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Le Bourlingueur

Trèves et ses ruines romaines

CHRONIQUE / La filée de voitures dans la voie de gauche s’éternisait. Le GPS indiquait qu’il faudrait tourner à gauche sur le pont Käiser-Wilhelm plusieurs centaines de mètres plus loin. Pour traverser la Moselle et atteindre Trèves, une petite ville de l’ouest de l’Allemagne, il fallait donc se montrer patient comme au lendemain de Noël, à l’entrée des magasins.

Il faut croire que les accès sont limités, ou que la circulation est mal contrôlée par la signalisation, à l’entrée de Trèves, parce que les rues de la ville, une fois la rivière passée, ne bouchonnent pas du tout. À 115 000 habitants, le contraire aurait été étonnant.

Il reste que la navigation dans la vieille ville demeure un tantinet risquée, piétons et sens uniques posant quelques défis. Ne le dites à personne, mais j’ai joué les dyslexiques en apercevant sur le tard quelques panneaux fléchés que mon GPS n’avait pas enregistrés. Abandonner le véhicule à quelques mètres du cœur de la vieille ville aura été une libération.

Trèves s’imposait dans mon trajet entre Cologne, plus au nord, et l’Autriche, où je finirais le voyage. En cherchant les sites dignes d’intérêt sur mon itinéraire, ceux inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO par exemple, deux villes rivalisaient pour un court arrêt : Aix-la-Chapelle et Trèves.

La première, plus au nord, dispose d’une grande cathédrale. Elle avait l’avantage d’offrir une pause sur la route pour le Luxembourg, où je pourrais parcourir le pays du nord au sud. La seconde, justement tout près de la frontière du Luxembourg, m’aurait forcé à écourter mon passage dans le petit pays.

Si Aix-la-Chapelle a gagné la bataille, malgré les avis divisés des Allemands rencontrés sur la route, je me suis finalement convaincu d’un détour, entre la ville de Luxembourg et Strasbourg, en France. Trèves s’ajoutait sur l’itinéraire, à seulement une quarantaine de minutes de la capitale luxembourgeoise.

Trèves est petite, calme et charmante. Elle est l’une des plus vieilles villes allemandes et on y trouve encore aujourd’hui plusieurs ruines romaines. Aucune autre ville au nord des Alpes n’offre autant de monuments romains.

Bien au centre de la vieille ville, d’où on peut apercevoir quelques clochers parfaitement perchés, un marché, le Kornmarkt, s’anime en milieu de journée pour vendre fruits et légumes. Là, impossible de se noyer dans la foule.

La principale attraction, la Porta Nigra, date du deuxième siècle. Imposante porte de grès, elle peut être visitée, entre autres pour la vue qu’elle offre sur la ville. Transformée en église à travers le temps, elle a retrouvé ses allures d’origine dans les années 1800. 

Plus centrale, la basilique, très vaste, était la plus grande de l’Antiquité et incarnait le siège et le pouvoir de l’Empire romain. Rien que ça. Et pourtant, ce jour-là, ça ne se bousculait pas au portillon pour la visiter. 

Pas plus que pour entrer dans l’impressionnante et monumentale église Notre-Dame. Son vaste parvis était presque désert. Il faut dire que les nuages gris décourageaient peut-être les fidèles et les touristes de mettre le nez dehors. Ça n’empêchait pas une femme de beugler des messages religieux dans un porte-voix, à une extrémité de la place. 

Bourlingueur

La décennie autour du monde

«C’est quoi le mot de passe du wi-fi? » est sans doute la question la plus souvent posée dans les hôtels, mais aussi les restaurants un peu partout sur la planète. Plus souvent qu’« où sont les toilettes? » et « Une autre bière s’il vous plait! » j’en suis convaincu.

Voilà la première chose qui me vient en tête quand je me demande en quoi la décennie a changé en matière de voyage. Les prises USB ou les prises de courant se sont multipliées pour recharger les appareils des touristes, les mots-clics, la promotion pour les endroits les plus instagrammables et les perches à égoportraits ont aussi envahi le marché. 

Cette technologie m’a tiré du pétrin des dizaines de fois. Il me démange néanmoins de me lancer à nouveau sans cette béquille pour voir ce que je serais en mesure d’accomplir. 

Dix ans, c’est beaucoup dans une vie. Pour le Bourlingueur que je suis, c’est partir de presque zéro, vaincre la peur de voler et déployer mes ailes des dizaines, voire des centaines de fois. Ces dix ans m’ont fait sortir de l’Europe, vivre sur la route pendant six mois, mené dans des régions sauvages, arides ou surpeuplées. J’ai appris à faire du pouce, à trimballer ma propre bouteille d’eau pour réduire les déchets que je produis, à conduire dans la voie de gauche sur une autoroute australienne. 

La dernière décennie, ce sont les avions qui tombent par erreur, le terrorisme qui surgit dans les foules assemblées, l’urgence climatique qui donne envie de rester chez soi pour donner un peu d’air à une planète qui étouffe. C’est beaucoup de découvertes, d’enseignements et de remises en question, aussi, pour peu qu’on se donne la peine de s’intéresser à l’autre.

En dix ans, les souvenirs impérissables auront été nombreux. Mon cœur s’est un peu arrêté devant la puissance des déferlantes d’Ocean Beach, à San Francisco. Leur souffle m’a fait vaciller sur mes jambes devenues trop molles. 

Que dire des plats typiques mexicains, des tacos aux salades de cactus, en passant par les cévichés et le mole? Ce grand pays coloré à l’héritage complètement fou se trouve tout juste au bout de nos doigts et offre tellement plus que les plages de Cancún et de Playa del Carmen. 

Comment oublier les 45 kilomètres de randonnée vers le Machu Picchu, où il m’avait fallu trouver une aiguille et du fil, au milieu de nulle part, pour réparer mon unique pantalon qui ne me couvrait plus complètement? Ou encore la jungle de Bolivie, ses oiseaux aux allures préhistoriques, son tapir domestique et ses singes hurleurs qu’on entend plus qu’on ne les voit? Cette Amazonie nous aspire, nous oblige à reconsidérer le respect pour cette nature imposante.

En dix ans, j’ai appris le lâcher-prise devant l’immensité d’un périple de six mois qu’il était impossible de planifier sans se tromper. Au pied d’un glacier de Nouvelle-Zélande, j’ai mis ma confiance dans le moment présent et j’ai avancé. 

Avancé vers mon premier choc culturel dans une Chine grouillante de vie, de bruit, de surstimulation. Je devenais pour la première fois une minorité visible. L’anglais ne me suffisait plus à me faire comprendre. Je me suis adapté. Pas le choix. 

Comme en Inde, où le train, le bus local, le taxi conduit à trop grande vitesse m’ont donné des sueurs froides et offert d’inoubliables rencontres. Quand on a peur un peu, on s’accroche à celui qui nous sourit. Là aussi, on s’en remet à la bonté d’étrangers pour retrouver notre route et arriver à bon port. 

Le bourlingueur

À tous ceux qui veulent changer le monde

CHRONIQUE / À quand remonte la dernière fois que vous avez changé le monde? Hier ou aujourd’hui probablement. Ou jamais, diront les plus pessimistes. Si vous ne savez pas, c’est probablement juste parce qu’on ne vous l’a pas dit. On est tous le battement d’aile d’un papillon qui provoque des ouragans, plus ou moins heureux, à l’autre bout de la planète.

On est tous un ouragan qui renverse des inconnus, autant que nous nous noyons dans l’écume des vagues que d’autres provoquent du moindre sourire. Quand on met sa vie dans un sac à dos, sur les roulettes d’une valise souvent aussi lourde que notre cœur angoissé de partir, on change le monde comme si on écrivait notre nom dans l’écorce d’un grand arbre. Au canif ou au couteau suisse. Avec ou sans le cœur autour, c’est selon.

Le Bourlingueur

Cologne, acte 2

Cologne, c’est bien plus que sa grande cathédrale inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est des quartiers bien diversifiés qui donnent l’impression qu’on a agglutiné plusieurs petits villages pour en faire une grande communauté. C’est aussi l’efficacité du transport en commun et de la mobilité durable.

Juste avant que Montréal accueille ses premières trottinettes électriques, j’ai expérimenté celles de Cologne, en Allemagne. Sont pareilles ici et là. Sauf qu’on peut les utiliser sur des pistes cyclables très clairement marquées dont les corridors sont souvent peints en rouge ou en vert. Ceux qui se sentent moins équilibristes peuvent opter pour le vélo en libre partage.

Dans une ville à la topographie aussi planche, avoir deux roues est beaucoup plus rapide que d’utiliser ses deux jambes. Même une promenade a été aménagée le long du Rhin. Mais côté rapidité, rien ne battra le métro ou le tram, qui permettent aussi de sillonner de bonnes portions du territoire. 

Mon grand coup de cœur aura été le quartier d’Ehrenfeld, qui a déterré le gamin hipster profondément enfoui dans le fond de mes talons. Les petits cafés l’air de rien, minimalistes dans le mobilier, côtoient les épiceries en vrac et les librairies où on peut aussi se boire une tasse. L’art de rue y est omniprésent, qu’il témoigne des horreurs et de l’héroïsme de la guerre, qu’il envoie des messages socialement engagés ou qu’il transforme le mot « fuck » en « lucky » grâce à deux petites altérations.

