voisines se faisaient en général très calmes. 

Pour comprendre l’événement à la mode locale, j’ai joint un groupe d’étrangers guidés par un Israélien grâce à l’application Couchsurfing. Celle-ci permet de trouver un toit chez l’habitant, en voyage, ou de participer à des activités sociales pour rencontrer d’autres voyageurs. Parfait!

En matinée, la surveillance policière se faisait visible partout près des points de rassemblement. De nombreuses rues avaient été bloquées loin en amont pour éviter les débordements. Dans les parcs, déjà grouillants alors que la ville se tirait à peine du lit, les bénévoles distribuaient casquettes, bracelets et autres babioles. 

« Vous rêvez d’être parents? Votre rêve de paternité commence en Israël », stipulait une publicité faisant la promotion d’une agence permettant de trouver une mère porteuse. Paradoxal un brin dans un pays qui ne reconnaît pas les unions de couples de même sexe. 

Vers midi, un cortège s’est mis en marche sur une grande artère. Pas de chars allégoriques, pas de mascottes, mais une mer de piétons avançant au son d’une musique festive. C’était peut-être ça, le défilé de Tel-Aviv : une randonnée joyeuse dans des rues bloquées aux automobilistes... 

Nenni! La vraie vague, elle se trouvait sur la côte, où une autre foule acclamait les chars colorés sous un ciel sans nuages. Même la gagnante d’Eurovision, fraîchement couronnée, a fait une apparition.

C’est probablement la marche elle-même, en direction de la plage, qui m’a le plus impressionné. Nous étions apparemment plus de 250 000 dans les rues pour faire de la 20e édition du défilé de Tel-Aviv l’édition la plus achalandée. Ces marcheurs, gais, lesbiennes, hétérosexuels ou autres, ils se rassemblaient sans heurts, à près de 40 degrés Celsius, juste parce que. Avec le sourire aussi.

Sur les balcons des appartements situés en bordure de rue, des citoyens regardaient la masse s’écouler et s’amusaient à éclabousser au tuyau d’arrosage les festivaliers suintants sous les UV. Belle initiative.

Au hasard d’un événement qui s’est imposé de lui-même, j’ai vu le côté inclusif du Moyen-Orient.


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Le Bourlingueur

L'amitié qui se fout des frontières

CHRONIQUE / San Francisco m’avait accueilli à la nuit tombante. Son système de train de banlieue m’avait donné un peu de fil à retordre, juste le temps de comprendre comment payer pour mon passage. Ma joie d’arriver à destination était baignée de la noirceur qui enveloppait le secteur du Civic Center.

Les Giants, au baseball, venaient de remporter la Série mondiale pour la première fois. Le défilé, le lendemain, promettait des célébrations grandioses. À l’auberge où j’avais trouvé refuge, on nous proposait de féliciter les Giants le lendemain, sur Market Street, avec les autres touristes atterris là par hasard.

Affalé dans le hall d’entrée en attendant le coup de départ, j’entretenais les conversations banales avec des étrangers. Lui s’est assis là à tout hasard, parce que personne n’avait osé le fauteuil à côté de moi jusque-là. 

- Tu viens d’où?

- L’Autriche (Austria)

- Ha, l’Australie! (Australia) Je rêve d’y aller. De quelle ville?

- Vienne!

- Ha, c’est drôle. Il y a une ville qui s’appelle Vienne en Australie, comme en Autriche?

On modère les jugements, s’il vous plaît. En anglais, la confusion entre Autriche et Australie est fréquente. À Vienne, justement, on vend aux touristes de t-shirts frappés d’un kangourou et de la mention « No kangaroos in Austria », pas de kangourous en Autriche. 

Excellente première impression! 

Malgré les apparences, j’avais bien réussi ma géographie de première année. L’Autrichien, pas complètement découragé, a donc applaudi les champions avec moi sur Market Street, où ceux-ci défilaient en cable cars. Dans la foule extatique composée très largement d’amateurs faisant le travail buissonnier pour ce moment historique, nous apercevions presque uniquement le nom des joueurs inscrits sur le toit des bolides.

Désintéressé du baseball depuis le départ des Expos, je n’apercevais que des patronymes inconnus jusqu’à ce que ne paraisse Guillermo Mota, loin d’être une légende de l’équipe montréalaise. Je l’ai tout de même applaudi fièrement.

Alors que les confettis se dispersaient encore dans le ciel de San Francisco et que j’imaginais tout le travail pour nettoyer une rue couverte de brindilles colorées, quatre d’entre nous se sont échappés vers le quartier chinois pour casser la croûte.

Le restaurant qui n’avait pas l’air d’en être un possédait une petite salle à manger au deuxième étage, auquel on accédait en traversant la cuisine et en grimpant une volée de marches abruptes. 