Je m’y suis plu parce que je n’ai pas senti de prétention, parce qu’on est loin des ruelles commerciales du centre, aussi, en termes d’atmosphère. Là, dans un café, une maman en train de siroter une infusion avec une amie m’a tendu son poupon pour que je le surveille le temps qu’elle règle une petite urgence biologique. On a tous des amis inconnus sans le savoir, semble-t-il.

Et malgré mes yeux grands comme des oranges et mes efforts pour scruter toutes les ruelles et tous les murs colorés qui méritaient mon attention, j’ai réussi à manquer la plus grande mosquée de Cologne, bâtiment à l’architecture moderne contenant une pincée d’excentricité. 

Le quartier belge est plus branché. Il regorge de restaurants, de terrasses, de bars de toutes sortes. Dans les grandes villes, on peut boire un verre dans un bar petit comme ça avec des dizaines d’autres noctambules. Ou se retrouver dans un endroit complètement éclaté comme le café-bar Die Wohngemeinschaft.

L’endroit, aussi un hôtel, accueille les touristes dans ses chambres toutes plus disjonctées les unes que les autres. Les lits peuvent avoir la forme d’une fusée ou être installés dans une grande chaloupe. D’autres chambres sont munies d’un mobilier contemporain ou sont rehaussées d’une murale kitsch d’un couple qu’on dirait sorti d’un roman Harlequin. 

Le côté bar, lui, ouvert à toute la population, prend les airs d’un appartement moyen avec différentes pièces thématiques où se poser avec son verre. Près de l’entrée, un lit vieillot est installé dans une fausse chambre ornée de tapisserie fleurie. On s’y échoue si la journée a été longue. Les plus hippies prendront place sur la banquette d’un Westfalia, stationné dans la pièce d’à côté. 

De jour, on préférera peut-être les randonnées le long du Rhin, à vélo si on souhaite atteindre des plages relativement désertes un peu au nord, ou à pied pour profiter de la verdure du Rheinpark. De là, on change de rive en empruntant le pont… ou en montant dans un téléphérique. 

Le bourlingueur

Cologne sait se raconter

CHRONIQUE / «Ce n’est pas une ville où il y a beaucoup de choses à visiter pour quelqu’un comme toi… » Ça, c’est mon ami Chris qui m’accueillait chez lui, à Cologne en Allemagne, avec la plus faible confiance du monde dans sa ville pourtant tellement jolie. Ça, c’est encore mon ami Chris, qui sous-estime grandement ma capacité à m’émerveiller.

Le copain allemand s’imaginait que l’Europe avait bien peu à offrir quand on s’était promené sur des continents un peu plus loin de nos origines de Caucasiens. Pourtant, déjà, j’étais impressionné par le train régional qui m’avait attendu à l’aéroport de Francfort et qui, comme un métro doté d’écrans pour suivre le nom des stations, m’avait conduit à Cologne en une heure coupée en deux.

Le Bourlingueur

Sur la route avec Alexandre

CHRONIQUE / Demandez-moi où nous nous sommes rencontrés, Alexandre et moi. C’est qu’il y a de ces noms de ville qu’on ne prononce jamais et qui se placent comme si de rien n’était, dans une conversation, avec l’assurance de vous tatouer des points d’interrogation au fond des yeux.

J’ai serré la pince d’Alexandre Paquin, Louperivois de dix ans mon cadet, pour la première fois à mon arrivée à Cluj-Napoca, une ville universitaire un tantinet branchée de l’ouest de la Roumanie. En vérité, le hasard était le fruit d’une préméditation nonchalante.

Le jeune gaillard, barbu par la force du voyage, rêvait de tour du monde. Il avait le rêve tenace, comme sa préparation qui l’avait amené à lire tout ce qui s’écrit sur la blogosphère en matière de bourlingue. Dans son sac à dos, il avait emmagasiné les trucs des globe-trotters expérimentés, du choix de tissu de ses t-shirts aux médicaments qu’il trimballait par précaution.

Les poules mouillées comme moi ne se trempent que l’ongle du gros orteil lors d’une première incursion à l’étranger. J’avais choisi la France, l’Espagne, où le choc culturel se résumait à chercher la différence entre l’espagnol et le catalan. Alexandre, lui, avait plongé. Avec des amis, il s’est enlisé dans les dunes de la Namibie, a parcouru l’Afrique du Sud. L’appel de l’Europe de l’Ouest n’avait pas fait entendre sa sonnerie. Même pas fait sentir sa vibration.

Il a poursuivi en solo en Hongrie, où il a noté sur les médias sociaux que je me prenais pour Dracula vers Bucarest, dans l’État voisin. Cluj-Napoca traçait une médiane entre nos deux ancrages. Je me dirigeais vers l’ouest. Sa flexibilité l’a convaincu de sauter la frontière. Nous avons pris le risque de nous saluer, d’échanger avec l’accent québécois à l’autre bout de l’Europe.

Nous avons trouvé la poutine d’un restaurant canadien de Cluj, joué au mini-golf dans une mine reconvertie de Turda, fait un tour de chaloupe en pagayant comme des débutants en dérive au fond de la même mine et faussé compagnie à des voyageurs fêtards pour dénicher un gâteau au fromage dans un restaurant qui s’apprêtait à fermer.

Réunis par la même passion de ne pas être chez nous, de déjouer le quotidien dans une langue que nous ne comprenons pas, nous nous sommes rapidement posés sur la même longueur d’onde. Il avait planifié un an sans domicile fixe; je lui racontais mes six mois à découvrir le monde. Il se disait fasciné par l’Éthiopie, entre autres, mais prévoyait s’enligner davantage vers l’Asie. Et il était toujours prêt à chasser le dessert pour combler sa dent sucrée.

Nous étions faits du même moule et avons convenu de traverser le nord du pays en voiture de location. L’épopée ayant mal tourné, nous nous sommes plutôt envolés vers Iasi, d’où il reprendrait l’exploration solo vers la Moldavie, l’Ukraine et la Turquie. Il ne suivait déjà plus son itinéraire de départ.

Il a entendu les combats de Syrie, à Mardin, une ville du sud de la Turquie délaissée par les touristes. Alors qu’il avait oublié son passeport, les autorités lui ont demandé s’il revenait de faire le djihad. 

Il a pris goût aux zones moins explorées, a succombé pour le Liban, qui me faisait de l’œil, alors que j’optais finalement pour l’Éthiopie, berceau de l’humanité dont nous avions tant parlé. 

Notre rencontre remontait à trois mois, quatre au plus.

Il a pourtant repris le crayon à dessiner pour gruger encore plus dans son crédit de flexibilité. Il a traversé l’Égypte et Djibouti pour arriver en même temps que moi à Bahir Dar, en Éthiopie.

Encore des inconnus en début d’année, nous nous entendions rapidement sur les décisions qui nous feraient voir des monastères traditionnels, des lieux de pèlerinage, des églises monolithiques et des chapelles perchées à 2000 m d’altitude. Voyager avec Alexandre, c’était comme parcourir le monde avec mon double, qui confirme ou infirme mes instincts, mais qui tombe dans les mêmes panneaux que moi quand mes talents de négociateur font défaut. Même à deux, nous n’avions pas la patience longue avec les arnaqueurs.

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Les yeux grands pour la ville de Luxembourg

CHRONIQUE / Naviguer la ville de Luxembourg en voiture paraît facile et compliqué à la fois. Pour une capitale, elle se fait discrète, assurément calme, tellement qu’elle se présente sans s’imposer. On réalise qu’on l’a rencontrée alors qu’on a presque déjà atteint son cœur.

Luxembourg-Ville avait presque vidé ses rues pour mon arrivée, ce qui ne rendait pas nécessairement le pilotage plus facile en raison des nombreux sens uniques et de la présence d’un tramway. À première vue, c’était un peu comme être dans une grande ville suisse qui se serait découvert une personnalité flamboyante.

Mine de rien, en contournant la Ville-Haute, je me suis retrouvé sur le boulevard Victor Thorn au moment où le soleil se dégourdissait les derniers rayons avant de les mettre au lit pour de bon. Les fenêtres de l’horizon s’illuminaient comme des dizaines de petits lampions. Le boulevard, comme une corniche au bord d’une falaise, offre un panorama saisissant où la ligne d’horizon fait une chute vertigineuse vers les quartiers de la basse ville.

On dit que c’est beau, Luxembourg-Ville, mais personne n’avait jamais mis en mots la beauté qui s’offrait à mes yeux. Le paysage me surprenait comme un baiser en pleine gueule qu’on n’attendait pas. Je venais de recevoir un gros « french » d’une capitale dont le vieux quartier est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Probablement que la première impression ne peut être meilleure qu’à la tombée de la nuit, quand la moitié des gens animant la ville pendant la journée quittent Luxembourg-Ville pour rentrer chez eux. Les airs mystiques de la Ville-Haute, mais surtout du Grund, ne sont nullement troublés par les citoyens ou touristes faisant la fête. 

Dans la nuit naissante, je suis parti à pied du quartier de Clausen pour remonter sur le boulevard Victor Thorn, marcher un peu sur le chemin de la Corniche et descendre vers le Grund, où les terrasses, à la différence du personnel des restaurants, sont accueillantes. J’ai marché tout ça avant de découvrir qu’un ascenseur permet de ménager les mollets fatigués entre la haute et la basse ville. 

Après les vues imprenables du haut des fortifications, c’est l’aperçu en contre-plongée à partir de la rue Münster, qui traverse l’Alzette, qui m’a coupé le souffle. Décidément!

Mais ne vous en faites pas, on s’habitue à aimer la ville de Luxembourg, où je vivrais bien, même si le coût de la vie y est, semble-t-il, très élevé. On s’en doute en recevant l’addition au restaurant. 

Parlant de l’Alzette, la rivière est bordée de sentiers magnifiques idéaux pour de longues promenades. L’église Saint-Jean-du-Grund, jolie sous tous ses angles, en est l’un des attraits phares, surtout pour sa silhouette. Le monastère Neumünster, attenant, a été transformé en centre d’arts qu’on visite gratuitement sans grands débordements de contemplation. Mais on trouvera aussi quelques curiosités le long de la promenade, comme cette statue moderne de la sirène Mélusine, qui rappelle un des mythes fondateurs de Luxembourg-Ville.

Elle est fascinante, cette ville remplie d’histoire, entre autres grâce à ses fortifications et à ses casemates. Le guide pour une de mes visites n’hésitait d’ailleurs pas à qualifier la ville de « Gibraltar du Nord », en raison de la presque impossibilité de la faire tomber lors d’attaques militaires. Luxembourg-Ville a d’ailleurs été l’une des plus grandes forteresses de l’Europe moderne. 

Le même guide raconte que certains murs des fortifications n’ont jamais été démantelés, par chance, parce qu’ils permettent littéralement à la Ville-Haute de tenir debout.

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La partie de balle maya

CHRONIQUE/ Le Festival de las Animas battait son plein à Mérida, dans la péninsule du Yucatan. Comme partout au Mexique, les activités du jour des Morts se succédaient jour après jour, soir après soir. Mais en ce qui me concerne, ne le répétez surtout à personne, c’est la partie de balle maya présentée chaque vendredi qui nourrissait mon impatience.

Le concept avait toujours été un peu flou dans mon esprit depuis que j’avais vu ces deux grands anneaux de pierre accrochés dans une arène d’un autre temps, dans le site archéologique de Chichén Itzá. Le juego de pelota, comme ils le désignent en espagnol, ou pok ta pok, consistait pour deux équipes à faire voler une balle de caoutchouc, en la frappant avec les hanches, avec l’objectif de la faire passer dans un anneau surélevé.

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Magique jour des Morts

CHRONIQUE / La foule se dirige en essaim vers l’entrée du cimetière général, marquée par une énorme barrière de fer. Le cortège ralentit et s’immobilise par manque d’espace. Déjà, le long de la rue 66, qui s’enfonce dans le Cementerio General de Mérida, au Mexique, curieux et festivaliers s’entassent en attendant la procession des âmes, le Paseo de las Animas.

Le 31 octobre en soirée, en pleines célébrations du jour des Morts, la procession anime toute la ville. Au cimetière, à la lueur des chandelles, la fébrile magie s’empare d’un cortège qui entraînera à sa suite des centaines de touristes ou citoyens rassemblés à la mémoire de disparus. Déjà, quantité d’entre eux arborent un maquillage squelettique, le visage blanchâtre, les yeux et le nez nimbés de noir.

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De château en château au Luxembourg

CHRONIQUE / La nuit était partie sur la pointe des pieds, mais avait tout de même réveillé les oiseaux d’Asselborn, dans le nord du Luxembourg. Ils piaillaient à travers le bruit du ruisseau qui grondait sous la fenêtre du vieux moulin où j’avais passé la nuit.

Asselborn, c’est la campagne verdoyante, des rues désertes, des sentiers où se perdre en nature. Asselborn, avec ses quelque 400 habitants, c’est un exemple sans artifice de la beauté du Luxembourg, qu’on explore de village en village pour son calme, pour ses panoramas que les touristes n’ont pas encore inondés. Contenons donc notre émerveillement pour éviter qu’il contamine trop de visiteurs à la fois.

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Artisanat et Petite Italie au lac Atitlan

CHRONIQUE / Le plan de visiter un chaman à San Pablo La Laguna, sur les rives du lac Atitlan, venait d’échouer. Le village guatémaltèque, aussi touristique que le fond de ma botte, est tellement petit qu’il ne possède pas de quai pour accueillir les lanchas, ces navettes reliant les communes par la voie de l’eau.

J’ai marché une partie de la route vers San Juan La Laguna, le village voisin, avant de constater qu’il me faudrait vraisemblablement héler un tuk-tuk. Pour environ un dollar, il mettrait une dizaine de minutes à contourner les cratères creusés dans le bitume avant de me laisser descendre à destination.

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Le Mexique des Mexicains

CHRONIQUE / Mon dernier passage au Mexique ne s’est pas déroulé comme prévu : peu de visites touristiques. Au lieu de monter dans un bus ou une voiture pour explorer de nouveaux villages ou de nouveaux « pueblos magicos », j’ai tiré la plogue et j’ai regardé la vie passer à Monterrey, au nord, dans l’État du Nuevo León.

Les « pueblos magicos », ce sont des « villes magiques », des villes ou des villages ayant reçu une appellation pour leur importance historique, leur culture, leurs légendes… Attirants non pas pour leur proximité avec une plage, mais pour leur architecture ou leur atmosphère, ils sont considérés comme des incontournables.

À Monterrey, on est loin de la ville magique. Le passé industriel demeure bien présent, entre autres dans le parc Fundidora, où l’ancienne aciérie a été transformée en musée. On est aussi dans la troisième ville en importance dans le pays, avec plus de quatre millions d’habitants dans la zone métropolitaine qui y est rattachée. 

Parce qu’il s’agit d’un pôle commercial où se trouvent de nombreux sièges sociaux, la proximité avec les États-Unis aidant, Monterrey est l’une des villes les plus riches du Mexique. Le Mexique des Mexicains que j’y ai observé n’est donc pas complètement représentatif du reste du pays. Mais m’arrêter aux détails m’a tout de même ouvert les yeux.

Monterrey a beau être riche, elle n’est pas parvenue à développer efficacement son réseau de transport. La congestion routière y saute au pare-brise. À moins de circuler à des heures improbables, les chances d’avoir le nez rivé à la plaque d’immatriculation devant soi sont plus qu’élevées. Et à défaut de prévoir ses déplacements, on arrivera forcément en retard à destination. 

Les routes sont donc omniprésentes et elles sont pour la plupart longées de centres commerciaux où sont regroupés des bureaux de spécialistes, des boutiques et des restaurants. Quantité d’entre eux sont vitrés, sur deux ou trois étages. La circulation se fait sur des espèces de balcons à l’extérieur.

La Ville s’étend d’ailleurs à une vitesse folle. Si les centres commerciaux poussent comme des champignons, les quartiers résidentiels apparaissent aussi aux confins du territoire. Au diable l’étalement urbain. On rase tout et on bâtit des complexes entourés de grands murs. À l’intérieur, toutes les maisons sont collées. Toutes les maisons sont pareilles. Et il faut une carte magnétique pour s’aventurer dans le périmètre. Pour supporter la chaleur, à défaut d’arbres sur des espaces gazonnés inexistants, on installe l’air conditionné à tous les étages.

Vers le centre-ville, les gratte-ciel d’appartements et de bureau se multiplient eux aussi. D’ici quelques années, c’est à Monterrey qu’on devrait trouver le bâtiment le plus haut de toute l’Amérique latine. Il devrait surpasser la Gran Torre, de Santiago au Chili, qui compte une soixantaine d’étages et 300 mètres de hauteur.

Comme bien des villes mexicaines, Monterrey compte un vieux quartier aux allures coloniales. Le dimanche, le marché qui y est déployé attire les foules, autant pour son artisanat que pour ses babioles destinées aux touristes. Quelques institutions branchées, bars ou restaurants, attirent également le regard.

Bourlingueur

Dimanche au marché de Chichicastenango

CHRONIQUE / Au bout de la 6e Avenue, où la foule avait été dense d’un bout à l’autre, les bouffées d’air commençaient à venir plus facilement. Pour descendre la rue construite en grosses pierres, perpendiculaire sur la gauche, la 3e Avenue, il fallait manœuvrer entre les vieilles camionnettes remplies à craquer qui menaçaient de s’ébranler à tout moment.

L’espèce de trottoir largement surélevé, en banquette, servait de siège pour une grande quantité de femmes et d’enfants qui attendaient vraisemblablement qu’on les récupère en même temps que leurs emplettes. Entassées les unes sur les autres, les dames en habits traditionnels tenaient qui un grand panier, qui un poulet qui ne bronchait pas.

Et à l’autre intersection, au bout de la 7e Avenue, les voitures s’avançaient doucement à travers les piétons fourmillant de tous les côtés.

Bienvenue à Chichicastenango, une ville de 150 000 habitants de l’ouest du Guatemala qu’on visite principalement le jeudi ou le dimanche pour son marché public. Celui-ci est considéré comme un des plus impressionnants d’Amérique centrale.