En haut, on s’asseyait sur des tabourets dépareillés pour manger sur des tables presque au ras du sol. La simplicité à son meilleur. Malgré les quelque six tables, nos plats se sont égarés, ne sont pas arrivés à destination comme prévu. Nous avons ri.

Le Bourlingueur

Avoir peur d’Athènes

À l’heure qu’il est, l’aéroport d’Athènes m’a accueilli pour la deuxième fois. Ma dernière visite, vieille de six ans, date de la période de la crise économique. Le pays, alors en difficultés, était la proie de manifestations. Dans le quartier de Monastiraki, où je logeais, on recommandait la prudence une fois la nuit tombée.

Dans les bulletins de nouvelles, on rapportait que des désespérés, des banquiers entre autres, se jetaient de l’Acropole à défaut d’envisager un futur moins sombre. La plupart des touristes s’aventurant jusqu’au Parthénon, dont moi, ignoraient tout des vies qui s’écourtaient à quelques mètres des ruines anciennes.

Dans les dernières semaines, ce sont les incendies meurtriers qui ont couvert la Grèce de tristesse. Décidément, je n’ai pas le sens du timing. 

Mais ce ne sont ni les crises économiques ni les catastrophes naturelles qui m’inquiètent. Pas plus que de savoir que j’ai échappé de justesse à un (sûrement) spectaculaire vol plané quand les freins de mon tout-terrain ont pris congé dans une côte pentue comme ça à Mykonos. On dit que les routes grecques sont les plus dangereuses d’Europe. J’aurais tendance à penser que ce sont les véhicules qui le sont. Mais tout indique que je ne conduirai pas cette fois-ci.

Ce sont plutôt les souvenirs qui flottent au-dessus de la capitale grecque qui me foutent la trouille. Parce que j’ai beau n’avoir passé que trois jours à Athènes, j’ai eu le temps d’emmagasiner les amitiés et les petits moments magiques impossibles à recréer.

Retourner dans une ville qu’on a appréciée, à laquelle sont rattachées des histoires, c’est dangereux. Dangereux de remplacer des images poussiéreuses qu’on idéalise par de nouvelles moins inspirantes. J’avais à tort la même crainte avec Tokyo, qui a changé tellement vite en six ans. J’y ai surtout souri de retrouver des points de repère que j’avais oubliés. Sauf qu’Athènes est différente.

Sur les ailes d’Egypt Air, en survolant les îles des Cyclades, je me rappelle avoir renoncé à l’anxiété. Sans plan, sans direction, j’arrivais à Athènes le temps d’une escale de quelques jours vers la Lituanie. Beaucoup moins cher que le vol direct, ce trajet me permettait de traquer Zeus sans l’avoir planifié.

Ma réservation de dernière minute ne me laissait que peu de choix pour un hébergement. Dans Monastiraki, l’hôtel Pella Inn offrait encore quelques lits en dortoir. La chambre comptant six lits laissait à peine suffisamment d’espace pour circuler. L’air conditionné coulait sur le sac à dos que je venais de déposer contre le mur. La douche, dans le couloir, éclaboussait les murs et le plafond à défaut de couler en jet vers le plancher... 

Ça ferait le travail pour un gars sans plan, bien résolu à se poser. 

En grimpant deux volées de marches, on atteignait la terrasse, sur le toit, où la vue sur un Parthénon illuminé n’a pas d’autre égale. Dans la nuit grecque, où la chaleur ne tombe jamais vraiment, j’ai longtemps regardé le vieux temple qui ne tombe pas lui non plus.

Le Bourlingueur

La banique au coin du feu

CHRONIQUE / Tout le monde affichait le plus grand sérieux du monde, son bâton à la main, bien penché au-dessus du feu. Personne ne voulait risquer de flamber son petit bout de banique qui cuisait lentement au-dessus du feu de camp.

Jonathan Whiteduck, alias Johnny, né d’un père algonquin et d’une mère américaine, félicitait les campeurs de fortune quand le petit bout de pâte était prêt à craquer sous leurs dents. Passant un pot de sirop d’érable tout ce qu’il y a de plus local, il nous offrait un petit délice éphémère, mais tout simple à reproduire.

C’était sans compter les maïs frais, eux aussi cuits sur une grille directement au-dessus des flammes.

Le feu, il l’avait allumé en moins de deux dans un espace découvert du site Amishk, un village touristique amérindien de deux kilomètres carrés situé dans le parc régional de Montcalm, à proximité de Saint-Calixte. Le jeune homme, mi-vingtaine, débrouillard comme dix, capable de trapper, chanter, cuisiner, nous y ramènerait en soirée pour nous initier à la musique et à la danse traditionnelles.