Ce jour-là, c’était dimanche. Au fond du marché, au bout de la dernière rue achalandée, à cette intersection où les femmes patientent et les camionnettes se faufilent dans les passages étroits, la population locale vend ses animaux. Planté sur le coin de la rue, j’observe cette valse qui ne ressemble en rien aux marchés touristiques auxquels je suis habitué. 

Un homme va et vient, avec sur le dos un énorme panier circulaire dans lequel sont accroupis une dizaine de poulets. Une espèce de gros filet fait de cordages le recouvre pour éviter que les volatiles s’enfuient. Les bêtes sont déposées à l’arrière d’un camion, dans des paniers qui s’empilent les uns sur les autres.

De l’autre côté de l’intersection, une femme un peu ventrue tire deux poulets, par les pattes, d’un grand sac de jute blanc. Elle leur secoue les plumes un peu, semble se plaindre de leur état de santé avant de les reposer dans les sacs. Elle en trouvera d’autres ailleurs.

Tout près, en plus des poulets, des canards et des oies se partagent un autre panier. Un petit schnauzer attend lui aussi de trouver preneur. 

Un dindon, debout en bordure de rue, retenu par une corde accrochée à une patte, demeure immobile. Il fait fi des trois chatons d’au plus un mois qui s’emmêlent sous son plumage. « Trois dollars pour ce chaton » annonce une femme avant que sa voisine ne lui fasse concurrence en ne demandant que quatre caribous. Un gros dollar pour un chaton alors qu’on exige trois fois plus pour une poule maigrichonne. 

Je suis reparti vers la Plaza, cette place centrale au cœur du marché public, dans une rue où on grillait de la viande et où les tortillas de maïs jaune ou mauve cuisaient sur une plaque chaude. 

En m’approchant de la chapelle del Calvario, une petite église blanche construite au sommet d’une volée de marches, les marchands habitués aux touristes se font plus nombreux. La sollicitation devient bien présente. On tente de nous refiler des ceintures, des vêtements et des produits de l’artisanat.

Le bourlingueur

Aix-la-Chapelle et les trois frontières

CHRONIQUE / Passer dans quatre pays la même journée, ça se peut. Surtout en Europe, où les frontières sont tellement proches les unes des autres qu’on les traverse presque sans le remarquer.

C’était prévu que je taquine les frontières ouest de l’Allemagne en louant une voiture qui me conduirait du nord au sud du pays. En partant de Cologne, sachant que je décollerais ensuite de Zurich, j’envisageais la tournée du Luxembourg, un crochet vers l’Alsace et une traversée de la Forêt Noire.

Le bourlingueur

Sur la route avec Chrissy

CHRONIQUE / Varkala, sud de l’Inde. La grande plage de la petite ville touristique était bondée d’étrangers. À l’écart, dans un secteur encore boisé, aux derniers jours d’un mois au pays de Gandhi, je regardais le temps passer sur la terrasse de mon auberge de jeunesse tout aussi bondée.

C’était le genre d’auberge où on avait construit sans tout raser. Outre le bâtiment principal, où des dortoirs avaient été aménagés, de petits bungalows paisibles avaient été érigés entre les arbres.

Le Bourlingueur

Jamais apprivoisé

CHRONIQUE / Jamais! Un mot comme une enclume qui nous cale les pieds dans un sable mouvant, incontestablement, un peu plus vers le fond au fur et à mesure qu’on allonge ses syllabes pourtant si courtes.

Jamais! Un mot comme un animal qui refuserait de se laisser apprivoiser, qui nous enfonce ses crocs dans la peau chaque fois qu’on allonge la main, un tambour qui résonne, lancinant, en écho, pour sonner une finalité, un mur qu’on frappe sans réaliser qu’on peut le contourner. 

Je réfléchissais au mot jamais. À son sens profond. Au deuil des endroits, des gens, des moments qui ne reviendront plus. J’y réfléchissais dans le contexte du voyage et de l’acceptation qui, avec l’âge, la sagesse peut-être, laisse planer une paix un peu plus grande que la fois d’avant, quand je rentre au bercail.

Jamais et la paix qui vient rarement avec, j’avais l’impression de les avoir emprisonnés un brin, au creux de ma main, et de les avoir secoués tellement fort qu’ils avaient commencé à s’entremêler.

Mais voilà que la nouvelle est tombée, par un après-midi de septembre, dans un message accompagnant une photo de deux complices joyeux sur mon fil Facebook. Joao est parti. 

Subitement.

Joao, c’est le gars qui dormait tellement fort, à l’accueil de son auberge de jeunesse de Sao Paulo, qu’il ne m’a pas entendu sonner, à mon arrivée au milieu de la nuit. C’est lui qui ronflait si paisiblement sur le canapé, quand une autre cliente m’a laissé entrer, que je n’ai pas osé le réveiller.

C’est son pote Felipe qui, au moment de prendre le quart du travail de la matinée, m’a accueilli et m’a conduit à ma chambre. L’auberge avait ouvert cinq jours plus tôt : un projet entre deux grands amis qui faisaient tout eux-mêmes, qui avaient décidé de passer plus de temps ensemble.

C’était il y a sept ans. J’avais salué Joao une ou deux fois par jour, sans plus. Mais nous sommes devenus amis sur Facebook. Nous nous sommes suivis, apparemment, à distance, sans jamais échanger un mot de plus. Quelque part, loin, loin dans un horizon trop loin pour qu’on imagine à quoi il pourrait ressembler, planait la promesse que nous nous reverrions peut-être. Que nous parlerions peut-être pour vrai, avec l’impression que nous nous connaissons. Mais il est parti, quelque part dans la trentaine.

Mon petit choc à moi n’a rien à voir avec celui des proches ayant perdu un des leurs. Mais il m’a rappelé que les gens, les lieux, les moments nous sont prêtés. Qu’on finira par croiser des gens de partout qui iront leur chemin et ne reviendront peut-être jamais vers le nôtre. 

Le bourlingueur

Passage éclair à Bâle

CHRONIQUE / Mauvaise idée. C’était l’expression qui me tournait en tête, vers les 21 h, dans le Grand-Bâle, où les rues quasi désertes s’enfonçaient dans une noirceur d’un silence troublant. Bâle, troisième ville la plus peuplée de Suisse, respire le calme à la tombée de la nuit.

« You know… That’s Basel », m’a répondu l’employée de l’hôtel quand je lui ai demandé si j’étais tombé sur une soirée d’exception. Apparemment pas. Mais, recommandait-elle, il fallait traverser le Rhin vers le Petit-Bâle pour profiter de l’animation nocturne.

Le bourlingueur

Les 300 ans du Liechtenstein

CHRONIQUE / Cinq ans! Cinq ans que je cassais les oreilles d’un ami européen avec mon envie de poser les pieds au Liechtenstein. Cinq ans que j’étais fasciné par ce petit pays enclavé entre l’Autriche et la Suisse. Le hasard faisant bien les choses, j’y passerais par le plus grand des hasards le jour où on soulignerait avec force son 300e anniversaire de création.

Non, mais les coïncidences font parfois bien les choses.

Le bourlingueur

Le clown géant du lac de Constance

CHRONIQUE / Le clown, c’est Rigoletto. Celui-là même de l’opéra de Verdi. Parce que c’était là le spectacle présenté pendant un mois sur la scène flottante du lac de Constance, à Brégence (Bregenz), en Autriche. Émergeant des eaux, au centre de la scène, une tête de bouffon mobile de 14 mètres de hauteur fait écarquiller les yeux bien avant le début du spectacle.

Les yeux du personnage, justement, s’ouvrent et bougent, comme sa bouche, d’où les chanteurs d’opéra interpréteront quelques chansons. De chaque côté du visage géant se trouvent deux énormes mains, capables de mouvements également, dont une tenant en sa paume une montgolfière qui cherche à s’envoler.

Bourlingueur

Voyager en ville

Dans l’ultime espoir de réaliser le palmarès des palmarès, un site internet demandait récemment à des voyageurs expérimentés de nommer leurs trois villes les plus intéressantes à visiter. Les destinations chouchous, urbaines assurément, qui pourraient faire partie d’une compilation des 50 cités à explorer dans sa vie.

Parmi les critères, les caractéristiques prévisibles : ambiance, architecture, modernité, patrimoine, alouette…

En me foutant de toute forme de grille d’évaluation, j’ai rapidement identifié mon numéro 1. Mais une partie de moi s’est demandé s’il fallait vraiment déchaîner les hordes de touristes dans ces endroits qu’on aime, au risque de les changer. Prague, en République tchèque, est qualifiée d’une des plus belles villes du monde. Elle perd néanmoins de son charme quand on a l’impression que tout est organisé pour le tourisme, quand tout autour de nous se met à nous ressembler.

Idem pour Dubrovnik, en Croatie, magnifique vue d’en haut comme d’en dedans. Pour éviter la strangulation par claustrophobie imposée, on s’aventure dans sa vieille ville en soirée, quand les passagers des bateaux de croisière sont partis et que ceux du lendemain sont encore en route. Zagreb, un peu moins jolie, est pourtant plus intéressante à mon avis.

Prague et Dubrovnik se fraieront certainement un chemin parmi les 50 premières positions des villes coup de cœur. Et je soupçonne Paris, Rome ou New York de convoiter le premier rang. Pas de bol pour ma sélection à moi, mon grand coup de cœur pour la capitale danoise : Copenhague.

La place énorme faite au vélo, l’architecture d’antan se mélangeant aux prouesses de l’urbanisme moderne, la beauté d’une ville bâtie au cours de l’eau… Dieu que je m’y suis attardé et que j’ai eu du mal à m’en séparer. J’arrivais dans la dispendieuse capitale en prévoyant n’y passer que deux jours, trois au plus. J’y suis resté collé toute une semaine. À quoi bon chercher ailleurs quand le cœur nous bat déjà beaucoup trop fort?

Et pour me rendre jaloux, on m’annonçait pas plus tard que la semaine dernière qu’Oslo et Hambourg se montraient encore plus belles. Alors très bien : n’envahissez pas trop le Danemark et cherchez plutôt à conquérir ses voisins. C’en fera plus pour moi.

Pour les deux autres marches du podium, j’ai hésité. Quito, en Équateur, m’avait fait le même effet que Copenhague. Elle m’avait hypnotisée au point de me détourner des îles Galapagos, raison principale de mon détour par l’Amérique du Sud. 

Du balcon de mon auberge, dans un quartier où il ne faisait pas bon sortir la nuit, on apercevait le volcan Pichincha au loin et les traces d’un marché de rue dans l’ombre que je projetais devant moi. L’âme de cette belle ville a enlacé la mienne. Son parc Itchimba, moins fréquenté des touristes, ou son musée de la Capilla del hombre, consacré à Guayasamin, m’ont littéralement retenu dans la capitale.

Valparaiso, au Chili, a usé de tactiques semblables pour me faire regretter de n’y avoir passé qu’une journée. La combinaison des collines et de la mer, peut-être, un peu comme à San Francisco, me réconforte. Ce sont les avantages de la montagne et du bord de l’eau à la fois. Ce sont les conditions, peut-être, qui alimentent la créativité d’artistes qui fleurissent dans ces belles villes.

Au risque de me perdre dans le champ gauche, j’ai néanmoins décerné la médaille d’argent à Santiago de Querétaro, au Mexique, dont je ne suis pas encore revenu depuis mon passage en février. Elle m’a fait fondre, littéralement, sous son chaud soleil de février, en même temps qu’elle cultivait le mystère en se voilant d’une extrême simplicité. 

Le Bourlingueur

Immersion dans les traditions innues

CHRONIQUE / En fin de journée, à marée basse, quand le vent s’essouffle, les conditions deviennent idéales pour la pêche au homard. Au large de l’île Apinipehekat, sur la Basse-Côte-Nord, les pêcheurs de la communauté innue d’Unamen Shipu pêchent encore de manière traditionnelle.

S’ils utilisaient autrefois des crochets pour hameçonner les crustacés, ils les récoltent désormais à l’épuisette. Le bateau pratiquement immobilisé en zone peu profonde, Stanley asperge les vaguelettes d’huile de maïs. La surface devient alors beaucoup plus claire, assure-t-il, ce qui permet d’apercevoir les bêtes cachées dans les algues ou autres végétaux sous-marins.

Tantôt on aperçoit une pince, tantôt une queue de homard. Si le crustacé paraît suffisamment gros pour être capturé, le pêcheur plonge son épuisette pour placer le filet derrière l’animal. C’est que le homard nage généralement à reculons. Mais attention. S’il sent le danger, il cherchera à se retourner pour partir dans une autre direction.

Un à un, les homards sont donc pris dans les filets. Les plus petits, de même que les femelles, sont remis à l’eau. Quand on aperçoit des œufs, quelle que soit la grosseur du homard, on lui rend sa liberté.

À Unamen Shipu, le homard est donc toujours frais. Et les pêcheurs, si on les laisse palabrer, raconteront des bobards comme tous les pêcheurs du monde. Le « menteur » du village jurait même avoir déjà pris un homard aussi grand que lui.

De retour au camp, sur l’île, une grande marmite est rapidement placée sur le feu pour préparer le souper.

Après notre copieux repas, ce soir-là, l’aîné Joséphis, 81 ans, s’est installé sur une chaise, dans une tente comme les Innus savent en monter en un peu moins de deux heures. Un tapis de sapinage couvrait le sol.

Joséphis a déballé son grand tambour. Vêtu de ses habits traditionnels, il a entonné, en langue innue, des chansons que lui ont inspirées ses rêves. Son Anastasia, 79 ans, s’est levée pour lancer la danse. Parce qu’une fois la prestation du musicien commencée, il est de tradition de danser.

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L’infiniment grand des Innus en Basse-Côte-Nord

CHRONIQUE / Trois drapeaux claquent au vent. Dans le silence de l’aube déjà bien claire, l’air du bout du monde souffle en accéléré et siffle en envahissant les grands espaces à perte de vue. Quel que soit le moment du jour ou de la nuit, il laisse rarement tomber les drapeaux du Canada, du Québec, et de Tourisme Winipeukut nature, plantés sur l’île Apinipehekat (qui signifie « le passage étroit de l’est »), dans le golfe du Saint-Laurent.

Le vent et l’infiniment grand nous happent d’emblée sur cette île de la communauté innue d’Unamen Shipu, à l’est de Natashquan et de Kegaska, où s’arrête pour le moment la route 138. On se trouve alors à 400 km au nord-est de Sept-Îles. Sur les cartes, on verra aussi le nom de La Romaine, à ne pas confondre avec le barrage, qui désigne le secteur non autochtone de la communauté.

L’infiniment grand, c’est le lichen qui couvre les îles, la mer qui s’agite en même temps que le vent, les tentes innues dressées un peu à l’abri des éléments, à travers les épinettes, pour les moments de socialisation. C’est l’internet sans fil qui ne se rend pas, comme l’électricité qu’on produit à l’aide d’une génératrice pour la préparation des repas. 

L’infiniment grand, teinté de liberté et de calme, devient pourtant secondaire dans un trop court séjour d’immersion dans la culture innue. Les traditions et le savoir millénaires, de la cuisson du pain dans le sable à la pêche au homard à l’épuisette, touchent une corde sensible. Ils nous rebranchent avec nos racines trop profondément enfouies, avec la richesse des façons de faire des Premières Nations.

Tourisme Winepeukut nature a lancé cette année ce nouveau forfait de quatre jours et trois nuits qui comprend la traversée à bord du Bella-Desgagnés, à partir de Kegaska, l’hébergement en chalet et en tente traditionnelle et huit repas. Surtout, il s’agit d’une immersion incontournable dans la culture innue d’Unamen Shipu, qui, en langue innue, veut dire rivière et peinture, en référence à la peinture rouge qui devait protéger les canots des mauvais esprits. 

Le bourlingueur

L’indécence touristique

CHRONIQUE / « C’est permis de prendre des photos à Auschwitz? » Ça, c’est moi, quelques mois avant mon quart de siècle. À l’auberge de jeunesse de Cracovie, en face de la gare principale, j’avais posé la question à une voyageuse qui arrivait d’une tournée des camps de concentration.

La jeune touriste avait formulé l’évidence : les portraits étaient déconseillés. Par respect, on évitait de se mettre en valeur et de sourire sur les clichés croqués sur les lieux d’une tragédie, d’un génocide. L’évidence, que je croyais.

Voyages

Le charme discret de Chiloé

CHRONIQUE / Chiloé, cette île de la côte ouest du Chili, est un peu la petite sœur discrète qu’on ne remarque pas devant les prouesses des autres enfants. Entre les montagnes de Patagonie, le désert d’Atacama, les lacs de la région du même nom et les vignobles qui s’étendent entre Santiago et Valparaiso, Chiloé peut paraître bien pâle.

Contrairement aux autres régions du pays, là, il faut remplir ses bagages de temps et disposer d’une voiture. Si on veut tâter le pouls de cette île de pêcheurs, on peut difficilement accepter d’être à la merci des horaires de bus, qui relieront néanmoins la grande ville de Castro et d’autres agglomérations d’importance, comme Ancud et Quemchi.

Le bourlingueur

Des momies et des troubadours

CHRONIQUE / Guanajuato, capitale de l’État du même nom au Mexique, sourit aux visiteurs avec ses couleurs vives et son immense basilique au creux des montagnes. La Basilica de Nuestra Señora de Guanajuato, rayonnante d’ocre et de rouge, peut être aperçue dans toute la vieille ville. Pareil pour l’université, avec son imposant escalier qui offre un point de vue pas mal du tout. Guanajuato est festive, avec ses mariachis qui chantent à tue-tête au Jardin de la Union, devant le grandiose Teatro Juárez, là où tous les arbres ont été émondés pour que leur feuillage prenne une forme carrée. On y trouve le musée de Don Quichotte, celui de Diego Rivera, et des dizaines d’ateliers d’artistes où se traîner les pieds. Pour peu qu’on aime l’art un brin, on espionne plus ou moins discrètement dans les fenêtres donnant sur les ruelles en espérant y trouver un repère artistique où s’engouffrer.