Bien repus d’une soupe au bouillon de lièvre, d’un cipaille et d’un gâteau à la crème et thé des bois, enveloppés par la noirceur, nous avons repris notre place autour du feu. Les étincelles mêlées à la fumée cherchaient à rejoindre un ciel dont la noirceur n’était troublée que par la lune et les étoiles. À travers les crépitements, on percevait le chant d’un ouaouaron, mugissant comme un bœuf, qui n’entendait pas à dormir. 

Dans un bol, Johnny a mélangé quatre plantes différentes qu’il a fait brûler pour entamer la purification. Chacun leur tour, les invités ont couvert leurs cheveux de la fumée purificatrice, puis ont entraîné les volutes vers leurs yeux, leur bouche, leurs oreilles et leur cœur.

Une fois le processus terminé, plus fort que le ouaouaron, Johnny s’est mis à chanter, gorge déployée, en tapant la peau bien tendue d’un tambour traditionnel. Sa voix se répercutait dans l’écho de la forêt et du lac créé par une famille de castors. On a beau ne rien comprendre à l’algonquin, ça touche une corde sensible.

Pour la nuit, j’ai testé pour la toute première fois le tipi traditionnel. En dehors des canicules, un trou permet d’entretenir un feu au milieu de la tente. Dans mon sac de couchage, sur un matelas posé sur un lit de sapin qui chasse les mouches (et de la mouche, il y en a dans le coin), j’étais loin d’avoir besoin d’une flamme supplémentaire. À part un sol un tantinet dénivelé, en vérité, la nuit en tipi, c’est la grande classe.

Pour les autres, il y avait les tentes prospecteurs avec de grands lits. Mais pas de branches de sapin.

Chez Amishk, bien qu’on ne soit pas plongé dans une réelle réserve amérindienne, tous les guides et animateurs sont issus des Premières Nations. On est aussi forcé de reprendre contact avec la nature. Déjà, du stationnement, on s’enfonce profondément dans la forêt en véhicule tout-terrain. Du pavillon d’accueil, où un canot d’écorce de bouleau est accroché, on accède facilement au lac où, justement, on peut tester ses talents de pagayeur sur le lac.

Ledit lac, qui est en fait une partie de la forêt qui a été inondée, doit sa taille au barrage des castors. Les troncs d’arbre y sont légion, mais le paysage n’en est que plus magnifique. Les plus patients peuvent aussi tenter d’y pêcher.

Le Bourlingueur

À la ferme sur l’île Grosse Boule

Quand on me disait « Sept-Îles », je ne voyais que l’Aluminerie Alouette. Remarquez, ce n’est pas gênant considérant ses 1500 employés. Ouverte en 1989, elle constitue un véritable moteur économique pour cette ville de la Côte-Nord.

L’aluminerie, impressionnante vue de proche, consommerait à elle seule la même quantité d’électricité que toute la ville de Québec. Bref, c’est normal qu’on y pense.

Ce qui est plus gênant, c’est de ne pas penser d’emblée aux îles quand on parle de Sept-Îles. C’est gros comme le nez au milieu du visage, mais je ne voyais pas. Mea culpa.

On trouve pourtant là de quoi décrocher et se retrouver dans un autre monde. Ce serait vraiment sacrilège de passer par Sept-Îles sans s’aventurer dans la baie, et même sans passer par l’île Grosse Boule.

L’île Grosse Boule, logiquement située à côté de l’île Petite Boule, aurait été aperçue par Jacques-Cartier vers les années 1535. Aujourd’hui, on s’y rend en zodiac et la propriétaire de la Ferme Maricole Purmer, Sandra Blais, nous y accueille comme si on revenait à la maison.

Elle bénéficie d’un droit acquis pour demeurer sur l’île en raison de l’exploitation de sa ferme, où elle récolte les algues marines, les moules et les pétoncles.

« L’eau est froide et il y a toujours du soleil. C’est la température idéale pour nos activités », raconte Mme Blais pour expliquer l’élevage de la laminaire, cette algue ayant l’apparence d’une immense pâte à lasagne. On peut d’ailleurs la manger en lasagne, en salade ou en croustilles.

Si les éleveurs d’algues marines se comptent sur les doigts d’une main au Québec, on n’en trouve pas beaucoup plus pour élever la moule, qui met trois ans à être prête à la consommation. Une excursion en mer permet de connaître les techniques de l’élevage marin et même de déguster les produits cultivés par la ferme. Après, on peut dire qu’on a goûté la laminaire sous toutes ses formes.

Il est aussi possible de découvrir l’île et ses merveilles sur un sentier qui la traverse. On s’y retrouve en pleine nature avec la quasi-impression d’être seul au monde. Avec un peu de chance, on atteint le récif Saint-Olaf, de l’autre côté de l’île, qui porte le nom du bateau à vapeur s’y étant échoué en novembre 1900. L’accident avait entraîné 21 personnes dans la mort.