Guanajuato, c’est le meilleur repas que j’ai mangé dans tout le Mexique, sans exagération. Quand on retient un point d’exclamation pour chaque bouchée, ou pire, qu’on le laisse échapper, c’est qu’on a la papille contente. Chez Maztito, un restaurant familial, on restera marqué par le suprême de poulet au miel d’agave, à la poire cactus et aux arachides. Réserver est prudent et préférable.

Les gourmands romantiques voudront peut-être s’arrêter au Santo Café pour le petit-déjeuner. On préfèrera une des deux tables sur un pont enjambant une rue piétonne. 

Point de vue romantisme, la callejón del Beso (l’allée du Baiser) libère le Roméo ou la Juliette chez les touristes les plus sensibles (moyennant quelques pesos). L’allée la plus étroite de tout Guanajuato est surplombée par deux balcons qui se touchent presque. Eh oui, à la Roméo et Juliette, un couple dont l’amour était interdit utilisait ce stratagème pour nouer leurs lèvres le moins discrètement du monde. Fin tragique à prévoir.

Au hasard des rues de la vieille ville, on tombe forcément sur des musées d’art qui émoustillent l’œil. Le classique et le contemporain accessible se côtoient.

Ce qui relève moins du hasard et qui émoustille moins l’œil, c’est l’étrange Musée des momies. Suffit de prononcer Guanajuato pour qu’on vous demande si vous irez voir les momies. Le musée un peu lugubre, à longue distance de marche du cœur du vieux Guanajuato, relève de la curiosité. C’est qu’il semble plutôt désert et délaissé pour une attraction qu’on mousse sans ménagement.

Là, pas de trucages d’Halloween. Avant de voir la centaine de corps exposés derrière des vitrines, une vidéo explique la provenance des momies. Elles ont été retirées de leur crypte pour faire de la place dans le cimetière, principalement parce que la parenté des défunts avait cessé de payer pour le lot de l’enterrement. Plutôt que de trouver des squelettes comme elles s’y attendaient, les autorités ont plutôt découvert des corps momifiés.

On présume que les défunts sont morts dans les années 1830 lors d’une épidémie de choléra et exhumées une trentaine d’années plus tard. Tant des bébés que des adultes ont trouvé leur place dans cet étrange musée. Un fœtus momifié est même qualifié de plus petite momie du monde sur le panneau descriptif qui l’accompagne. Dans une autre pièce, on émet l’hypothèse qu’une femme a été enterrée vivante.

LE BOURLINGUEUR

L’art de (trop) faire confiance

CHRONIQUE / On a l’habitude de réserver des hôtels, des randonnées, des tours guidés sur internet. Des billets d’avion même. Sans toujours savoir à qui on a affaire, on établit notre niveau de confiance en fonction de la qualité du site internet. La plupart du temps, le reçu qu’on nous délivre servira de pièce à conviction si l’expérience tourne au vinaigre.

À l’étranger, pourtant, les critères de confiance varient selon le pays. On pourra tout réserver avant de partir, avec une agence de voyages de confiance ici. Vrai qu’on met ainsi toutes les chances de notre côté. Si on agit davantage sur un coup de tête, il faut accepter les mésaventures.

En Inde, la simple idée de négocier mon billet de train à la gare cacophonique de Delhi me décourageait. Beaucoup trop de passagers, de badauds aussi, qui traînent là dans l’espoir de je ne sais quoi. Et il y a ceux qui voudront absolument porter votre bagage ou vous indiquer sur quel quai attendre votre train. Ils y gagnent leur pitance, mais dans la foule qui nous assaille, il devient facile de s’égarer.

Je me suis donc tourné vers une agence locale aux prix vraisemblablement exorbitants.

Là, on n’a pas réservé que mon laissez-passer pour le train. Le propriétaire de l’agence m’a convaincu de planifier tout mon voyage. Cinq ans plus tard, je me demande encore pourquoi j’ai accepté, même si tout s’est bien terminé.

Je suis parti pour un mois de découverte, délesté d’une bonne somme d’argent, en espérant que les hôtels qu’on me promettait et les billets de train qu’on devait me fournir me seraient réellement livrés. À part un itinéraire et un numéro de téléphone, rien ne me garantissait les services achetés. Par exemple, pour certains trajets, il fallait attendre d’être sur place pour pouvoir mettre la main sur un billet.

En solo, à chacune des gares où j’arrivais, que ce soit à Véranèse, à Agra ou à Jaipur, un chauffeur de tuk-tuk m’attendait. C’était ça l’entente. Mais encore fallait-il faire confiance à l’homme qui me disait : « Je vous attendais. Je vous emmène. » Une simple vérification, à savoir qui l’envoyait ou le nom du voyageur qu’il attendait, suffisait souvent à me rassurer.

L’agence locale a finalement livré la marchandise. Quand le bus m’a déposé dans une ville au sud du pays, à une vingtaine de minutes de Varkala, ma véritable destination, il y avait quelqu’un au bout du fil pour trouver une solution. À mon retour à Delhi, l’agent en question m’a remboursé le taxi que j’ai pris ce jour-là, m’a payé le repas pour se faire pardonner et m’a même conduit à l’aéroport.

À Hanoi au Vietnam, j’avais placé la paranoïa à 8 sur une échelle de 10. Les vraies agences locales étaient souvent copiées. Rien n’empêchait une compagnie d’utiliser le même nom, avec une variante graphique mineure, et à s’installer dans la même rue que l’originale. Certains accrochent même une fausse adresse devant leur porte pour tromper les touristes.

À travers les agences Ocean Star, Oceans Star, Ocean Stars et The Ocean Star, difficile de savoir laquelle est réellement celle qu’on nous avait recommandée. Toutes offrent en théorie les mêmes produits, montrent les mêmes photos pour une croisière dans la baie d’Halong ou les rizières de Sapa.

Vous seriez peut-être tenté d’opter pour la moins chère, pour économiser. Ou alors pour la plus chère, en gage de qualité. Quand on paie le voyage, qu’on nous remet un reçu qu’on est incapable de lire, et qu’on nous promet de passer nous prendre à l’hôtel, on se croise les doigts.

Là encore, j’ai toujours fini par arriver là où je souhaitais aller, mais... Dans la baie d’Halong, le type de bateau utilisé pour une croisière variait selon l’agence qui nous servait. Si tous les clients avaient réservé sur un même grand bateau à voiles, certains se sont retrouvés sur de petites embarcations alors que d’autres se prélassaient sur d’énormes bateaux de croisière.

Idem pour les trajets en train. Pour le même produit annoncé, certains, comme moi, ont passé la nuit dans une cabine de base avec six couchettes. Quand un passager descendait, un autre prenait sa place sans que les draps ou les oreillers ne soient changés. Les autres avaient droit à une cabine climatisée et comprenant quatre couchettes... dans un autre train.

En Éthiopie, à Bahir Dar, on nous propose des visites dans des monastères ou des randonnées dans les monts Simien. Le propriétaire de l’hôtel a rapidement expliqué ses forfaits aux prix généreusement élevés.

Une promenade en ville a permis de comparer les prix, de trouver moins cher et de réserver avec un homme à qui il fallait payer tout le forfait à l’avance. Quelques heures plus tard, on comprenait que toutes les compagnies consultées travaillaient ensemble et se partageaient les profits.

Pour les monts Simien, une voiture nous prendrait à Gondar, une ville plus au nord, et nous y emmènerait. Très vite, j’ai réalisé que j’aurais bien peu de recours si ladite compagnie me plantait là, devant mon hôtel de Gondar. Je ne reviendrais certainement pas à Bahir Dar pour me faire rembourser.

Ma randonnée qui devait durer une demi-journée a plutôt été limitée à deux heures. Le chauffeur s’est pointé en retard, prétextant avoir oublié de faire le plein. Sur la route, nous nous sommes arrêtés plus d’une heure dans un café où les randonneurs s’agglutinaient. Le temps de régler la paperasse, disait le chauffeur. Sauf qu’en arrivant au parc national, nous avons constaté qu’il n’avait jamais acheté les permis qu’il devait nous obtenir.

De perte de temps en perte de temps, nous avons finalement pu nous joindre à un groupe qui commençait sa marche dans les montagnes. Deux heures plus tard, on nous annonçait qu’il fallait partir. Comme prévu, quelque part au nord de l’Éthiopie, il n’y avait nulle part de bureau de plaintes pour nous dédommager...    

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La deuxième chance de Thessalonique

CHRONIQUE / On a rarement une deuxième chance de faire une bonne première impression. C’est vrai pour les nouvelles villes ou même les nouveaux pays aussi. Ce premier sentiment nous mettra sur nos gardes pendant un temps ou nous poussera rapidement à vouloir en découvrir plus.

C’est un peu le talon d’Achille de l’Inde, un pays riche en traditions qu’il vaut absolument la peine d’explorer. Mais on raconte souvent qu’il n’y a pas de zone grise, en Inde : on aime ou on n’aime pas.

C’est qu’il faut parfois un temps d’adaptation, si nos sens sont sursollicités parce qu’il y a tant à voir, à entendre et à sentir. Tout nous paraît nouveau, si bien qu’on sera émerveillé... ou tenté de succomber à la panique. Laisser le temps au temps devient parfois la meilleure façon de changer ses perceptions.

Mais encore faut-il avoir le temps.

Quand j’y repense, je me congratule d’avoir offert un peu de temps à Thessalonique, au nord de la Grèce. La ville moderne, un brin branchée, figurait sur ma liste des incontournables pour une raison obscure. Juste un feeling, une impression que je m’y plairais.

Thessalonique partait avec deux prises. Même si la Grèce m’a offert des rencontres exceptionnelles, ça ne clique toujours pas avec le pays lui-même. Difficile de dire pourquoi. Les paysages magnifiques, la nourriture qui donne envie de se gaver sans arrêt, le soleil qui brille continuellement ne suffisent pas. Je ne connecte pas.

Et ce jour-là, j’arrivais de Kalambaka, village où j’avais égaré mon appareil photo. Je chiquais de la guenille en silence dans mon train de ne pas avoir eu plus de temps pour tenter de le retracer. Quand le train s’est vidé pour un transfert qu’on ne m’avait pas annoncé, je n’ai lâché ma guenille que pour pousser un soupir de mécontentement. Je suis passé à un cheveu de rester coincé au milieu de nulle part.

À mon arrivée à Thessalonique, le bus a sillonné la rue Egnatia, un grand boulevard achalandé un peu terne. Les bâtiments modernes construits à la suite de l’incendie majeur de 1917, parfois un peu austères, m’ont fait plisser le nez.

J’ai inspiré profondément avant de me diriger vers la Tour blanche, le plus célèbre monument de la ville, qui a autrefois agi comme une prison. Érigée en bordure du golfe de Thessalonique, elle propose une vue magnifique sur le boulevard de bord de mer qu’elle domine.

Très touristique, le lieu est entouré de vendeurs de bracelets qui usent de leur charme pour améliorer leurs ventes. Le stratagème de plus en plus connu dans les grandes villes d’Europe consiste à amorcer la conversation de façon très amicale. Le marchand attache ensuite un bracelet autour de votre poignet et ne tarit pas d’éloges pour dire à quel point il vous fait bien avant d’exiger une rétribution pour l’objet qu’il vient de vous offrir.

On nous sollicite aussi toutes les cinq minutes pour nous proposer un tour de bateau, quand ce ne sont pas deux musiciens de rue qui se battent pour occuper le même espace sur la promenade.

Des fois, on a juste envie qu’on nous foute la paix.

J’ai commencé à me réconcilier en soirée, quand le centre de la ville s’est animé sous un ciel obscurci. Les restaurants, les terrasses aux fumets appétissants et l’ambiance décontractée et festive m’ont plu. C’est sans compter les vestiges historiques éclairés d’une lumière blafarde.

Surtout, en remettant les compteurs à zéro, en invitant le sourire au jour deux de la visite, j’ai compris pourquoi plusieurs considèrent Thessalonique comme leur coup de cœur en Grèce.

Thessalonique m’a plu à cause d’Ano Poli, autrefois le quartier turc, qui compte des églises et des monastères inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Ses maisons à colombage ont survécu à l’incendie de 1917, même si le feu avait pris naissance dans ce quartier à flanc de colline. Le vent avait alors poussé l’élément destructeur vers la mer en épargnant ce vieux quartier.

En faisant travailler les mollets pour gravir les rues escarpées, on finit par s’offrir une vue panoramique sur toute la ville. On atteint aussi les vieux remparts et une ancienne prison érigée dans un édifice ottoman. La prison, qui a fermé ses portes en 1989, sert aujourd’hui de lieu d’exposition pour des œuvres d’art originales.

Thessalonique a aussi fini par me charmer avec sa promenade de front de mer qui s’éloigne du centre-ville. Les badauds se rassemblent avec raison près de la sculpture des parapluies de Georges Zongolopoulos. L’art, rassembleur, enjolive une promenade autrement très bétonnée. Il s’agit aussi probablement d’un des plus beaux endroits pour observer le coucher du soleil.

 Thessalonique fait la démonstration que les deuxièmes chances nous permettent parfois de changer d’idée.
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Ne tuons pas la beauté du monde

CHRONIQUE / «Faisons de la Terre un grand jardin pour ceux qui viendront après nous... » L’hymne à la beauté du monde de Plamondon a beau avoir 40 ans, elle n’en est pas moins actuelle. On entend de plus en plus que la dernière chance de la Terre, c’est maintenant qu’elle se joue.

Pas besoin d’avoir voyagé pour avoir envie de faire une différence, pour vouloir que les arbres et les animaux d’ici ou d’ailleurs survivent aux folies qu’on leur fait trop souvent subir. Mais il y a des fois, au cœur d’une nature tellement plus grande que soi, où on prend toute la mesure de cette folie.

Il y a un danger à vouloir voyager pour s’imprégner de la beauté du monde. À trop piétiner, grimper, fouler, déranger, on contribue à détruire ce qu’on souhaite pourtant trouver intact. Inviter les touristes à choisir les milieux naturels plus que les villes, pour les expéditions, représente un danger de destruction. Pourtant, le potentiel de sensibilisation est énorme.

Avant de partir pour l’Afrique, il m’était déjà inconcevable que des braconniers s’en prennent aux gorilles des montagnes vivant aux frontières du Rwanda, de l’Ouganda et du Congo. Mon envie de visiter ces gorilles s’est butée un instant à une question éthique : doit-on vraiment les exposer quotidiennement aux yeux des curieux?

J’ai quand même décidé de me rendre à Kinigi, au nord du Rwanda, et d’obtenir le dispendieux permis qui me permettrait de passer une heure avec les gorilles. Il suffit de les apercevoir, de plonger notre regard dans la profondeur abyssale de leurs yeux noirs pour secouer la tête d’incompréhension : qui peut bien être capable de tuer ces bêtes pour faire le commerce de leur dépouille?

Comme mes passages dans les pays victimes de génocide m’ont donné envie de combattre le racisme et la haine qu’entretiennent les hommes envers les hommes, me sentir infiniment petit dans une nature qui me domine d’une force tranquille me donne envie de plaider pour les générations futures.

Comment passer sous silence l’Amazonie, qui pourrait perdre un peu plus de sa biodiversité si les craintes à propos du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, se concrétisent? Comment rester insensible au pied d’un figuier de 300 ans dont on ne voit même pas la cime?

Ceux qui viendront après nous, j’espère qu’ils pourront encore entendre plus de 1000 espèces d’oiseaux jacasser dans une même forêt, qu’ils pourront eux aussi se perdre dans plus de 12 000 espèces végétales dans une réserve comme celle de Madidi en Bolivie.

Parmi les autres joyaux, le Vietnam exploite la baie d’Halong, où les formations rocheuses font écarquiller les yeux. Mais l’eau brune des plages où on nous promettait le paradis et les détritus flottant au milieu de la baie, où on nous invite à nous baigner, devraient sonner l’alarme.

Pas très loin, à Sapa, les rizières que dominent les nuages vaporeux prisonniers des montagnes sont vertes à perte de vue. On marche à travers les plantations de bambou, sur des routes en terre rouge, mais évidemment, la ville s’étend à une vitesse folle. Parce que les touristes. Parce que le développement économique.

Les amoureux d’espaces verts se sentiront peut-être chez eux au Sri Lanka où plus de 26 % du territoire est protégé. Là, comme en Afrique d’ailleurs, les grands éléphants m’ont fait ouvrir la bouche de stupéfaction. Dans certains parcs nationaux où la nature est très dense, comme à Wilpattu, les branches fouettent la carrosserie de la bagnole.

Si la nature ne vous a pas encore émerveillé, pensez aux chutes d’Iguazu, à la frontière du Brésil et de l’Argentine. Il s’agit de 250 cascades, dont la plus haute atteint 80 m, dans un environnement forestier foisonnant où les toucans et les coatis peuvent être aperçus. Attention à ces petites bêtes semblables à des ratons-laveurs, d’ailleurs, qui s’intéresseront à tous les objets que vous poserez au sol.

Que dire du Grand Canyon, qu’on sous-estime souvent au point de peiner à le gravir sur la route du retour? Et de la vallée de la Mort, un peu plus à l’ouest? Ou des chutes de Plitvice, en Croatie, que j’ai eu le bonheur de visiter en automne? Ses passerelles de bois, beaucoup trop populaires pour nous permettre de nous arrêter lors d’une promenade, sillonnent seize lacs reliés entre eux par 92 cascades. Au moins, en contrôlant le flux de visiteurs, on évite la détérioration du site.

Difficile de trouver plus impressionnant que le lac Inle, au nord de la Birmanie, où un village a été construit sur pilotis. Voir les villageois cueillir leurs légumes dans leur jardin flottant m’a grandement impressionné.

Quoique le nord de l’Éthiopie, avec son volcan Erta Ale, les lacs de sel de la dépression du Danakil et la formation sulfureuse de Dallol pourraient bien le supplanter. Dommage qu’on soit en train de goudronner une grande route pour s’aventurer plus facilement à proximité du volcan.

Les formations rocheuses de Tigré, dans le même pays, rappellent les déserts de l’Arizona et de l’Utah.

Somme toute, les sites naturels offrent la plupart du temps les plus beaux moments en voyage. Et si on se promettait de ne pas les gâcher, de ne pas tuer la beauté du monde? Et si on se promettait de les offrir à ceux qui viendront après nous?  

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Le Bourlingueur

Intentions de voyageur

CHRONIQUE / Les seules résolutions qui tiennent sont celles qu’on ne prend pas. Se donner des objectifs, en début d’année, c’est se mettre une pression qui nous écrasera dès que le rythme habituel du quotidien reprendra. Bus, boulot, dodo... et on procrastine aux résolutions de 2020 ces petits gestes qui devaient faire une différence.

À défaut de résolutions, songeons à tout le moins à une poignée d’intentions pour éviter que le tourisme tue le tourisme. Pour que le fait de s’éloigner de chez soi soit encore source de découvertes et de surprises. Pour qu’on ne soit pas que des bébés gâtés qui cochent une liste de destinations pour impressionner la visite. 

Presque toutes les grandes villes du monde ont leur McDonald’s. Leur Subway aussi. Dire que j’étais étonné d’apercevoir la chaîne de sandwichs en Europe de l’Est il y a dix ans. Aujourd’hui, on peut recréer notre environnement pratiquement partout. Mais est-ce que c’est vraiment ce qu’on veut?

Dans le même sens, les destinations soleil et les lieux historiques s’enfoncent et se détériorent sous le poids des touristes. Le Mexique et la Birmanie ne permettent presque plus qu’on monte sur leurs pyramides ou leurs temples. L’Islande balise ses sentiers. Le touriste a dénaturé le tourisme. 

Comment changer les choses? Pour 2019, pourquoi ne pas tenter de réduire le nombre de photos croquées chaque jour. Une aventurière m’a déjà confié ne prendre qu’un seul cliché quotidiennement. Chaque fois que l’envie de sortir son appareil photo lui prend, elle doit peser le pour et le contre en se demandant si elle trouvera mieux avant que l’horloge ne fasse un tour complet.

La vérité, c’est qu’on se donne des coups de coude et qu’on pousse de grands soupirs pour prendre la même photo que tout le monde. Avec les satanées perches à égoportraits, certains s’élèvent au-dessus de la mêlée et s’assurent qu’un bras télescopique gâchera la photo de tous ceux autour d’eux. Idem pour les foutus drones qui s’envoleront au milieu de votre coucher de soleil et s’inviteront dans le panorama que vous veniez de cadrer.

Un peu de respect!

C’est sans compter les compétitions pour avoir la meilleure photo Instagram. Sur le réseau social, on a tout vu avant même de voyager. On nous montre le monde sous tous ses angles, mais bien sûr, on veut tous un portrait au sommet du « Stairways to heaven » à Oahu à Hawaï pour collectionner les mentions « J’aime ». 

Mon souhait, ce serait d’abolir toutes ces photos que vous prenez, de dos, sur une plage paradisiaque, ou au sommet d’une montagne, en faisant semblant de retenir votre chapeau pour ne pas qu’il s’envole.

Idem pour les égoportraits, devenus tellement populaires qu’on ne fait plus la file pour monter dans la tour Eiffel, mais on se met plutôt en ligne pour se prendre en photo avec le monument en arrière plan.

Je m’ennuie du temps où on voyageait moins pour se montrer et plus pour découvrir le monde.

En 2019, pensons aussi à l’environnement. Prendre l’avion nuira un brin si vous avez signé le Pacte. Mais peut-être pouvez-vous compenser vos émissions de carbone en achetant des crédits carbone ou en plantant des arbres. 

Pensez aussi aux bouteilles qui permettent de décontaminer l’eau du robinet à l’aide de lampes UV. Dans les pays où le recyclage n’est pas encore chose courante, on consomme souvent une quantité énorme de bouteilles d’eau qui prendront rapidement le chemin de l’enfouissement. Heureusement, de plus en plus d’hôtels offrent l’eau potable dans d’immenses bidons. Il suffit de remplir sa gourde.

Respecter l’environnement, c’est aussi acheter ses souvenirs localement et éviter de ramener des objets qui ne serviront à rien. C’est choisir des hébergements écoresponsables ou des restaurants tenus par la population locale.

En 2019, n’attendez plus que le copain, le voisin ou le cousin se libère pour voyager avec vous. Partez. Oui, partez seul. À votre mesure, osez l’escapade dans Charlevoix qui vous dit depuis des lunes ou prenez un vol pour Shanghai. Voyager, c’est comme aller au cinéma : une fois que le film est commencé, on oublie qu’on est arrivé seul.

Le plus difficile, c’est de partir. Mais les découvertes vous rendront bien plus heureux que le temps où vous attendiez à la maison.

Osez aussi sortir de votre zone de confort. Choisissez un pays même si vous ne parlez pas sa langue. Évadez-vous de votre tout-inclus pour une journée. Quittez l’auberge de jeunesse pour l’hôtel, le temps d’un soir. Ou prenez le train pour une ville que vous ne connaissez pas et improvisez.

Les belles découvertes sont celles qu’on n’attend pas. Le confort et l’habitude en offrent bien peu de ces découvertes.

Si j’ai inscrit tout ça sur ma liste à moi, j’ajoute aussi d’apprendre à prendre le temps. Flâner dans une ville où on croit avoir tout vu nous surprend toujours. La sempiternelle liste de choses à voir ne cessera jamais de s’allonger, mais ralentir permettra aussi de profiter.

Enfin, mettons fin au règne de la peur. Peur des accidents, du terrorisme, de la nourriture qu’on ne connaît pas, des gens qu’on ne connaît pas, des toilettes qui paraissent plus rudimentaires, des petites bestioles qui ne mangent certainement pas les bestioles plus grosses qu’elles.

Vaincre la peur, c’est oser petit peu par petit peu. Et avancer vers de nouveaux horizons.

Vous et moi, on n’arrivera pas à faire tout ça cette année. Mais on se donne le droit d’essayer.

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com

Le Bourlingueur

2018 au rang des souvenirs

L’année 2018 s’apprête à s’installer définitivement dans la boîte à souvenirs. Avant de lui dire au revoir, j’ose à peine calculer mon empreinte de carbone pour les 365 jours qui viennent de passer. Je n’ose pas calculer les kilomètres parcourus, au-dessus des nuages, dans les 31 vols qui m’ont soulevé à un moment ou à un autre dans les 12 derniers mois.

31 vols! Ça donne le vertige. C’est plus qu’une fois aux deux semaines, si on fait une moyenne. La Terre ne me dit pas merci. Mais j’aurai commencé, cette année, à compenser mes émissions de carbone. 

2018 m’aura donné quelques leçons. Difficile de ne rien apprendre quand on décampe à une fréquence grand F et qu’on donne la parole à l’étranger.

À Tokyo, au Japon, j’ai été confronté à ce sentiment étrange de déjà-vu alors que je ne retrouvais pas tout à fait mes repères. Fou comme des souvenirs bénins, comme ceux des enseignes de magasins qu’on avait oubliées, font remonter des tas d’images.

En retournant dans la capitale nippone, j’ai eu à me demander par où commencer l’exploration de la deuxième chance, celle qui s’éloignerait de la surface, des mêmes attractions que la première fois qui ne me feraient rien découvrir. 

En m’intéressant aux préparatifs des Jeux olympiques de 2020, j’ai réalisé qu’on accorde trop peu d’importance aux Jeux paralympiques. Les Japonais l’ont non seulement réalisé, ils en profitent pour adapter leur société qui laissait bien peu de place aux citoyens à mobilité réduite. 

Ma recommandation au Japon : le quartier de Yanaka, avec ses maisons traditionnelles. On s’éloigne un peu du circuit touristique et on vit le Japon qui disparaît peu à peu. Et pendant qu’on y est, il faut manger une soupe ramen dans un restaurant typique.

En Haïti, j’ai vu la passion et la persévérance. Mon ignorance m’avait caché que la perle des Antilles était un pays de montagnes. Là-bas, la beauté est partout : dans la nature, dans les traditions, dans le carnaval où j’irai danser un de ces jours, dans le créole que je ne comprends malheureusement qu’à moitié. 

J’ai craqué pour la bonne humeur de Gesper, qui aime chanter autant que le café qu’il fait pousser. Pour les paysans de Vallue, aussi, qui exploitent la terre de leur communauté tout en évitant l’exode des jeunes. 

Ma recommandation en Haïti : s’attarder dans le secteur de Vallue et de Petit-Goâve.

Israël s’est révélé un petit bout de terre à la fois. Ce qu’il a de surprenant, ce petit pays, c’est qu’il renferme justement tellement d’histoire et de richesses dans un territoire aussi restreint.

Les sites du patrimoine mondial de l’UNESCO ont de quoi combler les férus d’histoire. Ceux qui s’intéressent à l’actualité seront peut-être, comme moi, impressionnés par le Golan, d’où on peut voir (et entendre) le territoire syrien, et la Cisjordanie, qui donne un très bref aperçu du conflit israélo-palestinien.

Il était très étrange de combiner, dans une même escapade de deux semaines, le village hyperconservateur de Safed, les sites religieux d’importance pour le judaïsme, l’islam et le bahaïsme, en plus d’assister au plus gros événement LGBTQ+ du Moyen-Orient, à Tel-Aviv.

Ma recommandation en Israël : visiter Jérusalem, Hébron et Bethléem pour comprendre la situation géopolitique du territoire.